‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 55 sur 168 · PRIX · texte numérisé non relu

PRIX

Hollande

Iles françaises.

Smyrne

Nouvelle-Orléans.

Portugal

TOTAI

1 1 187 livres II 207 —

I o32 (io5 — 9 23<j —

Acre

Iles françaises

Levant

Louisiane

Amérique

35 sols la livre 5o — 3o —

I 289 528 livres

En 1786, à la veille du régime libre-échangiste, le

I. \ ille de Rouen: uSIk p. 23o ; de Frévillc : iG.'i. I, p. 357; Lelong : 2(1(1. p. 220; Corneille: iSj, p. i56; Cordier : 18 j. p. (iq ; A, miin. délil). :

a. Levasseur : 30.'i. II, p. 690; Ouin-Lacroix : l'o-V. p, ^25; Cordier; iK/. p. 73; Fjclong : 200, p. 2'<2 ; Schmidt el (îerbaux: ouv. cité, II, p. l'io. itl7; A. Ch. C. : X\, WIII. WXf. \\\1\ ; A. S. I. : L 2^01, •j'ioa, 24o5; A. Nat. : F'^ 1/4 13, 1/12 'i.

i58 l'activité de houen

-coton importé annuellement atteignait lo 810000 livres et cependant la fabrique marHjuaitde matières premières. Elle demandait la reprise de la Louisiane, la délcnbe pour nos colonies de céder leurs cotons à l'étranger, des droits proliihitifs à l'entrée des colonnades étrangères. La situation s'aggrava avec les traités de 1786. Libres de toute entrave, les Anglais aclietèrent dans nos colonies et même sur les places du Havre, de Rouen et de Bordeaux les cotons en laine qu'ils réexportaient sur les mêmes marchés en filés. Les ruines s'accumulèrent, les intendants, le parlement sollicitaient des lois de protection. Presque au début de sa fabrication, le coton avait besoin d'être protégé.

lien fut de même du tissu. A son apparition il avait trouvé de nombreux acheteurs. Rouen envoyait dans toutes les provinces du royaume ses siamoises, ses mouchoirs, ses andrinoples.

Les exportations de ses cotonnades dépendaient il est vrai du succès des récoltes, car la plus grande partie de ces étoffes n'était guère qu'à l'usage du peuple; mais elles s'étendaient à tout le bassin de Paris et atteignaient même les provinces méridionales à la foire de Beaucairc et sur les quais de Toulouse. jNlalgré les réclamations des drapiers et des toiliers, les indiennes eurent vite conquis la cour et la ville. Les guinées remplaçaient celles des Indes pour la traite des noirs; et pour cet usage elles étaient même préférées par les Hollandais. Tous les ports en faisaient grande demande, principalement le Havre pour la côte d'Afrique, Bordeaux pour les Antilles. Les transactions avec létranger n étaient guère moins brillantes. Malgré les progrès de l'industrie locale, la Hollande, Cologne, le pays de Clèves achetaient des siamoises, des toiles tout coton et brochées. Le Canada importait des guingats, des mouchoirs et des forte toiles ; l'Espagne des blancaids, des guingats et des damassés; l'AUemague, la Russie, le Maroc même recevaient des blancards. Si le trafic des cotonnades ne s'étendait pas davantage, c'est

LE COMMERCE iB^

<jue parfois les navires obligés de revenir sur lest grevaient les frais généraux. Le fret de retour était assuré pour l'Espagne, le Portugal et les pays de la Méditerranée fournisseurs des cotons, des laines et des épices. Mais il était moins certain avec les nations riveraines de la Baltique, sans grande ressource en dehors de quelques denrées alimentaires. Aucun bâtiment français ne convoyait des cotonnades aux Canaries, elles en consommaient cependant; mais on ne pouvait y prendre que des chargements de vins de Malvoisie peu goûtés en France •et très prisés en Angleterre '.

Cependant cette prospérité commença à décroître dès le milieu du xvni* siècle, par suite de la contrebande très active dans les ports français de la mer du Nord, par suite des taxes prohibitives du marché espagnol, par suite surtout dos traités de 1786. Le roi tenta d'y remédier en accordant une prime de 20 livres par ballot de 25o aunes de toile de Rouen expédiée en Espagne ; mais les négociants eurent beaucoup de difficultés... pour ne point se faire payer. A la veille de la Révolution, les cahiers des Etats généraux réclament qu'on n'abandonne point nos colonies si nécessaires au débouché des colonnades et surtout qu'on ne ratifie pas le traité libre-échangiste avet l'Angleterre. Protection est le mot qui termine toute étude du commerce rouennais à la fin du xviii'' siècle".

En dehors du colon, le commerce devait importer la plupart des ingrédients indispensables à la fabrication ou à la teinture. Sur place, la fabrique s'approvisionnait de marne pour le foulage à Bihorel ou à Roumare, des chardons pour le cardage à Léry, quelquefois de la gaude pour la teinture à Oissel. Mais le plus souvent, les char-

I. Lcvasseur: so.'i. II, p. 626; A. Ch. C. : XIII, XXXII; A. S. I. : C «62 ; A. Nat. : F»» 56o ; F'-'^ 6U, 1^25.

a. Expilly : lOo, arl. Rouen ; Levassrur : 2o.'i. p. ôaô, et 204, p. i^ ; Cahier : 220, art. 58, 69; Gerbaux et Schmidt : ouv. cité, I, p. 600; Sioii : ■iio. p. 174, 29^, 2i|5 ; Lebègue: 2q4, p, ^9 ; A. Ch. (\.: II, VIFI, XllI, WXI, XXXII; A. S. I.: G 157, 162, i63; A. Nat.: F"' 50o ; F'-^ 6^/1, 658'^, 78D, i4o5".

1 6o l'activité de ROUEN

dons à fouler provenaient du Nord de la France, le savon ù fouler de Marseille ou dAlicanle, l'alun pour dégraisser d'Irlande. Les teinturiers se procuraient le pastel à Toulouse, la gaude à Cacn, la garance en Castille et à Gênes, et plus tard, quand la route des Indes fut trouvée, la cochenille aux Indes, les bois de couleur au Brésil, l'indigo, le safran et le sumac à Cadix, transitaire des colonies espagnoles. Ces dernières denrées étaient d'une telle nécessité qu'en temps de guerre maritime leur transport, comme celui des laines, se faisait par voie de terre '.

Enfin, l'épuisement des forêts fut bientôt la cause d'une nouvelle importation. Introduits à Rouen dès i363 comme moyen de chauffage, les charbons anglais devinrent au xviii" siècle les principaux combustibles de la fabrique. Leur prix très élevé (3oo livres les cent barils), grevé de taxes très fortes (ii livres 0 sous par cent barils), augmentait considérablement les frais généraux. Ces droits avaient été mis au profit de la mine normande de Littry. Mais celle-ci déjà épuisée en 1777 pouvait fournir à peine le tiers des demandes. En 1790, elle fermait complètement. Les producteurs anglais élevèrent leur prix, leur importation diminua de moitié. En nivôse an II la disette fut complète. Dans limpossibilité de recourir aux mines du Nord de la France les industriels rouennais demandent qu'on leur délivre du bois de chauffage. Cette fois du moins, la protection ne leur était pas avantageuse ^ C'était là une exception.

Au xxuf siècle, les tarifs prohibitifs avaient défendu la vieille industrie de la laine et soutenu la jeune industrie du coton. En abaissant les barrières au moment du réveil

1. De Boislisle : ouv. cité, p SSg; Le Parqiiicr : /.?.?. p. 7 ; Guénol : if!f>. |). 284; Lelong: 2on. p. 220; A. Ch. C: YIII; .\. Nat. : F''^ 6, l^^, 1700;

2. Lepecq de la Clôture: s'ty, p. 286; Gorhaiix et Schmidt : ouv. citr. 11, p. 71, 157; A. Ch. C: VIII, IX, X, XllI, XXIII; A. S. I.: L a'ioi ; A. Nal, : F12 1265; G^ 5o5.

LE COMMERCE l6l

des manufactures dllalie. dEspagne et d'Allemagne, au moment où les mécaniques anglaises augmentaient la production des textiles, les traités de 1786 devaient être les causes de ruines considérables et soudaines. Les marchands de Rouen spécialisés dans la seule exploitation des tissus furent particulièrement touchés. Ils devinrent les ardents défenseurs de la prohibition. De Fontenay, député de Rouen à lAssemblée constituante, explique la prodigieuse fortune de lAngleterre par l'application des nouveaux tarifs. Il constate que de 1770 à 1800 les impôts sont montés de 22/1 millions à 912 millions. La Société du Commerce de Rouen présente en 1801 à Bonaparte un mémoire contre l'entrée des étoffes anglaises. La victoire d'Austerlitz devait rendre les négociants encore plus opiniâtres. Leurs réclamations décidèrent Napoléon à repousser les exigences de la Grande-Bretagne, à dénoncer la paix d'Amiens, à signer le blocus continental. Le décret du 22 février 1806 était visiblement inspiré des vœux émis par la Chambre de commerce de Rouen dans sa délibération du 18 fructidor an XIII. Quelque terribles que devaient être les conséquences de cet acte pour la nation, au moins était-il conforme aux volontés nationales. Au lendemain du décret, la Société de Rouen envoyait à l'empereur cette adresse de félicitations. (( Le décret du 22 février dernier a dû être regardé par toute la France maimfacturière comme une marque infiniment précieuse de l'intérêt que prend Sa Majesté à la conservation des fabriques nationales. Nous avons été les premiers à applaudir à celte loi protectrice qui repousse (le notre sol les tissus étrangers et devient pour notre industrie le gage dune restauration prochaine'. » Le régime des piohibitions était léinstallé pour une longue période, jusqu'en 18G0. Les efforts de la Restauration pour reve-

I. Lcvasscur : ixij. I, p. 3'} à 333 ; lîcaumont : iH.'i. p. 38; Rittcr : jyo, p. 343; A. S. I.: M tissus on coton, i8o2, i8ii, et maliircs diverses, S à Z.

Lkvaixvii.lk. — Rouen. ii

162 l'activité de ROUEN

nir au libre-échange furent vains. Elle dut céder devant les émeutes populaires '. Ce n'est pas la place de discuter ici la valeur des deux systèmes économiques, mais on doit constater qu'une fois encore le protectionnisme devait être la cause de nombreuses fortunes dans la région rouennaise.

La fabrique d'Elbeuf avait été des premières à remercier l'Empereur des dispositions prises contre l'Angleterre, Elles lui assuraient un monopole sur les marchés nationaux et continentaux pour la vente des matières ouvrées comme pour l'achat des matières premières ; car si le blocus rendait dilTîcile l'arrivée des laines par mer, la guerre d'Espagne devait lui permettre de se procurer des toisons de première qualité et faciliter leur importation dans l'Empire. Derrière les armées françaises opéraient les représentants commerciaux. Une société avait été fondée au capital de 6 millions de piastres pour ravitailler nos manufactures. Jusqu'à la Restauration, l'Espagne et le Portugal fournissent les belles sortes, les Fouilles et la Sicile les qualités moyennes, le Roussillon, le Berry, la Champagne les toisons inférieures ^

Cette situation ne se modifia pas sous la Restauration malgré les efforts des cultivateurs pour élever des moutons chargés en laine. En 1827 le Havre et Rouen importaient 7176000 kilogrammes de laine pour une valeur de 17798000 francs. Néanmoins, l'établissement de la voie ferrée devait écarter la laine de la place de Rouen. Pour garder cet article de son commerce spécial la Chambre essaya d'amener sur ses quais les laines de la Russie et de la Plata ; mais les facilités de transport, les frets très réduits sur Londres et sur le Havre ne lui permirent pas de lutter avantageusement. Actuellement Rouen transite à peine t 700 tonnes destinées à l Industrie de Darnétal.

1. Lcvasseiir: sn.j. 1, p. 3o5, 565, 567; II, p. 56, 07, 7^, 88; Moniteur, 16 avril 1816, 5 juin 1861 ; Boaumont : i8.'i, p. Go.

2. Ann. S. I., 1807, II, p. /Î29; \. S. I.: M Clomm. indus. (A Ji C), an m à 1809; A. Nal. : F'2 620.

Elbeuf, Louviers reçoivent directement du Havre les toisons de la Plata et d'Australie pour les draps fins, les laines de Picardie, de Champagne, de Berry pour les sortes communes. Leurs courtiers les achètent soit sur échantillon, soit sur le marché de Reims '.

Rouen avait également perdu le trafic des draps. La statistique de 1807 constatait que les draps dElbeuf, les espagnolettes et les ratines de Darnctal, les serges d'Aumale se vendaient aux foires de Cacn, de Guibray, d'Angers, de Beaucaire et de Lyon pour l'intérieur de la France, à Marseille qui les expédiait en Italie et dans les Echelles et surtout en Espagne d Où elles passaient dans l'Amérique du Sud. Toutefois ce commerce éprouvait quelques difficultés, soit des fabriques de l'Ourthe qui mettaient sur leurs draps la marque d" Elbeuf, soit de la part de la contrebande anglaise. Réduites à la fin des guerres de l'Empire à la seule clientèle nationale, ces transactions reprirent sous la Restauration. Elles ne dépassèrent jamais la somme de /l millions. En i853 les exportations se chiflraient par 77869 kilogrammes valant 2 126000 francs dont I 826000 pour lélranger et le reste pour nos colonies. C'étaient les derniers éclats d'un commerce qui fut magnifique. Comme pour les laines, le chemin de fer devait mettre en relations directes la clientèle et la fabrique. Ilouen cessa de concentrer pour les exporter les tissus comme elle avait cessé d'importer la matière piemière pour la distribuer. Les draps, marchandises chères et voyageant en petites quantités, préfèrent payer les taxes l)lus élevées du chemin de fer pour aller plus vite. Les tissus de laine ont presque totalement disparu de la statistique du commerce spécial ^

Autant que les traités de 1 786 la Révolution fut funeste

I. Le Corbcliier : iGS. p. 2o3 ; Cons. Gén. S. -In., iSgS, p. i^g; G. R. <:ii. G.: 1908, tab. i3; B. S. Agr., V, p. 198.

1. Annu. S. I., 1807, p. 421; C. R. Ch. G.: i8g5, p. i53, 1909, p.

iC^I l'activité de roi en

à rimportalion dos cotons en laine. « Les colonies qui nous restent, relate la statistique de 1806, sont alimentées et approvisionnées par les neutres. Leurs vaisseaux y prennent en paiement les cotons qu'elles nous donnaient en retour de nos denrées et quand ils nous les apportent, c'est presque toujours pour nous les vendre on numéraire. Mais les cotons qui nous viennent par cette voie sont loin de sulTire aux besoins de nos ateliers et de combler le vide immense causé par la perte de Saint-Domingue. » Les cotons en laine coûtaient aux manufacturiers rouennais 25 pour 100 plus cher qu'aux Anglais'. Les efforts stériles de Bonaparte pour nous rendre nos colonies, la rétrocession de la Louisiane aux Etats-Unis, le blocus continental, les droits de 200 francs imposés aux cotons venus du Levant par terre, de 600 francs aux fibres du Brésil, de 800 francs aux sortes américaines, toutes ces mesures rendirent très difficiles les approvisionnements. Rouen recevait par les neutres portugais les productions de Bahia, Para, Pernambouc ; par les Hollandais les cotons de Berbice, Démérari, Surinam, quelques balles anglo-américaines de la Caroline, de la Géorgie et de la Louisiane, mais surtout par l'intermédiaire de Madrid des fibres de Naples et du Levant. Uéduit à emprunter le plus souvent la voie de terre, le coton devint un article très cher. Cependant l'industrie stimulée par \v monopole dn marché continental n'hésitait pas à payer des prix de famine. La spéculation voulut profiter de la situation. Elle acheta beaucoup plus que les fabriques ne pouvaient prendre. Il s'en suivit une hausse formidable. Avec la création du papier en circulation, elle amena une suite ininterrompue de faillites ^

Ces catastropbes assainiront la place. Elles lacilitèrent la reprise du commerce spécial dans les années calmes de la Restauration. En i8o3, les importations de cotons en

1. Ililtcr : /70. p. 33-; A. S. I.. M. slatis., 180O, p. jai. i. Levassfur : 204. I, p. ^|35 ; Aniiu. S. I., i8j3, p. '.\i'.\; A. Nat. : F'-

LE COMMERCE l65

laine sont de 16000 kilogrammes; en i8i5, après les guerres impériales, elles atteignent 28000000 kilogrammes. De 189.7 a i83G. la moyenne est de 33560000 kilogrammes par an. De i83- à i846, elle s'élève à 76320000 kilogrammes. Cette ])rospérilé fut arrêtée par le régime libre-échangiste de 1860 et par la guerre civile d Amérique. En 1860, la Seine-Inférieure recevait pour 186 millions de cotons en laine ; deux ans après elle en importait pour 86 millions ; dans le même temps le kilogramme était monté de i fr. 68 à 5 fr. 4^4. Il devait atteindre 7 fr. 26 en 1864. Cependant cette secousse fut sans influence sur la provenance de la marchandise. Quand le commerce retrouva les périodes calmes, en 1867, les Etats-Lnis expédièrent encore la plus grande majorité de sa matière première ; l'Egypte fournit quelques sortes plus belles, les Indes les espèces moins chères. Les produits algériens furent vite abandonnés comme d'un prix trop élevé, ceux de nos colonies comme trop peu importants'.

Actuellement, l'industrie de la région rouennaise emploie presque exclusivement les cotons américains. Mais ils arrivent à l'usine directement par chemin de fer, sans passer par les quais de la cité. L importation des cotons en laine par Rouen a pour ainsi dire disparu au xix* siècle, au moment même où se développait la fdature eu Normandie. A peine peut-on citer quelques cargaisons reçues au cours du siècle dernier, et les notices sur le port de Rouen soulignent comme s'il s'agissait d un événement capital l'entrée en avril 1862, d'un navire apportant de la Nouvelle-Orléans 1657 balles de coton. C'est là une exception. Le coton, denrée légère et d'un prix élevé peut supporter les taxes de la voie ferrée, d'ailleurs très unifiées à son profit. Sur un total d'importations supérieur à 3 millions et demi en 1909, c'est à peine si nous apercevons 18209 quintaux de cotons en laine arrivés

I. Cordier : i88. ji. 62, G'i ; Conioillc : 18/4, j>. 170, 182, i83; Beaumont: /*.y. p. lx!\.

l66 l'activité de ROUEN

par mer plus ou moins directement du pays d'origine. Cette situation n'a pas manqué d'inquiéter les négociants rouennais. Gomme les cotonniers de Manchester ont su reprendre à Liverpool une partie des transactions des cotons en laine, semblablement les cotonniers de Rouen étudient les moyens d'attirer sur leurs quais une fraction des matières premières qui se traitent au Havre'. Sans discuter s'il est possible d'installer à Rouen un marché à terme, on peut prévoir que cette solution ne pourrait satisfaire les nombreuses filatures de la banlieue et des environs ; elles trouvent plus d'avantage à éviter les droits de quais et les transbordements sur les voies ferrées. Les usines de Barentin et de Pavilly par exemple préfèrent recevoir leurs charbons du Nord et leurs cotons du Havre. Les filatures urbaines représentent seulement la cinquième partie des fabriques de la Seine-Inférieure. Elles ne sont pas assez importantes pour soutenir la concurrence de la place du Havre, marché régional et môme national.

Les bienfaits du protectionnisme sont plus apparents encore dans les évolutions du commerce des cotonnades. Sous la Révolution, les prohibitions rétablies furent en partie annihilées par la contrebande anglaise. Les i!\ maisons commissionnaires de Rouen ne cessent de réclamer une surveillance plus exacte. Le blocus permit aux transactions de reprendre un nouvel essor. E^es toiles de lin s'expédient en Espagne, en Portugal et dans les îles françaises. La rouennerie s'envoie dans toutes les parties du globe, mais les mouchoirs sont concurrencés par ceux de Bolbec, Mayenne, Cholet et Laval. L'exportation des grosses toiles bleues, des guinées, des guingats, de la rubannerie est fortement menacée sur la côte d'Afrique et aux Antilles, Les piqués, les nankins, les mousselinettes ne se vendent guère que dans l'Empire. L'Espagne achète

1. Lion: !<;(). p. i3; de Uousicrs : ij.'>. p. Iio; Jourii. do R.. ai sept.

des velours, l'Italie des basins'. Les droits considérables placés sur la matière première n'arrêtaient pas le trafic l'avorisé par les taxes prohibitives et aussi par les récoltes magnifiques de l'année 1811.

Avec la Restauration, le commerce spécial de la région rouennaise vit une prospérité qu'il n'avait jamais connue même dans la première moitié du wiif siècle. En 1889, Rouen exporte le quart des cotonnades de la France entière. Les envois en rouenneries, indiennes, calicots et mouchoirs s'élèvent à 619 452 kilogrammes pour une valeur de i5 58/iooo francs dont 2/19600 francs pour l'étranger, 869 700 francs pour les colonies et le reste pour la clientèle nationale. Si, à la fin de la Monarchie de Juillet, et dans les premières années du deuxième Empire, les acheteurs étrangers avaient presque disparu, du moins nos colonies les avaient-elles avantageusement remplacés. La seule Algérie recevait en i858 pour près de 3 millions de tissus provenant de la fabrication rouennaise. Dans la pleine activité de leurs métiers, les négociants s'elTorçaient de trouver de nouveaux débouchés. Une mission patronnée par la Chambre de commerce était partie pour Valparaiso, l'Australie et la Chine quand le traité de commerce du 20 juin 1860 détermina une crise nouvelle ".

L'envahissement des marchandises anglaises fut i50udain et considérable, car de gros stocks existaient de l'autre côté du détroit. « Si les conséquences du traité, écrit la Chambre de commerce, n'ont pas été plus fâcheuses, si 1 importation des tissus anglais ne s'est pas faite sur une plus large échelle, nous devons l'altribuer à la rareté du coton causée par la guerre d'Amérique, à la position anormale de 1 industrie cotonnière, et aux tluc-

I. Lcvasscur : l>o4. I, p. ^3 ; Gerbaux et Schmidt : ouv. cité, I, p. 27^ ; Annu. S. I. : p. 419; A. S. I. : M Com., 1809; A. Nat. : F'- 620; 1''''*

3. Wallon: 17.J, p. 88, 11 i ; Dujardiii : n/o. p. 28G ; C. R. Cli. C. : 18^9; U. R., i84i, p. 178; i8/,3, p. ;M8.

1 68 l'activité de ROUEN

tualions violentes des cours de la matière promière. » A Rouen mcme, le sinistre prit de fortes proportions. 6 inois après la signature de l'acte, les Anglais lancèrent sur la place 988 260 kilogrammes de filés ou de tissus, quantité équivalente à 20 pour 100 de la production locale, ce qui correspondait à un arrêt de 3i jours pour les filatures. Sur le marché colonial, le désastre fut aussi terrible. Avec l'Algérie nos transactions subirent une diminution de 17 pour 100 en poids par comparaison avec la période antérieure ; avec le Sénégal et les Antilles la perte fut de 25 pour 100. La confiance s'éloigna de l'industrie colonnière, les banques refusèrent des crédits, plusieurs maisons fermèrent'.

Un moment découragée, l'énergie rouennaise reprit le dessus. Elle recommença contre le libre-échange la campagne qui lui avait si bien réussi, au début du xix" siècle. Elle y employa les mêmes arguments et la même vigueur. Mieux, elle tenta de se créer une clientèle nouvelle. Dès 1867, elle fonda des comptoirs à Sierra-Leone, au Sénégal, au Gabon. Elle y exportail ses étoffes et en importait les produits de teinture, les gommes, les huiles de palme et d'arachide. Cette activité et l'annexion du centre inulhousien lui permirent de relever après la guerre la fortune de son commerce spécial. Présentement les transactions avec Madagascar, l'Indo-Cliine, le Sénégal sont fréquentes. L'Algérie est restée la meilleure cliente (20 600 quintaux en 1909). Quelques exportations ont été dirigées sur le Sénégal, sur le Maroc, l'Amérique du Sud et le Levant: dans ces dernières années, la Hollande, lAngleterie, la Suisse ont redemandé des filés rouennais. On aurait une très fausse idée de ce trafic si l'on consultait les seules statistiques du port. Le plus généralement les filés et les tissus sont envoyés à Paris, le Havre et Marseille et de là exportés vers les colonies ou lélranger.

I. Cordier : 188, p. 07; Le Corbcllier: i(>8. p. ioS ; Beaumont: /*.?. p. 101, 102, 170, 171.

Cependant, malgré la concurrence des usines vosgiennes, le marche national reste le principal débouché des colonnades rouennaises ; l'Ouest et le Sud-Ouest en font une grande consommation '. Mais les clientèles de l'Est et du

Sud-Est leur ont été ravies par les fabriques des Vosges et de la Flandre française. Comme pour les laines et les draps, Rouen a perdu le monopole du commerce des cotons et des cotonnades.

Par ailleurs, depuis les progrès de la chimie moderne, les transactions relatives aux produits de teinture ont considérablement diminué. L'ensemble des industries métallurgiques n'est pas assez important pour augmenter sérieusement le tonnage du commerce spécial. Il entre par mer /iSooo tonnes de fontes, fers et autres métaux ; 29 000 tonnes de machines mécaniques et d'outils sortent parla même voie. Les chantiers maritimes et fluviaux reçoivent 167000 tonnes par les chalands et les cargos, GO 000 tonnes par Avagon. Le commerce spécial à Rouen est alimenté par les industries de transformation des bois, des vins et surtout des pétroles. Pourtant la plus grande partie de ces marchandises est destinée au pays d'amont. Si un cinquième des charbons venus tant par eau que par terre reste à Rouen, il faut noter toutefois que la fraction des importations de houille demeurant dans la région va en diminuant, alors que les importations augmentent rapidement dans leur ensemble". C'est un signe de la décroissance du commerce spécial, la marque delà prépondérance du commerce de transit.

IIL — Commerce de transit.

« C'est la majesté de nos rois qui fait la grandeur de Paris, écrivait Gomboust, c'est la proximité de Paris qui

I. Beaumont: iH.'i, p. ''oO; Caiiouville-Deslys: 18,'), p. li'.\\ C. R. Ch. C. : 1909, p. i65.

■i. De Rousiers : i^ô. p. 11 4.

l-^O L ACTIVITE DE ROUEN

fait celle de Rouen, et en recevant de lui sa nourriture il lui donne de ses richesses... » De tout temps, Rouen a été le grand marché de la région parisienne. Pour s'assurer le concours de la flottille rouennaise, Louis VII accorda en I l'^o aux marchands de l'eau le monopole de la navigation de la Seine jusqu'à Mantes. Le patriciat de Rouen en lirait de tels avantages que pour abaisser sa superbe et se créer un port indépendant, la royauté se trouva forcée au xiv* siècle de s établir à Honfleur et plus tard, au xv*, d'abolir définitivement l'acte de navigation signé jadis par crainte de la famine. Les denrées d'alimentation ont été à l'origine les articles principaux du commerce de transit'.

A l'entrée les vins formaient les plus gros chargements. Le bassin parisien recevait par Rouen les vins d Espagne, de Portugal, surtout ceux de Gascogne et de Guyenne. Au xviii*^ siècle, ces transactions sont encore très importantes. Les négociants de Libourne demandent l'établissement d'une ligne régulière avec la cité normande. La plus grande partie de ce trafic se passait aux foires de la Chandeleur, de la Pentecôte et du Pardon. Les acheteurs s'y rendaient en grande affluence ; le règlement des échéances commerciales apuré au début aux foires de Champagne se faisait dès le xv" siècle sur la place de Rouen. Sur les quais, la puissante corporalion des bruments composée des bouteillers, des tonneliers, des arrimeurs conservait jalousement le privilège de la manipulation. La ville enrichie par les droits de perception (5 sous par muid) poursuivait activement les ports de la Bouille, des Moulineaux, dOissel dont les taxes moins lourdes attiraient ce commerce. En i3oi , sur 8 A77 livres payés à la Vicomte, les vins avaient produit G 672 livres. La dilTérence provenait pour la plus grande partie des autres denrées alimentaires".

I. Levasseur : 2o4, I, p- 253, 30i ; Le Corbcllier : /6<V, ji. lO; de Frôville : id.'i. I, p. igS, i()5; Sion : J/o. p. l6i.

a. Levasseur: aoJ, II, p. 45, 287; Bourquolot : oiiv. cité, p. i^aj Je

LE COMMERCE I "y I

Les poissons salés fournissaient des frets importants ; le hareng, le maquereau, la vive pêches sur les côtes françaises, irlandaises, anglaises et hollandaises parvenaient à l'intérieur de la France par Tintermédiaire de Rouen. Dès le xn" siècle, un accord était intervenu au sujet de leur transport entre ses marchands et ceux de Paris. Au XVI* siècle, les poissonniers de la capitale venaient s'approvisionner sur les quais de la métropole normande et n'hésitaient pas, si les barques manquaient, à amener la denrée à Paris, par charrettes. Plus tard, après l'ouverture de la route des Indes, la morue de Terre-Neuve vint s'ajouter aux sortes européennes. Au xv!!!*" siècle, la Hollande et Dieppe envoyèrent la marée aux halles parisiennes. Rouen assurait ce transit. Dans la seule année 1781, il passa par Rouen à destination de Paris 5 16 900 cents de morues vertes, 900 barils de harengs, 120 de maquereaux, 5o de saumons, /lO de morues'.

Par contre, les sels restaient une denrée nationale ; bon an, mal an, la rivière remontait jusqu'à Paris 880 muids de sel venus des côtes de la Manche et de l'embouchure de la Seine".

Rouen distribuait également les épices imporlées d'abord d'Espagne et de Portugal, puis directement, dès le xv* siècle, de nos propres colonies. C'était un commerce très ancien. Les négociants roucnnais avaient été les premiers à introduire, sous le nom de ((avoir de poids », sur les foires de Champagne et du Lendit, le safran, les noix de muguettes, le citron, la girofle, le gingembre, la rhubarbe, l'alun, la cire, l'anis, l'aloès, la cannelle et les matières tinctoriales. Plus tard, quand le pavillon national eut

Bcaurepairc : i5.'i, p. i3, a53 ; Harabé : i5i, p. 65; Tliieury : i/2, p. 5o ; F>o l'arrjiiier : i33, p. 9; Ouin-Lacroix : 208, p. 76; Chéruel : 222, I, p. 2\!i ; de FréviUc: lO.-i. I, p. 119, 292, 3o3 ; \. Cli. C. : VII; A. Nat. : F''^ 644 ; G" 490, 5oi, 5oa.

I. Auge: 2/5. p. io4 ; Gossclin : ilJ4. p. 12; de Frcvillo : 1(1.3, I, p. ii5 et 393; Lavisse : ouv. cite, VIII, prcm. part., p. 253; de Bcaurepairc: /5.y, VII ; A. Cil. C. : I\ ; A. Xat. : F'^ 6',4 ; G' 491.

a. Girard: 80. p. gS ; A. Ch. C. : II, XXXUI; A. Nat.: G' 98.

perdu la maîtrise des mers, les marchands du royaume recevaient encore après transbordement sur les quais de Rouen : les huiles de la côte basque et de Hollande ; le sucre, le café, le poivre, le riz des colonies anglaises et françaises d'Amérique, le cacaoetla cannelle de Gênes, les citrons et les figues de Naplcs, les tabacs et le thé de Portugal — et aussi les fers de Suède et d'Espagne, les denrées de la compagnie des Indes'.

En cas de disette, la métropole normande ravitaillait la capitale en grains. Ces importations furent fréquentes au xvn* et au xviii* siècles. Cependant, dépourvus eux-mêmes de farine, les Rouennais paraissent s'être prêtés avec difficulté à ce transport. ïurgot fut obligé de stimuler la Chambre de commerce, a Je suis persuadé, écrit-il, qu'il y aura à Rouen des négociants qui, s élevant au-dessus des préjugés publics et des autres obstacles que vous m'avez présentés, s'occuperont de ce commerce et feront venir des grains de l'étranger dans les occasions où celte occupation pourra être utile et nécessaire à l'Etat'. »

Cependant, la libre circulation des grains, la franchise d'introduction accordée à toutes les places de commerce, les guerres maritimes de la Révolution et de 1 Empire bouleversèrent les principes du commerce de transit. Les épices avaient quitté le port fluvial pour s'installer dans les ports côtiers, les farines étrangères étaient activement concurrencées par les blés nationaux, le sel avait cessé d'être un monopole d'Etat, les salaisons étaient de plus en plus remplacées par la viande dans l'alimentation des travailleurs, les vins de Rourgogne supplantaient ceux de Guyenne et de Gascogne. Sans abandonner complètement la Seine, l'Ile-de-France et les pays d'amont paraissaient prendre d'autres voies pour recevoir leurs denrées alimentaires. Toutefois, les grands changements apportés

1. Gerbaux cl Sclimidl: ouv. cité, II, p. ia ; G. R. Gh. G. : VU, VIII; A. S. I. : G iï>-} ; L. 2/402.

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