Ou Kccningholm
lui ordonnait, l'affaire de cette prise a été portée devant les tribunaux.
« Du tribunal de commerce de Blaye, où les Bafaves l'ont perdue, elle est passée au tribunal civil de Bordeaux.
« Le ministre de la justice (Cambacérès), après s'être mis au courant de toute cette alTaire, a donné ordre de surseoir au jugement. Nonobstant ce sursis, le président du tribunal « homme suspect sous tous les rapports » (je me sers des termes du ministre), a fait appeler la cause du Col'ninijholm avec une précipitation scandaleuse, a eu l'impudence d'introduire dans la section où elle devait s'y discuter deux membres qui y étaient étrangers et a procédé de suite au jugement qui déclare la prise bonne et l'adjuge comme telle aux armateurs du Scipion.
« Ceux-ci l'ont mise en vcnle sur le cbampt (sic) sans faire signer la sentence, formalité sans laquelle on ne pouvait appeler au tribunal de cassation et se sont contentés d'envoyer deux agents à Paris : « pour aplanir les difficultés, »
« Le ministre de la justice et celui des relations extérieures se sont concertés pour empêcher que celte iniquité se consommât. Celui-ci a fait rapports sur rapports dont le dernier eut lieu la surveille du mouvement, mais en pure perte comme les autres.
« Depuis les derniers événements, le ministre Piheinard s'occupe de revenir sur cette affaire. Mais la lenteur des formes la ruinera sans ressource.
« Le seul moyen de la sauver serait un coup d'autorité frappé immédiatement, par lequel le gouvernement ferait surseoir à la vente et mettrait sous le séquestre le reste de la cargaison et les deniers provenant de ce qui est vendu.
« AutremenU cette immense cargaison sera indignement gaspillée, et lorsque le moment de la justice arrivera pour les Bataves, ils courent grand risque de ne trouver ni la prise ni les preneurs.
(( Mais, je le répète, il n'y a qu'une mesure subite et décisive qui puisse sauver une injustice au gouvernement français, et un dommage irréparable à son alliée.
(( Agréez, etc.
Il est pénible de constater ici que la vérité vraie est toujours déplacée, non seulement dans le monde social, mais surtout dans le monde politique, dans le monde diplomatique, qui s'est lui-même baptisé et classé par sa désignation : science de la duplicité; quand arriveronsnous enfin à réaliser ce rêve si beau de Molière :
« Je veux qu'on soit sincère et qu'en toute rencontre, Le fond de notre cœur dans nos discours se montre; Que ce soit lui qui parle et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments. >
Le pauvre, l'honnête Piouget de Lisle, avec sa franchise, vivait dans un siècle où l'âge de vérité n'était pas encore venu au point d'être en honneur.
Aussi se fit-il de cruels ennemis avec la manière loyale et absolument désintéressée qu'il employait pour exprimer sa pensée. Eu faisant appel au premier consul, à la droiture et à l'élévation des pensées qu'il lui supposait, pour obtenir justice en faveur de la République de Hollande, alliée de la République française, il n'avait pas encore jugé sans doute sainement l'ambition du futur empereur.
Malgré leur longueur, nous sommes pour ainsi dire forcé de livrer à la publicité une série de lettres. Elles
éclairent l'histoire sur les agissements de certains hommes puissants de cette époque. C'est par les détails précis qu'on connaît bien les hommes qui ont joué un grand rôle. Antérieurement on n'avait pas craint d'accuser des généraux de la plus haute probité de concussions et de rapines.
Hoche même n'avait pas été respecté, non plus que Marceau. Mais les faits, le relevé de leur succession, de leur garde-robe même prouvent combien ces hommes avaient droit à l'estime et au respect.
Rouget les connaissait et les appréciait comme il appréciait Joubert. Sa franchise dans sa correspondance est un garant de ses pensées profondément honnêtes.
Elles font trop d'honneur h la loyauté de l'homme honnête et juste dont nous retraçons la vie. Il fut la victime de sa loyauté audacieuse : il n'en doit que paraître plus grand aujourd'hui que tous les hommes qu'il a voulu éclairer ou qu'il a flétris sont morts depuis longtemps.
L'époque de la vie de Rouget à laquelle nous touchons est bien la période la plus heureuse de son existence, quoiqu'il n'eût aucune fonction bien assise. S'occupant des affaires bataves, il en touchait des indemnités, comme il en avait certainement regu pour sa mission en Espagne. Mais toujours dévoué pour les siens, il ne fît pour lui-même aucune réserve. Il envoyait à sa mère six mille francs d'un coup pour l'aider à régler des affaires d'intérêt; on avait agrandi le domaine paternel sans en payer comptant la totalité et celte imprudence causa plus tard bien des soucis à notre poète.
Indépendamment de cette somme il en envoya de moins importantes, le total en monte au moins à une douzaine de mille francs. Son frère, qui en envoyait de son côté, prenait bien des précautions pour pouvoir en
réclamer le montant dans le règlement des affaires de famille. Rouget de Lisle avait le cœur trop haut placé pour prendre les précautions des hommes positifs.
II était né cigale et cigale il resta.
Les revendications que Rouget fit pour l'affaire du Coëningholm furent longues et finalement on ne sait pas encore si la reslilution des valeurs capturées eut lieu. Des recherches faites dans les archives du ministère des affaires étrangères n'ont pu encore nous éclairer sur ce point ^
A la date du 0 nivôse an VIII il écrivit au premier consul la lettre qui suit :
« Paris, 6 nivôse an 8.
« Citoyen consul,
« On dit que vous cherchez la vérité. Depuis quelque temps, moi, je cherche l'occasion de vous la dire sur des points que j'ose croire importants, mais cette occasion je la cherche en vain et je prends le parti de vous écrire.
« J'aurais eu d'abord à vous entretenir de la Hollande, pour laquelle le 18 brumaire n'a produit d'autre effet que de paralyser un complot qui devait la bouleverser le 24; de la Hollande qui n'en est pas moins en proie à tous les dénis de justice du gouvernement français, à un essaim de généraux français, suffisant pour commander une armée de 200,000 hommes et qui la dévorent jusqu'aux entrailles, de la Hollande où la stupeur et le désespoir ont remplacé toutes les illusions de l'espérance.
« Sauvez-la, citoyen consul, sauvez cette malheureuse Ratavie qui vous tend les bras, où votre nom est dans tous les cœurs, comme sur toutes les lèvres, qui mérite votre bienveillance à tant de titres, et dont vous