‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 65 sur 168 · A. Gh. G. : XXVIII; A. Nat.: F'^ i3ii · texte numérisé non relu

A. Gh. G. : XXVIII; A. Nat.: F'^ i3ii

fumer les pièces de girofle et d'autres épices. A la même époque sortirent les polonaises. En 1769, après la chute de la compagnie dos Indes, les filaleurs réussissent à produire des fils assez Uns pour lisser la mousseline ; puis malgré les réclamations des fabricants de toiles fortes et ceux de la rouenncrie, malgré les rigueurs du parlement, les toiles peintes, les indiennes sont lancées dans la circulation et conquièrent la clientèle par leur bas prix et la fraîcheur de leur coloris. L'année 1762 se signale par l'introduction des coutils et camelots à la manière de Bruxelles. A la veille des traités de 1786, les métiers livraient encore des nankins, des reps, des piqués, des chinés, des cravates et des cliales copiés sur les modèles anglais. L'Inde, l'Angleterre, la Hollande, les Flandres n'ont pas créé un type, un genre qui ne fût aussitôt imité et reproduit '. Quand les ouvriers normands sont trop mal habiles, les fabricants n'hésitent pas à faire venir des artisans étrangers : des Anglais pour la mousseline, des Génois pour les indiennes.

C'étaient là les sortes les plus belles, les plus recherchées parce qu'elles étaient les plus voisines des étoffes de soie et de laine. Mais la manufacture s'était attachée de bonne heure à la confection des produits meilleur marché, ceux qui pouvaient utiliser les colons médiocres sur une chaîne de lin. Ces étoffes étaient surtout tissées dans les villages du Caux, mieux placés pour la culture de la linacée et déjà spécialisés avant la filature du coton dans les toiles fortes pour voiles de vaisseaux, pour emballages et pour doublures. Au xviii* siècle, la région d'Yvetot fabrique aussi les guingats (chanvre et lin) pour matelots, des tissus d'étoupe pour emballage, des pièces de lin sans mé-

I. Lcvasscur: so.'i. I, p. i3, II, [». 387, ôa'i; lio Boislislc: ouv. cité, II, p. /|^|2; Gcrbaux et Sclimidt: ouv. cité, I, p. 55, 5o9; Sion : 3io, p. 174; Reybaud : 210. p. 2tJ7 ; Ville de Houon : 2.36, p. 4. 2^4; Lecomte : j(jg, p. 378; Miromesnil : .'fat, II, p. 270; Savary: ijr, III, p. 2/10; IV, p. 1021 ; A. Ch. G. : IX, XXII: A. S. I. : C 1/17, i57 à i5g, 2ni; M. statis., p. 198, 191; A. Nat.: F''^ 56o, i338, i4o5"; G' Vjg, 5o2.

igS l'activité de rouen

lange pour les vestes de paysan, des bougrans (chanvre et coton) pour les paiapluies et les cirés, des boucassines (lin et coton) pour les doublures, des treillis pour les coiffes à chapeau. Enfin dès 1700 Uoucn faisait paitie des 17 villes protégées possédant le privilège de confectionner les bas au métier. En 1787, la ville et la banlieue produisaient 3G 000 douzaines de bonnets et de paires de bas'.

Dans le développement de leur industrie, les cotonniers furent puissamment aidés par les teinturiers et les curandiers. Cependant les entraves à leur fabrication étaient constantes. La défense d'utiliser les eaux des rivières avant le i5 mars et après le 10 octobre, l'obligation d'employer pour leurs fourneaux le charbon de terre, l'interdiction absolue duser le bois des forêts, les plaintes contre la chaux et la soude qui servaient au blanchissage, l'autorisation donnée aux drapiers de teindre eux-mêmes leurs laines leur causaient de graves préjudices. Néanmoins protégés, subventionnés même par les toiliers, ils ne se découragèrent point. Il semble qu'ils soient parvenus assez vite à obtenir la teinture petit teint, le bleu et ses dérivés ; mais en 1731 ils ignoraient encorde secret des couleurs grand teint, surtout de ce rouge incarnat appelé rouge des Indes puis andrinople, qui seul pouvait permettre à lindustiie de Rouen de lutter contre les étoffes d Orient. On essaya d'abord d'importer le coton filé et teint d'Orient, mais il était trop cher et fort grossier. On dut se résoudre à suivre l'exemple des teinturiers méridionaux et à faire venir des spécialistes d'Anth-inople. Fresnelde Darnétal réussit le premier sur leurs indications à produire la teinte cherchée. Plus lard, la Chambre acheta d'un chimiste étranger les procédés pour ol)tenir les verts, les gris et les jaunes. En 1765, le secrétaire de la société d'agriculture essaya en vain de tirer de la croiselte portugaise un rouge aussi solide et aussi beau que la garance.

I. D'Estainlot: i<jl>, p. I50, I2i: Lovassour: :>o.'>. II. p. ?<^~ ; (u-rbaux et Schtnidl: ouv. citi-, p. 55; Sion : 3in. p. 17G; A. S. I. : G iGi, 2111.

L ÉVOLUTION INDUSTRIELLE IQQ

Plus tard, un Alsacien Hoffmann, statmeistre d'Hagueneau, vint à Rouen labrujuer les premiers produits. Jusqu'à la veille de la Révolution, la teinture demeure en grande activité. 88 maîtres s'y emploient sans relâche; leur renommée est européenne. Le Tiers Etat de Rouen sollicite de la Constituante l'établissement d'un cours de chimie pul)lic et gratuit'.

L'extrême diversité des étoffes, la dispersion des manufactures, la crainte de voir disparaître une industrie qui était la gloire et la richesse de la générahté mais qui par cela même était l'objet de toutes les malfaçons et de toutes les contrefaçons, surtout le désir royal de créer des charges nouvelles, toutes ces raisons rendirent le droit de marque particulièrement minutieux, souvent brutal pendant le dernier siècle de la monarchie. Un arrêt du conseil du 22 septembre 1711, renouvelant l'ordonnance sur les étoffes de chanvre et de lin de 1GG9, prescrivait de porter en écru à la ville de Rouen toutes les toiles urbaines ou foraines pour y être marquées avant le blanchissage. Les curandiers et teinturiers ne pouvaient travailler les tissus avant l'apposition du signe indiquant qu'ils avaient payé le droit de 5 sols par balle et que les étoffes étaient conformes en chaîne, trame et dimensions aux rès^lements des inspecteurs. Les rouliers étaient également passibles d'amende s'ils chargeaient dans les villes possédant des bureaux des étoffes dépourvues de marque. Seuls, les textiles destinés aux colonies furent affranchis de celte obligation dans les années qui précédèrent les traités libreéchangistes. A l'origine de l'industrie cotonnière ces édits ne furent pas inutiles; dans les deux premiers mois de 1716. 5() procès-verbaux furent dressés contre les infractions aux ordonnances. Par la suilc, si le droit de marque greva les tissus de frais très lourds, si la fabrication des

I. Cliaplal : i8G. II, p. aGG ; Lelong: 200, p. aai, 222; Lccomtc: igg, p. 176,357; A. Ch.C. : XII, XXXI; A. S. I. : C i5i, aiao; A. Nat. : F'2 C5a, 12^5, i/io5'', i/iaS, i^aS.

200 L activitl; de rouen

cotonnades s'en trouva souvent arrêtée dans son essor, au moins cette mesure eut-elle pour avantages d'assurer la réputation de la marchandise et de garantir la clientèle. Enfin les comptes des inspecteurs nous permettent déjuger exactement ce que fut la prodigieuse fortune des cotonnades'. Elle fut surtout subite; de 1717 à 17,32 le nombre des métiers consacrés aux cotonnades à Uouen et dans sa banlieue monta de i 63i à 3 61/4. En 176G, les toiles fortes et siamoises fabriquées dans la même région atteignaient 3 55oooo livres ; en 1775, i3 987 000 livres. Mais la marque de la cité fonctionnait également pour les métiers du Caux, du Vexin, du Roumois et du Lieuvin qui en réalité travaillaient pour des négociants rouennais. Le plus souvent, c'est la totalité de celte production qui est clnlfrée. En 1718 elle accuse la visite de 67 000 pièces, en 1732, de 167 762 pièces, en 1766, de /422 926 pièces valant plus de 32 millions de livres. En 1773, un inspecteur, Latapie, rapporte que la toilerie de Rouen est à cette époque la plus considérable de France. 10 ans après, un autre inspecteur, Goy, évalue à 19 865 le nombre de métiers battant tant à Rouen qu'à i5 lieues à la ronde. Ils occupent 188207 pei'sonnes. Dans les 6 premiers mois de cette même année 1783, il a été marqué i83 71 A pièces dont 03 000 pour la ville et sa banlieue. A la veille de la Révolution, la fabrique des toiles et toileries de la généralité pouvait produire année commune 000 000 pièces valant /i5 à 5o millions de livres et la valeur de la bonneterie atteignait i 800 000 livres. L'ensemble donnait un poids total de 0 millions de livres pesant. Rouen était le centre instigateur de cette activité'.

Parallèlement aux textiles, d autres industries se développaient qui en vivaient. A défaut de l'huile de morue arrêtée souvent par les corsaires, des huileries de colza et

1. Levasseiir: l'o.ï, I, p. 66, 67; Chaplal : i<Sl!. II, p. 265; A. C.h. C: II, XVIII, XXIII; A. Nat.: F'^ i^aS, ili25.

2. Lecomte : igg, p. 276; Dujardin : jgo, p. 43; Ouin-Lacroix : 208. p. 1 12 ; A. S. 1. : C i52, 160, 31 1 1 ; A. Nat. : F'- 56o, 65o, i^aS, 1434.

de rabette s'étaient fondées pour fournir les apprêts nécessaires. Des savonneries avaient réussi à remplacer pour le foulage les produits similaires de Marseille. Une usine dacide sulfuriquc fut créée en 1769 pour le blanchiment des toiles en cru. Le papier d'emballage prenait une extension en rapport avec les déchets fournis par les nombreuses toileries. Enfin, sans être liées diiectement au coton, d'autres fabrications avaient utilisé les améliorations suscitées par sa manufacture. Les faïenciers durent une grande partie de leur vogue aux progrès des teinturiers dans la luanipulation des couleurs. Les verreries menacées de fermer devant la déforestalion descendirent des plateaux s établir à Eauplet, à Quevilly, plus tard à Lescure où elles trouvaient à s'approvisionner facilement par l'arrivée des charbons de terre imposés aux curandiers. Seules périclitaient les industries sans rapport avec les textiles. Les brasseurs déclaraient en 1770 qu ils ne comptaient plus que deux maîtres et qu'ils ne recevaient plus d'apprentis. Les tanneurs, chassés des rivières par les teinturiers et les papetiers, trouvaient dilhcilement à recruter des ouvriers qui préféraient devenir toiliers. En 1775, cette corporation si riche jadis comptait seulement 18 maîtres et ne possédait que deux moulins. Au xviii" siècle toute l'activité de la région rouennaise évolue autour des cotonnades'.

La main-d'œuvre ufjricole. — L introduction du coton précipita l'évolution qui depuis le xv* siècle tendait à faire de la Normandie une région d'activé industrie rurale. Dès la fin du xvn" siècle, les habitants des villages voisins de Darnélal abandonnent le bourg et la vallée pour les mêmes raisons qui les avaient poussés jadis à quitter la

I. Levasseiir : jo.'i, II, p. 3, la; Uuclicmiii : sHti, p. 58, 5(j ; Corneille: /*4. p. 391 ; Ville de Rouen : 235, p. 198; F'ouquel: 237, p. 772; Le Vaillant de la Ficiïe: 201. p. 376; Gerbaux et Sclirnidt: ouv. cité, III, p. 388, 488; A. Ch. C: IX, XXXI; A. S. I. : G 137, i4o; L. lIxoZ; M. slatis., p. i46; A. Nat. : F'^ i558; AF", pi. 7G.

ville. Le mouvement ouvrier remonte sur le plateau et la draperie de Darnotal serait tombée comme celle de Uouen si un décret royal de lOSS n'avait autorisé les drapiers urbains à babiter en debors des faubourgs. (( A l'exception des draps fins qui se font à Darnétal, Elbeuf et Louviers, écrivait l'intendant d'lïerbij2;ny en 170/1, tout le reste des étofles de laine se fabrique dans les campagnes. » De même les toiles de lin et de chanvre absorbaient une importante main-d'œuvre agricole. 5 à 6000 ouvriers produisaient annuellement G ou 7 000 pièces. D'après un mémoire sur les manufactures de toile de la générabté de Rouen, il n'y avait point de maîtres dans cette fabrique: « ce sont des laboureurs (jui les font ou font faire ; sans doute le menu peuple de Rouen gagnait sa vie en façonnant les libres dont il achetait chaque vendredi quebjues livres au marché pour revendre le fil : mais c'était surtout dans le plat pays que touinait le rouet. » Ces artisans avaient déjà les mêmes besoins d'indépendance qui caractérisèrent plus tard les cotonniers. Des émotions populaires se produisirent quand le parlement voulut interdire le tissage aux femmes et aux enfants. En 1681, à la suite de différends avec les fabricants, 4 5oo d'entre eux, bien que bons catholiques, s'installèrent dans le Sufrolk. d'oii l'ambassadeur ne put les faire revenir. Encore confinés dans la banlieue immédiate des villes à la veille de la Renaissance, les métiers s'étaient répandus en 1700 en bien des points du plat pays. Le colon y trouva une main-d œuvre abondante. Les paysans étaient préparés par le travail de la laine et du lin à cette association de la fabrique et de la culture qui fit la prospérité des villages au xviii'' siècle '.

Cependant, avant de fonder définitivement son établissement, l'industrie rurale rencontra de grandes résistances.

I. Do lioislislo: onv. cité, II, p. ^^3; Miromesnil : .ïo/.p. 29. 58; Sion : .'iro. p. 171, 17,"); Turgis: .'ii.'f. p. 3o4 ; H. Nat., ms. fr. 80^7; A. Gh. C: XXXII; A. S. 1.: t: 126, 2120; A. Nat. : G" ^91 ; II. i588.

l'évolution industrielle 2o3

Les premières vinrent des grosses maisons de lainage et de toiles demeurées à Rouen ; les colonnades leur avaient pris la meilleure partie de leur main-d'œuvre. « La fabrique des ouvrages de fil et de coton tels que sont les siamoises, mouchoirs, toiles rayées et autres ctolTcs de cette qualité ayant augmenté à un point qu'il ne se trouve plus d ouvriers pour la manufiictiu'c de laines, ni pour filer les lins et faire toiles fortes et blancards dont le commerce est le plus considérable et le plus avantageux qui soit dans cette j)rovince. » Un grand nombre de jeunes filles d'Oissel, parties comme laineuses dans le quartier Saint-ïlilaire, revinrent à leur paroisse comme fileuses. Les quelques tisserands du coton restés en ville représentèrent encore que « le grand nombre de leurs marchandises qui se fabrique en campagne et dans le pays de Cau\, qui ne se trouve exposé h aucune visite et voisin de l'étranger, ruine absolument la manufacture de la ville ». La chambre appuya les forains rapportant que les prétentions des fabricants de Rouen étaient excessives, que les campagnes confectionnaient d'aussi belles toiles que la ville et qu'enfin elles étaient assujetties à des droits de visite, de marque et d'aunage beaucoup plus forts. Néanmcjins. le parlement composé de gros propriétaires foncieis, allié à la giande bourgeoisie, proposa au roi de faire défense aux cultivateurs de carder et de filer aucun colon teint mêlé avec fil teint ou non teint. L'intendant de (jasville n'osa pas admettre ces conclusions ; il craignait l'arrivée dans l'enceinte urbaine d'une population ouvrière, turbulente, instable, habituée à une liberté acquise dans le plat pays, hors des corporations'.

Des attaques plus importantes étaient prononcées par les grands cultivateurs. La main-d'ceuvre industrielle se recrutait au détriment de la main-d'ci'uvre agricole. « Les

I. A. Ch. C: \ll. Wlll ; \. N:.i. : l"i-î 56o, 602, 838, 8^^'', t!i2!i,

gens de campagne, remarque l'intendant, de tout âge et de tout sexe, préfèrent le filage et le cardage du coton à tout autre travail ; on ne peut plus trouver de domestiques pour la culture des terres, ni de journaliers pour la récolte. » L'archevêque de Rouen, un des grands propriétaires fonciers delà vallée de la Seine, se plaint des artisans qui abandonnent la culture des champs et des vignes et du manque de bûcherons pour abattre les bois si nécessaires à Paris et à Uouen. Un valet de ferme qui gagnait auparavant /jo à 5o livres par an, exigeait maintenant i5o livres et plus. Les journaliers, les batteurs en grange payés 8 ou lo sous demandaient 25 et 3o sous et la nourriture. Pour venir en aide aux travaux des champs, un arrut du 28 juin l'y 2.3 ordonna que toutes les manufactures de toiles à carreaux et rayées, siamoises, fichus, steinkerques, à l'exception de celles de la ville et des faubourgs de Uouen, cesseraient toute fabrication du i" juillet au i5 septembre. Pendant la même époque, les manufactures urbaines ne pouvaient faire travailler les fileuses rurales'.

Cette inlerdiclion ne fut jamais respectée et la maind'œuvre du coton se recruta surtout dans le plat pays. Des 188207 individus occupés en 1780 clans la cotonnade, les faubourgs de Saint-Gervais et de Martainville à Rouen, les paroisses de Sotteville, Franqueville, Belbeut, Saint-Sever et Darnétal n'employaient guère que 4oooo personnes. Le reste travaillait dans la campagne. « Tout le pays depuis Rouen jusqu'au Havre, écrivait A. \oung, est un district plutôt manufacturier qu'agricole. Dans les ressources des habitants, la ferme ne vient qu'après la fabrique. » Dans certaines paroisses autour de la métropole normande, le colon occupait jusqu'à cinq sixièmes des habitants'.

1. Sion : .y/0, p. i8G; Chaplal : iSti. II, p. 3G5 ; Dujardiii : i()o, p. 3o3; Annu. S. I. : 1806, p. 192 ; A. Nat. : G'' 5o2, î>o^.

2. Reybaud : 210, p. 269; Oain-Lacroix : i'o8, p. ii'j; A. \oung: 320, II, p. 38/,; A. S. I. : C i52.

l'évolution industrielle 2o5

Dans la manufacture des cotonnades, la filature s'adajDtait mieux que le tissage aux occupations agricoles. Elle pouvait se prendre et se laisser à volonté. Elle était surtout d'un apprentissage plus rapide et ne demandait presque aucune mise de fonds. L'artisan des campagnes fut surtout fileur, celui des villes, tisserand. Les cotonniers des quartiers Saint-Gervais, Saint-Sever et Martainville se partageaient en ^58 tisserands contre 192 fileurs, tandis que dans le recensement nominatif de la Houssaye-Bérenger, en 1798, on compte 192 fileuses de colon, 10 de lin, contre 28 tisserands. Le nombre des rouets dépassait de beaucoup celui des métiers. Sans compter les enfants et les vieillards qui préparaient le fil et le cardaient, un métier accaparait le travail de 10 personnes, de 12 pour les siamoises. Souvent, le tisserand recliercliait en dehors de sa famille, la main-d'œuvre des fileuses voisines. C'était une sorte de travail à façon.

A l'origine, succédant à la manufacture de la laine et du lin, l'industrie du coton fut surtout une association du ménage des champs et du travail au rouet. Semblable à son camarade du Lancashire, le paysan de la région louennaise était en même temps cultivateur cl artisan. La masure normande comme le cottage anglais révélaient la dualité des fonctions. Les quelques chaumières demeurées intactes sur les plateaux nous expliquent la vie des cachcux de navette. La pièce en contre-bas avec ses deux métiers, la resserre de coton qui lui est attenante expriment le travail de l'artisan. Le vaste grenier, le toit en pente, les pommiers et le four au bout du plant sont le fait d'un lural. L hiver, toute la famille concentrait ses efforts autour du métier: l'été, elle cultivait ses terres ou se louait aux fermiers voisins' (PI. X, b ; fig. 12).

xMais bientôt, le grand développement de l'industrie textile, l'augmentation des salaires qui triplent durant le

I. Siori : 3 10, p. 177, i85; Turgis: .7/7. p. 3o6; A. S. I. : G ."îuS ; L. 367; .\.Nat. : F'2 5o3 à 5o5, G5o, 658\ iS^i.

règne de Louis XV , la possibilité pour la famille de travailler ensemble, la comparaison avec les journaliers voisins

"S Chemin i"

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Fn;. 12. — Ilal)italioii de lissorand à Saiiit-Aiibin-Ccllovillo (i-ôG). (Kclicllc, I : aoo environ).

plus tenus et moins jiavés, toutes ces considérations dé- (erminèicnt la tianslormation complète de 1 ancien pavsan en ouvrier de manufaelure. A la veille de la llévolution

L EVOLUTION INDUSTRIELLE 2 C'y

le cotonnier ne considère plus ses occupations industrielles comme un supplément de revenus mais bien comme la presque totalité de ses ressources. Sans doute puisque son évolution sociale était accomplie, aurait-il pu sinslaller en ville où les salaires étaient encore beaucoup plus élevés, mais son instinct de petit propriétaire normand se refusait à enfermer ses libertés dans les soupentes bumides et obscures des bas quartiers rouennais. L'atavisme le retenait à sa cbaumière. Tous les édits promulgués pour le faire rentrer dans l'enceinte se brisèrent contre sa soif d'indépendance. Il émigrait plutôt que de devenir urbain. Ln décret royal du 8 janvier 1-G6 prescrivait d arrêter rembarquement des ouvriers « qui portaient à l'étranger les secrets de la fabrication' ».

Cependant la dépendance étroite dans laquelle le peuple des campagnes vivait par raj3port à la toilerie avait aussi de graves inconvénients. Il en suivait la fortune ou 1 adversité. Si, dans certaines périodes, le rural à son aise pouvait supporter limpot si lourd IVit-il, à d'autres, les artisans allâmes par le déclin de la manufacture n'avaient de ressources que dans le métier des armes. En 1706, à la suite de la crise industrielle et du manque de numéraire, les recruteurs incorporèrent loooo ouvriers delà seule région rouennaise. Sous Louis XVI, les progrès des industries étrangères, la cherté du coton, les traités libreéchangistes forcèrent l'intendant à faire distribuer non seulement du blé aux ouvriers mais encore des balles de coton aux fabricants obligés de diminuer le nombre de leurs métiers. Enfin le travailleur était à la merci des intermédiaires".

L'ancien métier urbain unissait le commerce à l'industrie. Au contraire, le trait essentiel de lindustrie à domi-

I. Le Panjuicr: i.'iS. p. 58: A. Young: .'i-jn. II, p. 04; Lcvasseur : 203. H, p. 177; A. Cl.. C. : WllI, WXI; A. S. I.: C 12C., i55; A. ISat. : t"'^ i',u3.

a. Lcvasseur: 2o3, IF, p. 960; de Bcauropairc : O't, p. g.'5 ; A. S. L : C aaio, aata; A. Nat. : F''^ i3/io.

!208 l'activité de ROUEN

cile est d'ctre une séparation entre les deux fonctions. L'industrie se trouvait séparée delà vente et dégagée de la demande, mais elle ne pouvait se passer ni des courtiers en coton, ni des courtiers en cotonnade. La maind'œuvre rvu'ale échappait à la discipline des grands toilieis pour tomber souvent aux mains des commissionnaires. Gomme en Angleterre, ils apparaissent au moment de la grande prospérité des cotonnades. Leur rôle est indiqué par un rapport de la Chambre de commerce dès 17/1/1. (( La plus grande partie des gens du peuple, écrit le syndic, n a pas le moyen d'avoir du coton en laine, et ils ne subsistent que par le crédit qu'ils trouvent chez le marchand qui reprend chaque jour en échange leur coton fdé. Si ceux qui filent le coton doivent leur subsistance aux avances que leur fait le marchand, le fabricant n'est guère plus en état de s'en passer. » Les grands loiliers de Rouen s'élèvent à plusieurs reprises contre la concurrence de ces petits entrepreneurs ; ils demandent que les transactions des cotons en laine, en filés et en tissus, aient lieu directement à la halle entre les marchands et les fabricants. Mais, après avis de la Chambre de commerce, l'intendant de Brou remarque qu'il est peu de fabricants assez fortunés pour se pourvoir en temps de matières premières et en quantité proportionnée aux besoins de leur industrie. Pour faciliter ces marchés il donne autorisation à toute la corporation des marchands toiliers et passementiers de se servir de telles personnes qu'elle jugera à propos pour portef et rapporter les marchandises achetées ou vendues par les ouvriers des campagnes. A Yvetot seulement, G voituriers s'emploient à ce transit. Cependant, au grand dommage des paysans, il arrivait que le commissionnaire remplissait en même temps les fonctions d'inspecteur à la marque. Un seul intermédiaire, de 1735 à 17/18, marqua 78000 pièces de blancard sur une totalité de i235oo. Si donc le travail était réparti en une multitude de petits ateliers, ces entreprises minuscules étaient dans la dépendance étroite des grands négo-

ciants. Presque tous les petits fabricants de Rouen et de la généralité vendent à des marchands qui revendent à Rouen, en coupant le plus souvent le nom du fabricant pour qu'on ne puisse s'adresser à lui : « L'état des fabricants est très critique, écrit un correspondant de Pasquier au début de 1 Empire. Rs ont à faire à un trop grand nombre de personnes. Plusieurs préfèrent se mettre commissionnaires et vendre leur coton à un du cent par mois au fabricant. Leur risque est moins grand et leur gain aussi fort. » La concentration commerciale naquit dans l'industrie textile avant la concentration industrielle ; la première était fonction du capitalisme ; la seconde fut une conséquence du machinisme'.

IIL — L'Agglomération industuielle.

L'usine. — Au win" siècle, la surproduction des textiles amena l'industrie rouennaise à prendre plus largement contact avec le dehors et par là même à entrer en lutte avec d'autres centres industriels du même genre. La cotonnade plus que tout autre tissu est un article de décentralisation. Sa fortune est fonction de 1 accroissement constant de la clientèle. Née en dehors de l'agglomération urbaine, elle n'est pas destinée, comme la draperie, à un marché très restreint de par la valeur même de la marchandise. Tandis que le prix et le poids de la laine incitaient le drapier à obtenir une certaine perfection technique du tissu et non un pri\ de vente minimum, la valeur très modérée du coton, la démocratisation des vêlements qu il servait à confectionner, la dissémination de la main-d'œuvre, intensifiaient la concurrence ; la poursuite des qualités bon marclié devint naturellement

I. Sioii : .'i/o, p. 181, i8.'j; Manloux : ouv. cilû, p. 190; B. muii. : ms. iioo; A. Ch. C. : XXIII, \X\I, XXXXIV; .V. Nat. : l-'2 50o, 667, i4a3; F'* 1371.

Levainville. — Rouen. i4

la fin essentielle de ces entreprises. Pour diminuer le prix de revient, il fallait augmenter la production en réduisant les frais généraux. La machine remplit ce double but.

Le machinisme, s'il ne suffit pas à expliquer à lui seul la révolution industrielle, cpii transforme la région rouennaise au xix'' siècle, n'en est pas moins le phénomène capital autour duquel tous les autres se groupent, et qui a fini par les dominer tous et leur imposer sa loi.

Dès les débuts du xvin* siècle, les Anglais pressentirent que l'accroissement de la demande devait accélérer le développement de l'industrie et qu'à une fonction nouvelle devaient correspondre des organes nouveaux. Dès 1700,,!. Wyatt établit la première machine à fder : Arkwrighl, llargreaves. Kay, Cailwright perfectionnèrent ses découvertes et mirent au point les broches et les métiers. Les nouvelles inventions donnèrent aux cotonnades d'Outre-Manche un essor imprévu de leurs auteurs eux-mêmes. En 17G8. avant la création des mécaniques, le coton occupait dans le canton de Lancastre 7000 (ilateurs et tisserands. En 1787, après l'installation des muU-jennys et des spinning-jennys, le nombre des ouvriers atteignait 5o 000 '. La multiplicité des métiers de campagne, les bas prix de la main-d'œuvre avaient longtemps permis à la manufacture rouennaise de soutenir sans nouvel effort la lutte contre l'étranger. Toutefois A ers 1780, la production se ralentit; la fabrication paraît souffrir d'un malaise qu'expliquent la supériorité des tissus de la Grande-Bretagne et labandon de la clientèle américaine. Les cotonniers se trouvaient acculés à transformer les agencements de leur industrie. Les traités libre-échangistes de 1780 déterminèrent une crise qui précipita l'introduction des mécaniques dans la généralité, mais ils n'en furent point la cause initiale.

Dès 1767, llolker, un gentilhomme anglais, écrit à la

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