‹ Rouget de LisleChapitre 14 sur 38 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

« Le ministre des relations extérieures, « Au citoyen Rouget de Lisle.

« La demande que vous avez faite, citoyen, d'aller à Bâle et d'y conduire la fille du dernier roi des Français ne m'a paru, dans le temps, présenter rien de suspect, surtout d'après les vues d'utilité que votre voyage pouvait présenter à d'autres égards. Je me rappelle très bien que vous me parlâtes des amis que vous avez conservés parmi les citoyens de cette ville, qui se sont toujours montrés attachés à la République et dévoués au culte de la liberté. Le Directoire a voulu employer un officier de gendarmerie parce que l'usage le plus ordinaire leur attribue ces sortes de fonctions. Il est difficile, ce me semble, de voir dans votre démarche, si elle est présentée telle qu'elle a été faite, rien qui puisse inculper votre civisme. Je me fais un devoir de vous rendre le témoignage que vous désirez.

« Salut et fraternité.

(( Ch. Delacroix. »

L'adresse porte : « Au citoyen Rouget de Lisle, à Paris. »

Rouget, ayant donné sa démission, reçut du ministre de la guerre une lettre ainsi conçue :

« LIBERTÉ. — République Française. — égalité,

Paris, le 23 germinal an IV de la République française, une et indivisible.

« Le ministre de la guerre,

« Au citoyen Roui^et Delille (sic), chef de bataillon du génie.

(( D'après le compte qui m'a été rendu, citoyen, des motifs qui vous déterminent à vous démettre de l'emploi de chef de bataillon du génie, auquel le Directoire exécutif a jugé à propos de vous élever suivant l'arrêté dont vous trouverez ci-joint copie, je vous préviens que j'ai accepté votre démission : vous cesserés (sic), en conséquence, de jouir à compter de la date de cette lettre des appointements affectés à ce grade.

« Je ne vous dissimulerai point que c'est avec regret que je vous vois prendre le parti d'abandonner une carrière dans laquelle vos talents et vos connaissances vous eussent porté à rendre de nouveaux services à la République. Recevés (sic) donc, je vous prie, le témoignage le plus satisfaisant de la manière dont vous avez rempli vos fonctions.

« Salut et fraternité,

« Le ministre de la guerre, « Petiot. »

La démission acceptée, Rouget de Lisle vil sa solde réglée en assignats. Il se trouva, par ce fait même, très gêné.

Celte monnaie, quoique légale, avait perdu énormément de sa valeur dans le public. Il fit, pour celte cause

même, de nouvelles démarches et il finit par être nommé chef de bataillon.

A celte époque, le gouvernement préparait un immense plan de campagne conçu par Carnot, et qui avait pour but de faire converger trois corps d'armée sur Vienne. L'une, à l'est, commandée par Jourdan; l'autre, au centre, commandée par Moreau. et la troisième, au midi, sous les ordres de Bonaparte.

On se rappelle le résultat final. Jouidan fut battu et repoussé par le prince Charles. Moreau, arrêté dans sa marche, opéra sa magnifique retraite de la Forêt noire. Bonaparte seul triompha avec éclat dans la première campagne d'Italie. Dans les rangs figuraient les noms illustres de Kléber, Marceau et Desaix.

Mais 011 avait besoin d'officiers pour les seconder, et c'est ainsi que s'explique la nomination de Rouget. Hoche continuait à pacifier la Vendée. Est-ce par calcul ou par oubli qu'on le fit, toujours est-il que Rouget ne reçut pas d'ordre de départ. Il en conçut un grand désappointement, et il donna de nouveau sa démission qui fut acceptée, 12 germinal an V (1°' avril 1796).

Ici, malgré la répugnance qu'on éprouve à rappeler des faits qui peuvent tacher un grand nom consacré par l'histoire, pour rester impartial, il faut aborder un sujet délicat. 11 s'agit des dissentiments qui ont existé entre Rouget de Lisle et Carnot.

D'abord, ayant été condisciples tous deux. Rouget vit avec chagrin son mandat d'écrou signé par Carnot. A ce fait on peut répondre que le Comité de salut public était composé d'hommes dont l'activité fiévreuse au milieu des circonstances extraordinaires où ils ont vécu pouvait faire passer sur certains détails. Chacun avait sa tâche, sa surveillance à exercer, par conséquent le contrôle était difficile sur les actions des collègues et, sans trop

y regarder, chacun apposait à la hâte la signature sur les décrets présentés. On peut expliquer ainsi que Carnot signa le mandat d'écrou de son ancien condisciple sans prendre plus d'informations. Rouget de Lisle a pu ne pas comprendre cette situation, mais il en conçut un cruel dépit, et c'est par là qu'il est possible de justifier les épithètes dont, plus tard, il caractérisa Carnot. Voilé le point de départ de l'inimitié qui sépara ces deux hommes qui, aujourd'hui, ont leur statue chacun dans leur pays en reconnaissance des services qu'ils ont rendus. Mais il faut ajouter, en dépouillant la correspondance de Rouget, qu'on y voit de la part de Carnot plutôt de la malveillance et du dédain vis-à-vis son ancien condisciple.

Aussi, Rouget, avec un courage peu commun, a-t-il osé dire franchement ce qu'il pensait à des puissants du jour qui ne le lui ont jamais pardonné. Ses lettres ou fragments de lettres que nous allons reproduire en feront foi.

A la date du 12 prairial an VI, il écrivait à Carnot la lettre suivante :

« Citoyen directeur,

« Julian m'a fait part de la conversation que vous eûtes ensemble à mon sujet avant-hier soir.

« Mon respect pour le caractère auguste dont vous êtes revêtu, mon respect pour moi-même, m'imposent la loi d'une explication franche et catégorique; la voici :

« Je suis votre ennemi, Carnot; si je n'avais à vous sacrifier que mes ressentiments personnels, quelque légitimes qu'ils soient, dès ce moment tout serait oublié; mais mon inimitié porte sur des bases plus nobles que celles d'un misérable égoïsme.

« Je suis votre ennemi parce que, de tout temps, vous

m'avez paru être l'ennemi de la chose publique, et qu'il est des torts avec lesquels l'homme pur, le patriote irréprochable ne comple point jusqu'à leur entière expiation.

« Cette expiation vous l'avez commencée ; mais elle n'est l'affaire ni d'un jour ni d'un an. La durée de votre magistrature, la durée de toute votre vie suffiraient à peine pour la consommer. En vous supposant dans la carrière que vous suivez depuis un mois autant de constance que vous en avez eu dans la carrière opposée, l'observateur rigide sera encore obligé de vous tenir compte de tout le bien que vous n'avez fait que d'intention.

« Pour moi, je vous l'avoue avec plaisir, soit calcul, soit repentir, il me semble que pour le moment vous marchez sur la droite ligne de l'intérêt général. Cette conspiration (affaire Babœuf), qu'on assure avoir été déjouée par vos soins, me parait d'une importance bien plus grande que ne le pensent plusieurs même de mes amis. Celui-là rend un grand service à la République, qui comprime les dernières convulsions de l'aristocratie et du terrorisme, fussent-elles imperceptibles, car elles sont encore un signe d'existence,

« Continuez, Carnot. Travaillez de bonne foi avec vos collègues à cicatriser les playes (sic) incessamment rouvertes et toujours saignantes de la patrie. Précipitez au fond du fleuve cette fange révolutionnaire qui trop longtemps en a recouvert la surface. Dirigées par vous, que nos armées forcent l'Europe à recevoir une paix qui devienne l'époque et le gage de la prospérité nationale, et soyez sûr alors que vos travaux n'auront pas de plus zélé apologiste que moi : soyez sûr qu'aucune prévention n'altérera jamais à mes yeux la grandeur ou l'utilité de leurs résultats; soyez sûr que jamais ni mes discours, ni mes écrits ne tendront à diminuer votre influence,

tant qu'il me sera démontré qu'elle est profitable à la chose publique.

« Quant au rapprochement qui m'a été proposé de votre part, je ne puis y accéder. Indifférent au bien général, inutile pour vous, il ne pourrait être avantageux que pour moi ; il ne pourrait que rendre également suspecte mon exaspération passée, mon silence présent, et les éloges qu'à l'avenir j'espère être dans le cas de donner à votre administration. Abstraction faite de tout autre motif, celui-ci suffirait seul pour déterminer mon refus. Étranger à toute autre espèce d'ambition, je conserverai toujours celle de maintenir la dignité de mon caractère, et rien ne le dégraderait à mes propres yeux, comme une réconciliation aussi visiblement intéressée.

« Salut et respect. »

Comme on le voit par cette lettre, Rouget avait été profondément blessé par Carnot dont il avait lieu d'attendre plus de marques d'intérêt. II est probable aussi que Carnot avait froissé Rouget en contestant ses aptitudes militaires et en ne reconnaissant à son condisciple que des aptitudes pour les beaux-arts.

Ce fait qui a dû se reproduire plusieurs fois, cette espèce de dédain que témoignent aux poètes les hommes d'un grand mérite sans doute, mais souvent de grands béotiens sur le chapitre des beaux-aris, ce fait a dû froisser Rouget, genns irritahUe vatiim.

Il faut avoir vécu dans le monde politique pour bien comprendre ces nuances. Nous-même avons souvent entendu de prétendus habiles : « Un tel?... Je le connais, il fait des vers ! » Cette classification, dans l'esprit de ces béotiens, est une qualification qui n'admet pas le poète comme susceptible de travailler à des choses sérieuses qui se traitent en prose et demandent plus de

rouerie et d'intrigues que de loyauté et de droiture d'esprit. Ces derniers sont les honnêtes et les autres les habiles.

C'est peut-être parce que les habiles, qu'on peut appeler aujourd'hui les opportunistes, sont en grande majorité, que les réformes républicaines sont si lentes à se réaliser. Si l'illustre Fourier vivant, avait à se prononcer sur ce point, il affirmerait sans doute que dans la société perfectionnée qui succédera à celle des habiles, les rôles seront renversés et les habiles conspués par les honnêtes. Amen !

Pour en revenir à nos deux grands hommes, à la date du 5 ventôse, on trouve dans les correspondances laissées par Rouget, une lettre à lui adressée par Carnot, qui ne vante que les talents distingués de Rouget pour les beaux-arts. Voici cette lettre :

Paris, le 35 ventôse an V de l>i Fii''i>uljliquc, une et indivisible,

« Carnot, membre du Directoire exécutif, « Au citoyen Rouget de Lisle, à Paris.

« Ce n'est jamais qu'en qualité d'homme public, citoyen, que j'ai eu à délibérer sur les objets qui vou& concernaient; mais comme particulier, c'est toujours avec plaisir que j'ai rendu justice à vos talents distingués pour les beaux-arts.

« Quant à la demande que vous faites d'être remis en activité, il est à propos que le ministre de la guerre la présente lui-même au Directoire exécutif.

« Salut et fraternité. »

Rouget demeurait alors aux galeries du Palais-Egalité, n° 133.

Le général Hoche, qui était venu de la Bretagne à Paris et qui affectionnait Rouget de Lisle, le recommanda au Directoire et voulut se l'attacher. Rouget le fit sentir dans une lettre à Carnot à la date du 28 ventôse an V.

« Citoyen directeur, « Les mesures de rigueur que vous n'avez cessé de susciter contre moi, dans un temps où, après m'avoir jeté dans les cachots, elles compromettaient non seulement mon existence, mais encore l'existence, ou du moins la liberté de ma famille entière; l'ardeur que dans toutes les occasions vous avez mise à éloigner ce qui pouvait m'être utile ou agréable, et à provoquer ce qui pouvait me nuire, n'ont dû me paraître que le résultat d'une animosité personnelle.

« Des services trop marquants, une conduite trop loyale, trop énergique, trop soutenue, parlaient en ma faveur, pour que j'eusse rien de semblable à redouter du magistrat impassible qui n'eût consulté que la justice et, j'ose le dire, l'intérêt public.

(( Le ministre de la guerre fera incessamment au Directoire le rapport qui me concerne.

« Peut-être serait-il à désirer que ma franchise eût excité la vôtre et que vous eussiez apprécié le motif qui m'a fait vous donner l'initiative sur cet objet.

« Quoi qu'il en soit, lorsqu'il s'agira de prononcer sur le rapport en question, veuillez observer, citoyen directeur, que ce n'est point à titre de musicien ou de poète <iue le général Hoche désire m'avoir auprès de lui; que si mon goût pour les beaux-arts, vivifié par le saint amour delà patrie et de la liberté, n'a point été intruclueux pour elle, il est en moi d'autres sentiments, d'autres moyens que j'ai su de même diriger vers leur utilité; qu'en témoignage de ce que j'avance je puis rappeler Namur,

Germinal, Prairial, Quiberon, Vendémiaire, que vraisemblablement ces titres ne seraient pas les seuls que j'eusse à réclamer, sans la tyrannie décemvirale et les cachots de la Terreur ; et qu'enfin il est tenu de prouver à l'armée et à la République que les marques de confiance du gouvernement ne sont pas le prix exclusif des affections particulières des gouvernants, et qu'elles peuvent atteindre de loin en loin l'homme de bien qui sait aimer et servir son pays, mais qui ne sait ni flatter ni ramper. « Salut et respect,

« J. Rouget de Lisle. »

Par cette lettre on voit d'abord que Rouget est toujours resté digne et libéral, qu'il a eu le courage de dire partout la vérité. C'est très dangereux dans le monde des habiles! Probablement que dans les mots soulignés de sa lettre il rappelle un reproche que lui aurait adressé Carnot.

Une lettre du ministre de la guerre, datée du 17 ventôse, avait annoncé à Rouget qu'il avait été nommé chef de bataillon à la date du l'2 du même mois. On espérait, par là, le conserver dans l'armée. La gêne dans laquelle il se trouvait et où se trouvait sa famille des intérêts de laquelle il crut devoir s'occuper, semblent être la cause de son refus, car dans une lettre à la date du 13 ventôse, adressée au Directoire, on trouve ce passage : « Aujour- « d'hui que cette Constitution (celle de l'an III) est éta- <( blie, il m'est permis sans doute de reffléchir (sic) que « pour le prix du dévouement le plus entier et le plus « pur, je n'ai recueilli que de la haine, des calomnies, « que les persécutions d'un gouvernement ingrat et fé- « roce, que l'oubli des gouvernements qui lui ont suc- « cédé, et la ruine la plus complette (sic) sans aucune « espèce de dédommagement. Il m'est permis de songer

(( enfin qu'il est des intérêts qui me sont personnels. Je le « dois à des amis généreux dont les secours m'ont été « prodigués pendant la tourmente révolutionnaire. Je le <( dois à une famille pauvre pour qui ma plus longue (( insouciance deviendrait une source d'embarras et de (( désastres. »

Songeons ici que Rouget était l'aîné d'une famille nombreuse, car indépendamment de ses deux frères^ tous les deux officiers supérieurs dans l'armée, il avait trois sœurs, deux autres frères plus jeunes et sa mère; que la famille avait des dettes et que la fortune, toute en propriétés rurales, était loin de suffire aux besoins généraux et aux moyens d'établir les filles, sœurs puînées de Rouget. Le grand cœur de Rouget ne lui permettait pas de les oublier. Ses deux frères n'avaient pas sa générosité. Pourtant l'un d'eux. Rouget le Batave, ainsi nommé parce qu'il avait servi en Hollande, vint à son aide, comme on va le voir plus loin.

On comprend que Rouget, aigri par les difficultés qu'il rencontrait et sa susceptibilité, ait parfois été poussé à des suppositions exagérées. Souvent calomnié, il ignorait le nom de ses calomniateurs et instinctivement il en accusait Carnot. Dans une lettre qu'il écrivait à la date du 16 thermidor an V à Cochon, exministre de la police, on lit ce qui suit : « Vous m'avez assuré « avoir connaissance oculaire d'un ordre signé Hoche pour élever des batteries sur les hauteurs de Montmartre.

« Dois-je regarder cette assertion comme un de ces « on-dit qui échappent souvent aux gens les plus cir- « conspects ou comme le produit d'une conviction <( fondée sur des preuves et sur la réalité ?

« Pour vous donner l'exemple de la franchise, je

« vous avouerai que ce mouvemeni de troupes dont on « fait tant de bruit ne me paraît, ainsi que l'âge de « Barras, qu'un prétexte perfidement suscité et perfi- « dément saisi pour semer les défiances et la discorde.

(T Je vous avouerai que, dans ce moment, tous les « partis me paraissent être la dupe d'un seul homme.

c( Je vous avouerai que toutes ces convulsions dont « les suites peuvent être si désastreuses, me paraissent « résulter des machinations infernales de ce même « homme que je regarde comme le plus lâche, le plus « astucieux, le plus féroce des scélérats qui ont égorgé « la France.

« Et cet homme, c'est Carnet. »

« Telle est mon opinion. Quoique basée sur une mul- « titude de faits et de rapprochements, elle peut être « modifiée par la connaissance de certains faits particu- « culiers, et de ce nombre serait celui sur lequel je « vous demande un dernier éclaircissement.

« Cette manière franche et loyale de s'expliquer et de « chercher la vérité me semble la seule qui convienne (( à des hommes qui pensent et se respectent, et je dé- « sire sincèrement qu'à cet égard vous soyez de mon «.(. avis.

« Salut,

La lettre dont nous tirons ce passage porte la date du 15 thermidor an V (3 août 1797.)

Par ce qui précède nous avons pu voir que Rouget ne devait pas avoir de profondes sympathies pour les membres du Directoire, particulièrement pour ceux qui passaient pour pencher vers la royauté, comme pour

ceux qui voulaient ramener le terrorisme. Les élections de l'an VI avaient donné comme résultat l'introduction dans les deux conseils, conseil des Cinq-Cents et conseil des Anciens, d'un élément royaliste qui poussait à la discorde dans le but de détruire la République; d'une autre part, les Jacobins travaillaient à revenir aux idées de la Convention, mais l'exécution de Babœuf (25 mai) avait puissamment contribué à calmer les passions jacobines. Néanmoins le Directoire, tiré dans tous les sens, sortit de la crise par la journée du 18 fructidor. Barthélémy et Carnot furent condamnés à la déportation; heureusement Carnot put s'enfuir et conserver sa liberté en exil ^

A ce moment Bonaparte était vainqueur dans la première campagne d'Italie. Rouget de Lisle fut partisan de la journée du 18 fructidor.

Il faillit être compromis, comme ami de Pichegru, qui eut le malheur de conspirer avec les royalistes. Heureusement Rouget fut à même de reconnaître les torts de son ami et ne fut point inquiété dans celte conspiration.

Rouget avait profité de ses loisirs pour mettre en ordre ses poésies et ses écrits. Il les publia en 1796, en un volume, sous le titre : Essais en prose et en vers. Ce volume est devenu excessivement rare. Quand on le consulte à la Bibliothèque nationale, on ne doit pas quitter la table dite des réservés; elle est constamment surveillée. Ce volume de 157 pages est orné d'une jolie gravure en taille douce. Il est dédié à Méhul. Il a été imprimé par P. Didot, l'aîné, an V de la République (1796). Nous en parlerons plus longuement dans l'appréciation des œuvres de l'auteur.

Rouget de Lisle, avons-nous dit, était bien accueilli

1. Voir uae notice publiée par nous, à Issoudun, en 1888 (imprimerie Motte), les Lampions de Carnot.

dans les salons où parfois on faisait appel à son talent de musicien ou de poète. Il avait fait jouer un opéra, Almanzor et Félime, au théâtre des Arts, bâti sur la place Louvois par M"' de Montansier.

Lorsque Bonaparte, revenu de son expédition si extraordinaire d'Egypte, fit le coup d'État du 18 brumaire. Rouget fut surpris comme beaucoup d'autres et ne protesta pas contre la Révolution opérée, parce qu'on espérait, grâce à l'énergie du vainqueur d'Italie et d'Egypte, entrer dans une voie de calme, d'ordre et de prospérité. Beaucoup furent réellement de bonne foi trompés par cette perspective. Mais lorsque le premier consul voulut se faire nommer consul à vie, Rouget ne craignit pas d'affirmer son vote négatif; il est ainsi conçu :

« Vote « Sur le Consulat à vie de « Buonaparte.

« Je vote contre la mesure proposée par les mêmes « motifs et les mêmes pressentiments qui me firent « voter contre le dix août et contre les mesures aux- « quelles il servait de prétexte.

Entre ce vote et le précédent. Rouget avait conservé des relations avec M""" Bonaparte. Comme nous l'avons dit antérieurement, il lui avait épargné l'ennui de voir figurer son nom dans une affaire de pot-de-vin. Mais à l'époque où nous en sommes, le scandale de cette affaire avait éclaté sans que le nom de la femme du consul y parût. Rouget voulait expliquer toute l'intrigue au premier consul; dans ce but il pria le général Lacuée de lui servir d'intermédiaire et finalement le consul ne voulut rien entendre. Cependant, sur les instances de

— co —

M™* Bonaparte, il chargea Rouget d'aller présenter les cadeaux qu'il envoyait à Charles IV, roi d'Espagne. Ce voyage fut assurément un des épisodes les plus heureux de Rouget, Dans ses papiers nous ne trouvons rien qui en mentionne les détails.

Entre le vote du consulat et celui du consulat à vie, Bonaparte et Rouget eurent plusieurs entrevues ensemble. Rouget lui adressa plusieurs lettres pour diverses réclamalions, entre autres celles relatives à la république de Hollande touchant la nomination d'un nouveau ministre de cette république. Il présente le général Gant « dont le nom seul exciterait la confiance « la plus entière dans un pays où jusqu'à présent on a « tout fait pour l'étouffer ». Dans cette même lettre il invoque le témoignage du citoyen Talleyrand. « Il « pourra expliquer les motifs qui le déterminent à (( prendre un intérêt si vif aux affaires bataves. »

Dans une autre lettre, à la même date, Rouget réclame au nom de la République batave contre la capture d'un vaisseau qui lui appartenait.

Cette lettre mérite d'être ici reproduite tout entière.

« Paris, du 24 brumaire an 8,

« Citoyen consul,

« Le vaisseau danois le Coniinr/holm^, propriété du gouvernement batave, venant des Indes sous les auspices du gouvernement français, avec une cargaison de cinq millions, a été capturé et conduit à Bordeaux par le corsaire bordelais le Scipion.

« Le Directoire français ayant refusé d'intervenir comme il en avait le droit et comme le droit des gens le

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