Eiilart: jj, p
3o2 LA VIE DE IIOUEN
dans les usages; lors de la réfection des quais, à côté des emplacements indispensables au débarquement des plâtres parisiens, des pierres de Vernon et de Saint-Leu, les échevins réservèrent de grandes portions de rives pour le déchai'gcmenl des bois à construire'. Mais, grevées de Irais très lourds, ces charpentes étaient trop chères pour les maisons particulières. Elles continuèrent à employer les bois régionaux plus courts et moins résistants. Pour remplir leur intervalle, les plâtrages et les graviers n'étant plus suffisants, les maçons rouennais firent appel à la bri(|ue. Au xvni'" siècle, elle est d'un emploi presque général pour les maisons à plusieurs étages de la bourgeoisie, tandis que les façades de pierre font leur apparition dans les hôtels de la noblesse et des gens de robe'.
A vrai dire, la pierre avait déjà été utilisée dans les maisons rouennaises, mais très parcimonieusement. Les murailles en colombage, comme les simples torchis, laissaient passer l'humidité si elles reposaient directement sur le sol. Aussi encastrait-on les montants de bois dans un soubassement de o"',3o à o"',8o de hauteur. C'était le solin. Pour son établissement, les campagnes réservaient les matériaux durs : les grès, les silex : faute de mieux, les maçons de Rouen se servaient des moellons calcaires taillés dans le coteau de Bihorel et plus tard dans les carrières Je Gaumont^ La pierre coûtait cher, mais une fois en place, elle se prêtait facilement à Tornementation. Elle devint rapidement un des signes extérieurs de la richesse. La hauteur des solins marquait le niveau social des habitants. La pierre s'arrêtait à quelques centimètres du sol, au-dessous du plâtrage et du pisé qui distinguaient
1. Wallon: 176, p. 87, 38; Héduit: i6j. p. 19^; Sion : 3io. p. 197, n" 3; de Bcaurepaire: 279, I, p. 278 ; II, p. 325.
2. Lafosse: *.y, p. 55; Jouen: 83, p. 234, ^oO ; Dclaquorrière : 74. I, p. 3o, ^o, A4, 54, II, p. 9; B. Arch. et Cons.: 190G, p. i^a; A. S. I.: G 61. (m'a, OiA; a. Nat.: Q2 160.
3. Noël: 2:i5, p. loi ; A. S. I. : G 21O, 217; D ii4; G a483, a48.'i, 24y9, 25o5, 25ii, 773/i, 8691.
LES MAISONS 8o3
dans les pauvres paroisses de Martainville ou de Saint- Hilaire le logis de l'artisan; elle montait jusqu'au premier étage, au-dessous du colombage de briques dans les rues du Bac et du Gros-Horloge où les riches marchands tenaient boutique : elle atteignait au grenier dans les rues Saint-Lô et de la Chaîne oii s'étaient installés les plus riches hôtels. Mais elle n'était qu'un appareil de façade. Même à l'extérieur, elle était employée le plus économiquement possible. (( C'était là le résultat de la rareté des carrières autour de Rouen, ainsi que de l'état des voies de communication. Si le pouvoir central avait aboli les entraves que la féodalité apportait au transit, les communications, bien qu'améliorées, ne permettaient pas encore de faire venir des matériaux de loin et en grande quantité. D'où cet emploi de la pierre, mais d'où aussi la limitation de cet emploi. Ici encore l'habitation se manifeste à nous comme l'expression des conditions géographiques et économiques de son temps'. » Jusqu'à une époque assez avancée dans l'histoire, la pierre demeure une rareté dans les façades des habitations rouennaises.
Le limon des plateaux sous forme de pisé, de brique, de tuile, le bois des forets sous forme de charpente et de colombe ont été longtemps des matériaux de construction presque exclusivement employés dans l'habitation urbaine. Leur assemblage était une entreprise facile. Il a créé le type normand. Cependant si la patine du temps lui a donné un certain cachet qui plaît à notre âme de civilisé en quête des sensations passées, il ne semble pas (pie les contemporains du colombage aient pris même plaisir à le considérer. Gomboust avoue que la ville a un aspect majestueux et que tous les édifices publics sont de belle structure (( mais les maisons des particuliers, à la réserve des principaux, ne correspondent pas entièrement à la réputation et opulence de la ville. Cette structure se ressent en-
I. Quenedey : gj, p. i6, 17; Dclaquerritre : 7^. II, p. 9; Dubosc : jO,
3o/| LA VIE DE KOUEN
core des anciennes forets qui étaient aux environs et qui fournissaient les matériaux des bâtiments ' ». Par ailleurs, la résistance de ces matériaux aux éléments était si précaire qu'elle fut souvent un obstacle au développement de la cité.
Le climat humide de la Normandie dégradait les façades de bois. Elles pourrissaient sous la flagellation des pluies. Avec l'eflondrement des colombes, tout le système qui en dépendait pouvait s'abîmer. Faute de pouvoir s'entourer de levées de terre, de fossés comme dans la campagne, les propriétaires urbains durent garantir leur charpente en les renforçant par des essentes et en les recouvrant de plusieurs couches de peinture. Grâce à cette coutume, les bois se sont bien conservés. La peinture les maintenait en meilleur état que la chaux. Au xvi" siècle, lors de la défores ta tion, plusieurs poutres des vieilles demeures ont été utilisées comme colombes dans les maisons nouvelles. Le plus souvent, les charpentes étaient revêtues d'une teinte grise imitant l'ardoise. Mais les hôtels plus riches étaient peints en rouge ou même dorés. Cette décoration, très usitée au xv*" siècle, fut l'origine des façades sculptées quand le goût du luxe se propagea à l'extérieur. Dès le xvi" siècle, des Flamands viennent diriger ces travaux ; ils furent très en vogue jusqu'à la Révolution'.
Le colombage se gâte sous l'attaque de 1 eau, mais il s'oppose à l'action bienfaisante de l'air. Les fenêtres et les portes des maisons de bois étaient peu nombreuses et de petites dimensions. C'était une nécessité de construction ; dès que les pans de bois atteignaient une grande hauteur, ils étaient sujets à jouer. De lourds châssis eussent été dérangés, comprimés ou gauchis. Le plan de J. Le Lieur indique que la plupart des maisons possédaient des ouver-