I. Lavissc: ouv. cité, 111, prcm. part., p
le prix de la cargaison était partagé au prorata des apports. Au début de ces entreprises, la pêche maritime, celle de la morue principalement, fut la raison principale de ces associations'.
Mais bientôt un nouvel emploi de la richesse s'affirme avec la découverte de la route des Indes. La plus grande révolution humaine, a dit quelque part Anatole France, fut la découverte de Copernic, elle a perdu la terre dans 1 infini ; la plus grande révolution économique fut la découverte de Colomb, elle a reculé les limites de la fortune publique. La richesse devint possible pour toutes les bourses. S'cmichir ne fut plus le fait d'une élite restreinte. Tous pouvaient y prétendre. Le mouvement désorbita les capitaux. Les valeurs immobilières perdirent, elles-mêmes, à cette époque, la faveur des bourgeois. Si les grandes calaisons inqjosèrent aux armateurs d'attacher la navigation long-courrière aux ports cotiers, à Dieppe et à Ilonileur principalement, les Rouennais continuèrent cependant à prendre une large part dans les expéditions maritimes. En i5o6, le Honlleurais Jean Denys, cautionné parle marchand Gamard, de Rouen, donnait son nom au havre de Terre-Neuve. En 1022, un parlementaire de Rouen, le Prieur, commanditait un sien parent, armateur à Dieppe. Au wi*" siècle, le tabellionnage signale de nombreux placements à la grosse aventure. On en compte plus de /ioo en i545. Toutefois, après l'exploitation des mines américaines, le numéraire étant moins rare, les contributions se soldent le plus souvent en argent, soit en prêtant sur le navire considéré comme immeuble une somme à intérêt fixe, soit, ce (jui était plus avantageux, mais aussi plus risqué, en prenant une part dans l'opération. Ainsi, en 1082, Thomas Legendre ayant avancé 33 écus d or contre un huitième de 1 entreprise
I. Héiluil: itjy, p. i(j6; Ciossflin : itl.'j. p. 3,8, G7, iL'tJ, p. 20; BréarcI : ///, p. io3, io4, 202, 2o3 ; de licaiirc|i:iir(! : m;), p. 3.30, 23(j; Dola((ucrricre: 74. H, p. 80.
2 38 l'aCTIVITK de ROUEN
reçut, après règlement de compte, 4o pour loo du capital souscrit'.
Cependant, le prix de revient des navires augmentant toujours avec leurs dimensions et le matériel d'artillerie nécessaire à leur sécurité, leur armement devint une trop grosse affaire pour 2 ou 3 associés. Des sociétés en participation se fondèrent pour l'exploitation des expéditions lointaines. Dès iSqj), 5 riches bourgeois de Rouen armèrent le navire la Magdeleine, le chargèrent d'une grande quantité de marchandises diverses et d'une forte somme d'argent pour faire voyage à Valence et en Alicante. Semblablement, la Compagnie rouennaise d'Afrique fut créée pour l'exploitation des gommes, de l'ambre, des cuirs, de l'ivoire et des négresses. Plus tard, expulsée des côtes par les Espagnols et les Portugais, elle se livra à la course. De même la Hotte d Ango qui croisait sur l'Atlantique et la mer des Indes avait des commanditaires dieppois et rouennais. Des Rouennais participaient encore à l'entreprise de Villegaignon au Brésil. La Compagnie des cent associés, attachée aux ports du Morbihan, comprenait surtout des Rouennais; l'un d'eux, marchand du Gros-Horloge, était Henry Cavelicr, dont le neveu nous donna le Mississipi et la Louisiane. Dans la compagnie des Indes occidentales, le rôle des bourgeois de Rouen était prépondérant. Plusieurs furent nommés administrateurs ; ils étaient chargés spécialement de lâchai, de l'équipement et du chargement des vaisseaux. Au commencement du xvn* siècle, une grande partie de la fortune urbaine provenait des expéditions maritimes, l'échevinage comptait un grand nombre de ces capitalistes hardis et le greffier de la Bourse de commerce publiait à leur intention un des premiers recueils d'instructions nautiques qui soit venu jusqu'à nous : le guidon des mar-
I. Brtard : ///. p. 58, lOO, Ii3, 121, 12?.; Gossclin : 126, p. 90; La Roncièro: ouv. cité, III, p. 8^9; île lîeaurt>paire : khj. p. 385; Petit: .ïoJ, p. 198; Delavaud : l'tj. p. G3.
chands qui mettent à la mer. En i66/t, après enquête sur place, le chevalier de Clerville écrivait à Colbert : « Il ne se fait guère de sociétés particulières dont le nombre de participants excède 8 ou lo et c est même à condition d'y pouvoir renoncer tout aussitôt que les entreprises pour lesquelles elles ont été formées sont achevées. Si celle que les nommés Bulteau, Rosée, Legendre et quelques autres ont formée pour la rivière du Sénégal s'est élevée jusqu'à 22 parts, c'est quelle avait besoin d'un fond considérable Il est entré un nombre assez considérable d'associés dans la dépense de deux frégates bâties à Rouen pour l'Espagne et Ion y a même appelé quelques marchands de Paris à cause de la diversité des marchandises à charger'. »
Enfin, comme tous les ports maritimes qui sont en même temps de grandes places de commerce, Rouen était une ville de banque très importante. Les princes marchands avaient des correspondants dans toutes les grosses agglomérations. L'échange des monnaies anglaises, hollandaises, espagnoles, portugaises, donnait lieu à un agio très avantageux quand le règlement s'en faisait aux foires de Champagne ou de la cité. De bonne heure, les bourgeois de Rouen se laissèrent tenter par ces placements à gros intérêts. La fortune des Rouennais avait grande renommée même hors du royaume. Guillaume Potel, bourgeois de Rouen, prête au xni* siècle à Guillaume II, comte de Flandre, les sommes nécessaires pour se faire élire empereur romain. Grâce à Guillaume Thomas, prince marchand. Philippe VI de Valois put entreprendre l'expédition des Flandres au xiv* siècle; plus tard, un armateur rouennais, Guillaume Lepelletier, cautionna Charles VIII auprès des ^ énitiens. Au xvi* siècle, des Génois avaient installé des filiales à Rouen. Les grands banquiers
I. Gossclin : itl.l, 1/47, i53, 1G2; Brcanl : ///, 3i6, 223; Van Bicma : 174- p- 79; Gravier: isS, p. 5o: La Roncièrc : ouv. cité, p. 10, 76, 296; B. Nal. : Cinq cents do Colbert, ms. 11" 123, noiiv. acquis, franc, rns. 0887 fol. C.
'?J\0 l'activité de ROUEN
italiens tenaient la cité pour la troisième ville de France, après Paris et Lyon. Le change y était coté pour Amsterdam, Rotterdam, la Zélande, Anvers, les Iles, Londres, Hambourg, Paris, Morlaix, Saint-Malo, Lyon et Lisbonne. Au xvii" siècle, la vieille cité normande possède toute une aristocratie de Ibrtune. Elle s est constituée surtout dans le négoce et la fabrique, mais aussi très souvent dans la grosse aventure. Legendre. bancjuier et négociant, a une fortune de /j à 5 millions, les Guenet, les Asselin possèdent chacun de 700000 à 800000 livres. Van der lleuleu, un Hollandais, s est retiré à Rouen avec 600000 livres. Un autre armateur fait racheter par ses fils, séant en Barbarie, des captifs pris sur un bateau d'Honfleur*.
Comme ailleurs, en France, un grand changement s'opère à Rouen, au xvni" siècle, dans la condition du Tiers Etat. Le bourgeois a travaillé, fabriqué, commercé, gagné, épargné, et tous les jours il s'enrichit davantage. On peut dater de la filature du coton ce grand essor des entreprises commerciales et industrielles. Arrêté par la guerre, il reprend plus vif et plus fort à chaque intervalle de paix, après le traité d'Utrecht en 171/1. après le traité d'Aix-la-Chapelle en 17/48, après le traité de Paris en 1763 et surtout à partir du règne de Louis XVI. Cependant il semble que les placements à la grosse aventure aient pris fin. Rouen, de par son site géographique, de par la découverte de la route des Indes, de par la mainmise des Anglais sur la maîtrise de 1 Océan, devient de plus en plus un port destiné au cabotage international. Par ailleurs la rareté du numéraire concentré dans les entreprises cotonnières, les dillicultés que trouvent les négociants dans les longues périodes de guerre pour escompter leur papier, toutes ces conditions commandent
I. Lavisse: ouv. cité, V, prem. pari., p. 377; Bourquelot: ouv. ciU', p. 162; Loviisscur: 20.Î, II, p. /i5 ; do Frcvillc: /6'.y. I, p. 287; Hréard: iii, p. 36; Le Corhollicr: 1O8, p. 57; de Rousiers: i//.'). p. \xvii; Dolavaiid: i5j, p. 89; Gosseliii : lO/f. p. 3; A. Nat. : !<''- 0^^.
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de restreindre au minimum les risques de mer. Toute la part des Rouennais dans l'armement consiste à commanditer quelques barques de pèche. Mais en général, dès le xvni" siècle, ils s'éloignent avec la même ardeur avec laquelle ils s'y précipitaient jadis, de toute entreprise, de toute hypothèque maritime. Le fonds des assurances était de petite valeur ; quand elles devaient passer 20 000 livres, on devait recourir aux assureurs de Londres ou d'Amsterdam et nous avons vu que dans une cité où les charges étaient en honneur, toutes celles de courtier maritime se trouvaient cependant entre les mains d'Anglais et de Hollandais'.
Néanmoins, il y avait de grosses fortunes dans la vieille métropole normande. Durant tout le xvni* siècle, la prospérité du coton avait accumulé de magnifiques bénéfices. Pendant la période troublée de la Révolution, Rouen fut la seule ville de la République qui possédait une banque : elle fut une des deux filiales que la Banque de France établit s»us l'Empire sur le tenitoire national. La circulation du papier devint très active, plus rémunératrice que le commerce arrêté par la course ou la manufacture en voie de reconstitution. « Je sais, écrit en i8o5 un notable de la ville, que plusieurs fabricants ont acquis de grandes richesses avec un peu de numéraire qu'ils ont gagné par leur travail et leur intrigue dans les achats et dans la vente de leur marchandise. Mais beaucoup ne se sont enrichis que par l'agiotage en vendant leur numéraire i5, 12, lo, 8 fois par mois, ce qui les a mis à même de doubler, quadrupler leur fortune en 1res peu de temps. Ce qui leur a semblé si bon, si favora^jle qu'ils préfèrent n'avoir que très peu d'ouvriers pour sauver les apparences et continuer leur agio par des intrigues secrètes qui leur procurent de gros revenus malgré la baisse des fonds. » i 4 négociants possèdent, à la fin du Consulat,
I. La RonciiTc: ouv. cit(', IV, p. ^87; Rondeaux: .?';. p- 2c; A. Cli. C. :
II, XXXII, xxxxv.
Levai.wille. — Rouen. 16
2 4 2 l'activité de ROUEN
chacun plus de /iooooo francs el 3 autres chacun plus de IOOOOO, par contre un seul lahricant accuse /iooooo francs d'avoir, un autre 200000 francs, plusieurs ne dépassent pas 80000 francs, heaucoup n'atteignent pas 90 000 francs'. Etroitement cantonnés dans rexploitatiou des métiers régionaux, les Uouennais hésitent à se risquer dans les entreprises étrangères, tandis que les Anglais s'assurent des concessions sur le continent. Les chapelleries fondées en Hollande, les toileries montées dans le pays de (îalles, les teintureries introduites en Ecosse par des émigrants rouennais sont des exceptions, résultats de persécutions politiques, religieuses ou corporatives. Tout en prenant leur importation, les hahitants de la cité paraissent, au déhut du moins, se tenir à l'écart des nouvelles mécaniques. De Fontenay, puis Pouchet s'installent à Louviers, Fauquet-Lemaitre à LlUehonne, Millet-la- Fosse, Lenoir-Arnoux, Barthelémi-Lefebvre à Yvetot. La dualité des noms de la raison sociale indique la crainte des capitaux à se lancer dans de pareille;s entreprises. Nous sommes loin des compagnies aux associés nombreux si fréquentes en Angleterre dès 1760, si favorables pour 1 activité de la fabrique. La fortune rouennaise n'a pas encore évolué vers les placements industriels. Elle semble même s'en éloigner. Soit qu'elle redoutât l'incertitude de la révolution sociale et économique, soit qu'elle trouvât un meilleur rapport dans les biens immobiliers, elle abandonne pour le moment la recherche des valeurs à gros l)éné[ices et se cache dans la terre".
La prospérité des cotonnades détermina sous la Restauration un nouvel essor des capitaux rouennais. Leur influence s'exerça d'abord sur les régions limitrophes : (( Nous considérons comme filatures rouennaiscs, écrit Dujardin en iS/io, celles qui existent dans l'Eure et la
1. Levasseur: 204. I, p. 2G8, 5'i~; B. mun., ms. iioo; A. S. I.: M stat. persoiinulle, 1807, 1810.
2. Sion : .î/o, p. U98; Annu. S. I., 180O, p. aCS, 1807, p. 3()o, i8aiî, 1, p. 186; A. S. I. : M Commerce industrie, iSaS.
LA FORTUNE DE ROUEN 2/i3
Seine-Inférieure puisque ces dernières appoitent tous leurs produits à Rouen pour y être vendus et sont possédées par des Rouennais. » Mais bientôt le coton devient la source de revenus importants pour tous ceux qui le manipulent: l'usinier, le commissionnaire et même l'artisan. A cette époque, le cotonnier rouennais n a plus pour unique souci d'économiser pour acheter de la terre : mais bien, s'il est fdeur, pour monter quelques broches, s'il est tisserand, pour établir de nouveaux métiers, s il est apprèteur, pour fabriquer les chaînes à son compte. Tous emploient leurs capitaux à concentrer la production et la vente. La plupart des fortunes rouennaises n'ont pas d'autre origine ' .
Acquises dans le textile, les fortunes rouennaises lui sont restées fidèles. ISi la manufacture ne donne plus à travailler en Artois, en Picardie, dans le Cambrésis, elle a de gros intérêts dans les filatures de Marseille, des Vosges, de l'Algérie et même de Russie. Mais son activité s'exerce surtout autour de Rouen. Elle déborde hors des cadres de l'arrondissement. Ses capitaux contrôlent les fabriques de la campagne du Neubourg, les usines des A allées de la Sainte- Austreberthe, de l'Andelle, de la Risle. Pouver-Ouertier, le négociateur du traité de Francfort, possédait une grosse partie des usines de l'Eure ; il était en même temps président du conseil général dans l'Eure et sénateur dans la Seine-Inférieure. Le président actuel de la Chambre de commerce de Rouen se trouve à la tête d'établissements situés dans l'Eure et même dans l'Eureet-Loir. Néanmoins, et sans doute par atavisme, bien que les associés y soient plus nombreux, les sociétés industrielles demeurent des sociétés familiales créées généralement à lu suite du décès ou de la retraite du fondateur de l'allaire ; le lissage, la fdature, ou la teinturerie sont le
I. Sion: :iii). |). 3oo; F"laclial: /.v/, II, p. 82; Lolong: :!0o, p. 228; Dujardin : lyo, p. 3oo; Vilkrnié: 214, I, p. .'ji8; Ville de Uoucii : L'.'l'i. |>. a6a ; Annu. S. I. : 1828, I, p. 197 ; A. Nat. : F" V.
2^4 l'activité de ROUEN
])lus souA^ent, en Normandie, une des conséquences du droit d'aînesse. Tandis qu'en Angleterre, dans les textiles, la subdivision indéfinie des actions à très petit capital nominatif, souvent d'une demi-livre à peine, le grand nombre des obligations (loans) sans garantie d'intérêts facilitent les transactions financières et rendent les affaires industrielles accessibles aux plus petites bourses, dans la région rouennaise, l'usine sul)divisée en grandes parts, portant un intérêt minimum strictement défini, difficilement négociables, demeure presque toujours dans les mains d'un même groupement. Tandis que dans la métallurgie et dans l'industrie des mines, on se trouve en présence de sociétés anonymes, dans l'industrie cotonnière de la région rouennaise les entreprises dirigées par les particuliers sont la règle, la société anonyme l'exception. Un industriel installe une filature avec ses propres capitaux, parfois aussi avec le crédit de sa famille, mais si la société civile se substitue à la propriété individuelle cette société met à sa te te un patron et non un simple administrateur qui représente les actionnaires. Nés des occupations de toute la famille, la filature ou le tissage sont restés par les capitaux employés des industries essentiellement familiales. Semblablemcnt à ce qui se passait en Grande-Bretagne vers 1760, la bourgeoisie rouennaise, enrichie par l'industrie, constitue une oligarchie très restreinte ' .
Concentrées dans une même partiede l'activité humaine, les fortunes rouennaises sont restées longtemps étrangères à toutee les sociétés par actions, qui, dès i8()0, transformèrent si activement les conditions économiques. Les entreprises nationales, môme municipales les ont laissées le plus souvent indifférentes. Les capitaux anglais se substituèrent à l'énergie défaillante de la cité normande. Leurs ingénieurs fondent le pont de l'île Breuilly et percent les tunnels delà côte Sainte-Catherine. Leurs fi-