IL L INSUFFISANCE DES RESSOURCES
La lin du moyen âge marque un renchérissement dans le prix des denrées alimentaires. La Normandie orientale souffrit plus que toute autre région française de la hausse des subsistances. Elle fut presque ininterrompue depuis le début du xvi" siècle jusqu'à la Révolution. Il faut, pour l'expliquer, rappeler les guerres de religion, les troubles de la Ligue et de la Fronde, les razzias d'autant plus fréquentes qu'elles savaient parcourir un bon pays, la perpétuelle insécurité à peine coupée par la prospérité des gouvernements d'Henri IV et du Hégent, les levées de soldats nécessaires aux campagnes de Louis XIV et de Louis XV, et surtout l'exportation des grains.
Cette dernière raison, la plus apparente aux yeux du peuple, faisait 1 objet de ses nombreuses réclamations. Point de cahier aux Etats Généraux qui ne contînt des
I. Masselin: 2f)(j. |i. 7)5\ ; de Beaurepaire : 276". aSi, 26^, '466; A. S. [.: G 1^.8.
remontrances à ce sujet*. Les murmures des populations ne furent pas sans inquiéter l'administration centrale. Elle s'efforça de constituer des approvisionnements pour assurer le lendemain. Elle tenta d'abord d'arrêter l'exportation dans la campagne environnante et de s'assurer la totalité de la production. 1 12 marchands de Rouen reçurent dès le xvii" siècle le privilège exclusif d'acheter les blés du Caux centralisés aux halles de Caudebec et de Duclair, les l)lés du Vexin apportés sur la place des Andelys, les blés du Uoumois concentrés à Elbeuf. « Il était défendu à toute autre personne d'acheter des grains et des graines pour en faire la revente même aux habitants des dits lieux sous quelque prétexte que ce soit. » Les blatiers de Rouen avaient seuls pouvoir d'entreposer les froments du plat pays et de les débiter dans les halles de la ville. Ce système pouvait être une ressource pour la cité en cas de disette ; mais il amenait le cultivateur à dissimuler la récolte ou à se fournir exclusivement aux halles urbaines, c'est-à-dire à restreindre les approvisionnements destinés aux citadins. Par ailleurs il constituait un monopole extrêmement dangereux. Plusieurs fois averti des spéculations à la hausse opérées par les privilégiés, le Parlement n'osa point cependant rapporter ledit de crainte d'affamer les populations". A défaut de blés régionaux, le pouvoir central s'efforçait d'introduire des grains nationaux. Le chapitre de la Cathédrale se fournissait de tout temps à Chartres et à Nogentle-Roi. Mais c'était un expédient individuel difficile pour une collectivité, car les régions françaises souffraient du même mal que la Normandie et leurs intendants n étaient pas pressés de se défaire d'un excédent qui pouvait com-
1. De Heaurcpaire: 2/ y, I, p. i3i, 1^7, l'tS, II, p. 55, 69, i^'^. 179, 206, 2(53, 281, 3o3, III, p. lo4; Le Parquii-r: /.?./, p. 77; Miromesnil: .ïo/. III, p. XXXVIII, V, p. 4, 5o, 60; Duchcmin : l'SO, p. 39; Ilippeau: 292. V, p. 1^7, VI, p. i85; A. S. I.: C io3.
2. Valmont: 102, p. g; Farin : 225. I, p. 16; Miromesnil: 00 r, V, p. 66, 68, 93, g5: Sion: .ï/o. p. 23i; A. Gli. C: XXXX; A. S. I. : G io3, m ; A. Nat. : G' /jgi.
bler le déficit de Tannée suivante. L'autorisation de la circulation des grains une fois obtenue, le problème restait encore très compliqué. Malgré les arrêts du conseil d'état autorisant les emprunts pour l'approvisionnement des farines, les magasins municipaux se remplissaient difficilement '.
Les blés nationaux à destination de Rouen provenaient surtout des Flandres, du Soissonnais, de l'Orléanais et du pays chartrain. La Seine et l'Eure servaient le plus souvent de voies de transport. Cependant ce transit n'allait pas sans difficultés. « J'apprends, écrit l'intendant Thiroux de Crosne, que des voitures chargées de blé, destinées à 1 approvisionnement de la ville de Rouen, sont restées à Evreux, parce que les voituriers ont craint de passer à Louviers à cause de lémeute qu'il y a eu pour raison des mesures de ce marché. » Comme il était de toute nécessité d'établir la correspondance entre le pays chartrain et la ville de Rouen, la maréchaussée accompagnait le convoi. Ces déplacements n'étaient point sans grever le prix du froment; aussi, en temps de paix et quand on pouvait trouver des capitaines qui consentissent à ce fret, le pouvoir central préférait-il acheter en Bretagne, en Guyenne et dans l'Aunis. Les grains, chargés à Bordeaux, à Rochefort et à Brest, débarquaient au Havre et arrivaient à Rouen après un transbordement sur des allèges. En 1789, 1 arrivée des blés d'Amérique fut saluée par la joie des Rouennais, non pas comme la marque de nouvelles relations commerciales, mais bien comme l'espérance d'une vie meilleure ^
En elTet, tous les elTorls avaient été vains pour enrayer la hausse. Elle fut presque continue depuis le début du xvi" siècle jusque sous la Révolution.
En i5oi la mine de blé valait iG sous, 9 livres en
I. Wallon: ij-}. p. Sig; A. Ch. C. : XXIII, WXX ; A. S. I.: C. lo',, aaa, 807, ai53.
a. Hijipcau: 2q:>., V, p. lôy; A. S. I.: C ai53; A. Nat. : («^ 5oi.
1675; elle descendit à /i livres 12 sous en 1600, mais atteignit 2^ livres en 1692 '.
Elle devait monter jusqu'à 82 livres en 1709: le pain valut 3 sous, 6 deniers la livre. Ce sont les prix les plus élevés qui aient été cotés, jusqu'à l'heure actuelle. Le prix moyen du xvni* siècle lut de 16 livres la mine environ. Les années de misère, la livre de pain comprenait plus de seigle, d'orge, d'avoine que de blé. Le pain fait exclusivement d avoine était d'usage courant au milieu du xviii" siècle. Cependant ces expédients n'étaient pas encore suffisants. Du riz fut souvent distribué en remplacement de froment. Par ailleurs, le peuple de Rouen ne souffrait pas moins des grandes variations de la farine. En 20 ans, de 1744 à 1763, elle passa de 6 livres 1 1 sous la mine à 19 livres ; dans la seule année 1767. elle oscilla entre 1 1 livres et 16 livres. Les cahiers des Etats Généraux réclament (( que pour faciliter la subsistance de tous les sujets de Sa Majesté et pourvoir à leurs besoins de première nécessité, le boisseau de blé fût immédiatement fixé et ne puisse excéder un certain prix en aucun temps, ni aucune circonstance : le pain étant de première nécessité pour le peuple^ ».
Ces plaintes étaient justifiées par les usages de la vie journalière. Aujourd'hui nous achetons notre pain : autrefois on achetait du grain pour les besoins de chaque jour. On achetait et on renouvelait à de plus ou moins grands intervalles de temps sa provision de froment, voire de seigle, et on la portait au furet à mesure des nécessités au meunier et au boulanger, quand on ne cuisait pas soimême. Chacun donc se rendait à la halle : conséquemment il fallait des halles fournies. A la fin du wni*" siècle
I. La Muse Normande: 236, I, p. i^o, 19 1, II, p. ii; Sion : 3jo, p. 386; de Boislislc: oiiv. cité, n»» iia6, iigS, i35i ; A. Nat.: G" ^i)a, /ig^, /496, i635.
a. Le Parqiiier: /JJ, p. /j^ ; Mossaiicc; L>(h'. p. 3oô ; \ almoiil : loif. p. 3, 4; (i. de Beaurcpaire : 68, p. /iig; ,A. Cli. C. : \I1I: V. luiin. : ilélib., A^' 17^0; A. S. I.: C 107, ii3; A. Nal. : G' 499, 5oo.
L ALIMENTATION 2'JC)
les conditions géographiques et économiques du blé empêchaient cette constitution des réserves. Elles furent une des causes de la Révolution. A Rouen, elle fut menée dès février 1789, par des bandes de malandrins, de carrabots, qui pillèrent les moulins, les minotiers et les abbayes ; dans le plat pays et dans la banlieue, des femmes et des paysans allaient par les fermes et par les cures réclamant du blé contre de l'argent. Ils le payaient environ 3 livres le boisseau, soit à peu près le prix de la halle, en ville'.
Le haut prix de la viande n'était pas pour dédommager du haut prix du blé. L'immensité de la lande, de la forêt, les terres vaines et vagues, lajachère, le chiffre infime des habitants avaient maintenu au moyen fige le vil prix du bétail. Mais « dès le commencement du xvi*" siècle, pour faire subsister sur une même surface un bataillon plus serré d'humains, il fallut changer les conditions de l'exploitation. Le guéret dut s élargir, tandis que la forêt songea à se défendre, parce que le bois prenait de la valeur. L'espace abandonné au bétail demeurait bien vaste pourtant ; mais — fait explicable après tant de pillages et de ruines — le bétail manquait ». Lalivre de bœuf, qui valait de 6 à 7 deniers de i /|5o à i525, atteignit en 16 17, 2 sols 6 deniers". « Le pauvre peuple de Normandie, disent les cahiers de io84, est à présent réduit en telle extrémité qu'il n'y a moyen de manger chair, ains se nourrissent de fruictages et de laitages, ce qui cause en partie la présente contagion \ » Encore les fruitages elles laitages devaientils être de médiocre ressource comme provenant d'animaux soumis ù la vaine pâture et dont les reproducteurs n'étaient jamais sélectionnés. La qualité et la quantité du troupeau diminuèrent encore au siècle suivant quand les forêts furent rasées ou mises en défens par les olïiciers.
I. Goisclin: "iQi. p. a et siiiv. a. D'.Vvenel: ouv. cité, p. aaS.
3. De Bcaurepaire : 2.^7. p. 71, n" i ; Houzard : 8i, p. 3 ; Taillepicd : 2^2, p. Si.
LA VIE DE nOUEN
Le prix de la viande de bœuf augmenta d'un tiers '. Elle disparut presque complètement de la consommation de la classe ouvrière. Au xvn* siècle la rareté du bétail avait encore accru le tarif de la viande. Rouen payait une prime fort importante par rapport aux marchés des environs. La viande de détail était vendue lo sous dans les campagnes et i5 sous la livre aux étals de la ville. Si l'on tient compte de la valeur de l'argent, le prix de la viande était deux fois plus élevé qu'aujourd'hui. A part le lard pour graisser la soupe, l'artisan comme le cultivateur n'en mangeait guère. Il la remplaçait par du poisson ^