Kavamsin, poèlc russe
2. Etienne d'Ilozicr, poète et clironiqiiciir français, né à Salon, en 15i7, mort à Aix on lUIl.
€ Mais ça, parlons de vous. Vous ne dérogez point? c Vous soutenez, j'espère, une origine illustre ? c — Vraiment de nos aveux nous partageons le lustre. « — Sans doute en imitant ce qu'ils ont fait de beau?. . . « C'est fort bien. De vos faits tracez-moi le tableau; c J'écoute. — Nos aveux. . . — Eh oui, je sais, de reste « Que leur instinct sauva Rome d'un joug funeste : c Mais vous, messieurs, mais vous? — Nos ancêtres... —
[Fort bien, « Mais vous, quels sont vos droits? Qu'avez -vous fait? —
[Nous ?... Rien. »
Si je voulais mater les insolentes joies Ue tant d'oisons sans plume, aux airs pleins de hauteur Quel texte à commenter !. .. Chut, indiscret censeur ! Le temps présent est l'arche du Seigneur : Ne faites pas crier les oies.
Cette attaque à la classe qu'on a depuis baptisée du nom de Fils des croisés ne pouvait pas déplaire à Bonaparte dont l'ambition croissait chaque jour.
Piouget ne désespérait pas d'être rappelé dans les rangs de l'armée, il comptait sur sa loyauté. On pourrait dire : Le pauvre homme ! il ne pouvait croire aux sentiments égoïstes de l'ambitieux qui ne recherche pour son entourage que des hommes pervers, vendus ou prêts à se vendre. Bonaparte aimait mieux des gens compromis ou tarés pour lui faire la cour, que des hommes qui avaient toujours suivi le sentier de l'honneur, et toujours prêts à lui mettre sous les yeux le miroir de la vérité.
C'est avec une naïveté, honorable assurément, que Rouget lui adressa la lettre suivante à la date du 29 vendémiaire an IX.
De vagues bruits de guerre circulaient sur la reprise des hostilités. Le Directoire avait fait un emprunt forcé de 100 millions en juillet et décidé la levée des hommes
de toutes les classes; telle était la cause de ces bruits qui déterminaient Rouget à rentrer en activité.
« Citoyen consul,
« La voix publique annonce' la reprise des hostilités à votre prochain départ.
« J'ai trop vivement senti les marques de bienveillance que jai dernièrement reçues de vous pour ne pas revenir à la charge sur un objet que les conjonctures rendent encore plus intéressant pour moi.
(( Général, pourquoi ne m'emmèneriez-vous pas avec vous? Je ne crains pas plus les balles qu'un autre; les occasions ne vous manqueront pas de tirer de moi quelque parti. Emmenez-moi comme officier du génie, comme officier d'état-major, comme simple grenadier, pourquoi pas comme votre barde; mais enfin emmenez-moi.
« Pardonnez un petit mouvement de vanité. Aucun de ceux qui m'ont accordé quelque confiance ne s'en est jamais repenti.
« Si vous étiez tenté de me taxer d'imporlunité, son-* gez au motif qui me guide, celui de la plus vive reconnaissance que depuis longtemps je professe pour vous comme homme public.
« Salut et respect. »
Les faits démontrent qu'aucun accueil favorable ne fut fait à cette démarche.
Nous sommes en vendémiaire an IX. Bonaparte préméditait son coup d'État du 18 brumaire et, certes, il ne pouvait prêter l'oreille à Rouget qui lui avait, à la date du 18 nivôse an VIII, écrit la lettre qui suit, toujours au sujet de la République batave et du Coëiiingholm :
Paris, 18 nivôse an 8.
f( Citoyen consul,
« Quelque flatté que je fusse de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire de nouveau, mon empressement pour en profiter a fait place à un désir plus vif encore, celui de contribuer pour quelque chose, je ne dirai pas à votre tranquillité, il est malheureusement trop certain qu'elle est incompatible avec le poste brillant qtie vous occupez, mais au renversement des obstacles qui contrarient vos vues, et à la diminution des entraves dont se hérisse le chemin que vous parcourez. Aujourd'hui qu'à cet égard j'ai satisfait à ce que me dictaient mon zèle pour votre gloire et mon amour pour mon pays, je reviens à la lettre projetée.
«.( Elle aura pour objet de détruire les préventions fausses et funestes qu'on vous a inspirées contre le peuple et le gouvernement batave, de vous donner la clef de certaines intrigues, de couper court, par là, aux suites qu'elles pourraient entraîner et de vous prémunir contre d'autres intrigues de même genre et contre ceux qui les ourdiraient. Jo compte aveuglément sur la promesse que vous m'avez faite de garder cette lettre pour vous seul et j'entre en matière.
(( Vous avez demandé six millions aux Balaves sur un gage ([ui n'en vaut guère que le tiers, ce qui ne les a point empêchés d'acquiescer à votre demande. Le délai qu'a éprouvé le versement de cette somme vous a fait regarder leur condescendance comme évasive, on a perfidement profité de votre impatience pour semer contre eux, dans votre esprit, des impressions fâcheuses et ces impressions ont jeté des racines profondes.
« Mais si les Bataves étaient absolument étrangers aux retards ((u'a essuyés cette affaire, le traité qui n'a été
signé qu'avant-hier 16 nivôse par le ministre des rela-' tions cxlérieures, s'il avait été convenu, stipulé dans les mêmes termes, olTerl à la signature du 15 frimaire, quelle cause aurait pu éloigner l'issue d'une négociation que les circonstances rendaient pour vous d'un intérêt si puissant?
« Ici, général, la plume me tombe presque des mains, et je sens dans toute sa lourdeur le fardeau que je me suis imposé. Ce que j'ai à vous dire va retomber sur un homme dont j'apprécie vivement toutes les qualités aimables et dont je crois les talents essentiellement utiles à la chose publique. Le ciel m'est témoin qu'il n'est pas une seule considération de fortune, de gloire ou de bon- i heur personnels qui peut arracher de moi une pareille " démarche. Mais en continuant celte lettre, je suis déterminé par deux motifs :
« L'un, que vous avez trop d'expérience des hommes pour prétendre n'en associer que des parfaits à vos travaux; l'autre, qu'ayant à vous déplaire, à vous affliger peut-être, ce qui m'est bien pénible, en vous tenant sur des gens qui peuvent vous être chers, le langage de l'inflexible vérité, je dois, aux dépens de mes propres aflections, vous prouver que je suis incapable de transiger avec un intérêt aussi sacré !
(( Eh bien donc, citoyen consul, il n'est que trop vrai. Une mesquine spéculation de vils petits intérêts particuliers dont les Bataves ne sont nullement coupables, ont seuls retardé la conclusion du traité des six millions.
« Comment serait-il possible d'en douterlorsque,d'une part, on sait qu'un usage indigne de la majesté des nations et de la dignité de ceux qui les représentent attache des pots-de-vin à la ratification de semblables marchés; lorsque, d'une autre part, on voit, sans motif quelconque, une négociation aussi urgente, suspendue pendant un
mois, c'est-à-dire jusqu'au départ du nouvel ambassadeur, lorsque de plus ce même ambassadeur est réputé avoir inutilement sollicité pour sa fille un présent du gouvernement batave, présent dont la veuve d'un héros aurait pu accepter l'offre, mais pour lequel on ne doit pas s'exposer à un refus.
« Combien de conséquences fatales n'entraîne pas une seule faute d'un homme en place.
(( Non seulement la condescendance de Talleyrand pour son ami éloigne les résultats d'une opération décisive peut-être pour le repos de l'Europe, mais en se combinant avec cette froideur qui a succédé à son ancienne bienveillance pour les Bataves (et dont je connais le principe), elle se met dans l'impossibilité de rendre justice, comme c'était son devoir, à l'empressement avec lequel ils se prêtaient à vos désirs, de les défendre, comme c'était son devoir, contre la suggestion d'un ennemi d'autant plus dangereux (ju'il est honoré de votre comité, et de combattre, comme c'était son devoir, des mesures qui, dérivant de notions fausses, ne peuvent produire que des effets désastreux.
« Une fois les Bataves reconnus innocents des retards dont vous vous plaigniez, à quoi se réduisent tous les autres griefs que vous m'énuméràtes l'autre jour avec tant de vivacité et cela dans une gradation, dans des termes qui me sont familiers depuis le voyage que je fis l'été dernier à Alkmaër ?
(( Ce sont des marchands, me disiez-vous, soit. Mais est-ce à vous de vous en plaindre ? Où seraient les ressources qu'ils peuvent encore vous offrir, s'ils ne les eussent défendues avec toute la parcimonie, toute la ténacité mercantiles? Où seraient-elles ces ressources si, par de triples serrures, ils n'eussent abrité leurs caisses contre les incursions des Ségui, des Ducange, des Meyer,
des Charles Lacroix, des... des... De toutes ces nuées de vampires qui depuis cinq ans fondent sur eux, comme des vautours sur leur proie? Où seraient-elles ces ressources, s'ils n'eussent constamment repoussé le système arbitraire et oppressif des réquisitions qu'on voulait, avec tant d'acharnement, substituer à l'administration sage, régulière et féconde qui a présidé aux dépenses de leur dernière campagne ? Ils n'ont plus qu'une poignée de grain pour ensemencer leurs champs dévastés, ils ne veulent pas la jeter au vent ou l'abandonner aux corbeaux. Est-ce à vous de vous en plaindre, à vous qui pouvez avoir une si belle part dans la récolte?
« JVous leur avons fait trop de mal, ajoutiez-vous, ils nous haïssent. — Sans doute ils sentent vivement le mal qui leur a été fait, sans doute ils haïssent les misérables qui en ont été les moteurs ou les artisans. Mais ils sont loin d'en rendre responsable la nation française dont ils ont appris à juger comme elle le mérite, ne fût-ce que par la conduite admirable des troupes que nous avons vues chez eux depuis l'alliance, la nation française dont Tamitié est pour eux, avec la paix, le seul gage du retour de l'ancienne prospérité.
« Vous ne pouvez trop vous tenir sur vos gardes, citoyen consul, contre ces accusations d'organisme, d'anglomanie qu'on ne cesse de répéter contre eux; il est certaines gens qui trouvent si bien leur compte à s'en rendre les échos! Heureusement les faits sont là pour les contredire.
« A moins qu'on ne veuille prendre des rapports de mœurs, d'habitude et quelques relations d'intérêt, pour des affections générales et exclusives, comment supposer aux Bataves des affections pareilles, en faveur des Anglais qui, à deux époques si lécentes, ont commis chez eux les derniers excès et dont le projet favori et bien
^onnu est de les rayer de la liste des peuples commerçants dès ({u'ils en trouveront l'occasion et qu'ils en auront le pouvoir.
« El quant au stathouder pour lequel on leur suppose un attachement si enraciné et des regrets si vifs, comment croire à la réalité d'une pareille inculpation quand on se rappelle la manœuvre dont ses allies viennent d'être traités dans un pays où ils se flattaient d'être attendus et accueillis à bras ouverts; lorsqu'on réfléchit que dans une conjoncture si favorable à ses partisans et où la plus légère décision pouvait nous donner tant demliarras, il n'est pas un coin de la Hollande qui ne se soit déclaré pour lui.
a Restent ces lettres, cette correspondance avec la ' Prusse dont vous m'avez parlé, dont j'entends parler depuis plus d'un mois, qu'on prétend avoir été déposées aux relations extérieures et sur lesquelles je n'ai rien à vous dire, si ce n'est que j'ai de fortes raisons pour les croire ou insignifiantes ou supposées et que vous ne devez en faire la base d'aucune conjoncture avant de les avoir examinées vous même et d'en avoir constaté Vautlienticité.
« jNon, citoyen consul, non, les Bataves ne sont ni des Anglais, ni des stathoudériens ; ils sont ce qu'ils doivent être, essentiellement Bataves, aussi passionnés que leurs pères pour cette indépendance qui est tout pour eux, sans laquelle ils ne reconnaissent point de bonheur et avec laquelle il n'est point de calamités qu'ils n'aspirent et ne puissent réparer. Ils ne demandent pas mieux que d'être les amis de la France, si la France veut éli-e leur amie et non leur tyran. Ils ne demandent pas mieux que d'être pour nous des alliés fidèles et utiles. Ils l'ont prouvé et le prouvent encore du moment qu'on ne fera plus de cette alliance le prétexte de leur ruine
et du bouleversement de leur pays. Ils adopteront tous les changements nécessaires à l'avantage commun, dès qu'ils auront la certitude que ces changements n'ont pas lieu uniquement pour favoriser les passions de quelques individus, et que vous aurez une bonne fois substitué le système de la loyauté, de la justice et de la bonne amitié, aux allures fallacieuses, rapaces et subversives de notre ancien gouvernement. En partant du principe que les retards relatifs aux six millions devaient leur être imputés, vous les accusiez : « de manquer de confiance en vous et dans le nouvel ordre des choses »; par ce fait, « celte constatation se trouve être illusoire », mais, citoyen consul, je ne prétends pas vous le cacher : la confiance qu'avaient ravivée chez eux les événements de brumaire est singulièrement atténuée.
« Eh! comment ne le serait-elle pas? quelle amélioration cette crise tant désirée, opérée sous de si pressants auspices, a-t-elle apportée à leur sort?
(( Je n'appellerai point vos regards sur leur malaise intérieur, sur leur division que la perfidie a suscitée parmi eux, sur le fléau de tous genres qu'elle se plaît à y multiplier.
« Pour peu que ces détails vous intéressent, vous pourrez les recevoir de mon frère, arrivé ce matin même et que la perspective des nouveaux désastres qui menacent ces tristes contrées fait à peu près renoncer au fruit de cinq années de services.
c( Mais il est des mesures qui tiennent à vous, qui émanent directement de vous, qui par l'adoption des uns, la non adoption des autres, sont également faites pour prolonger, redoubler les angoisses de ce malheureux peuple, et sur lesquelles l'indulgence que vous avez accordée à ma première lettre ne me permet pas de garder le silence.
(( Depuis six mois, les Bataves poursuivent la restitution (l'un trésor de six à sept millions qui leur a été enlevé avec toute l'astuce et toute l'audace du brigandage. Ils le réclament au nom du droit des gens, au nom d'une garantie précise et ad hoc du gouvernement français, au nom des titres les plus sacrés de la propriété; ils le réclament comme un aliment nécessaire à leur industrie expirante, à leur crédit épuisé, et cependant si nécessaire encore à vos propres besoins! Que le Directoire soit demeuré sourd à leur réclamation, rien de plus naturel. La part était meilleure en refusant justice qu'en l'accordant. Mais vous, citoyen consul, vous qui connaissez à fond cette affaire du Coëningholm, vous qui, du premier coup d'œil. avez dû la juger ce qu'elle est, c'est-à-dire une affaire de gouvernement à gouvernement, une affaire que, par conséquent, vous pouvez et devez terminer d'un mot, comment se fait-il que vous la laissiez en soulfrance, que vous exposiez cette immense cargaison à devenir la proie des vers et des voleurs, et que vous vous exposiez à devenir vous-même, sans le savoir, le jouet de l'intrigue et l'instrument de la spoliation?
c( Une des dispositions les plus propres à calmer, à ramener les esprits bataves, c'eût été le rappel des principaux agents français et leur remplacement tien dirigé !
(( Je ne parlerai point de la nomination de l'ambassadeur dont je m'étais d'abord réjoui pour eux, et contre laquelle je n'ai d'autre objection que les faits relatés cidessus.
(( Mais Augereau, le général Augereau ! Vous avez à redresser les griefs d'un peuple jaloux à l'excès de ses propriétés, et vous lui envoyez Augereau que, depuis si longtemps, la voix publique désigne pour n'en respecter aucune !
« Vous avez à tranquilliser ce môme peuple sur la crainte toute récente d'une nouvelle révolution et vous lui envoyez Augereau, le plus infati£;able des révolutionnaires connus?
« Vous êtes intéressé à relever le crédit des Balaves et vous leur envoyez Augereau dont la seule présence fera baisser leurs eiïets publics !
« Il est près de vous un autre homme ! Me voici arrivé au point critique, mais le plus important de cette longue lettre, je ne le préparerai par aucune réflexion, sinon que ce qui suit est destiné uniquement au premier consul qui pour le juger doit dépouiller Bonaparte tout entier.
« Il est près de vous un autre homme sur lequel, sans frémir, je ne puis voir se reposer votre confiance et votre faveur : homme d'un égoïsme monstrueux, d'une cupidité insatiable et de la plus épouvantable duplicité; c'est Brune.
« Je ne scruterai point sa conduite sous les rapports particuliers à la Hollande.
(( Deux mots vous en donneront la juste mesure : il est devenu l'ennemi mortel, il s'est acquis toute la haine d'un peuple auquel il doit le prestige de gloire qui l'environne, d'un peuple que son premier devoir était de soulager et de protéger et dont il n'a pas tenu à lui d'être le perturbateur.
« Mais je l'accuse d'avoir trahi la République en pactisant avec les scélérats qui, avant votre retour, le renversaient et le dévoraient.
« Mais je l'accuse d'avoir acheté de sa lâche complaisance le droit de révolutionner la Hollande et de l'utiliser à sa manière.
« Je produirai en preuve l'impression terrible et profonde que fit sur lui la nouvelle du 18 brumaire. J'en
produirai des témoins oculaires et des témoignages de sa propre main.
« Je produirai les hommes qui ont combattu corps à corps ses projets d'en appeler à son sabre du salut de la France, et de l'anéantissement de lastupide tyrannie sous laquelle nous gémissons.
« Je vous dénonce son faux et banal enthousiasme qu'il prostituait au héros de septembre comme il en assiciie le héros de Lodi, d'Aboukir et de Brumaire. Je vous "dénonce surtout cette inimaginable duplicité qui est constatée pour moi par mille et mille preuves, mais que je me contente de vous dénoncer parce qu'à un œil aussi perçant que le vôtre, l'indiciuer c'est le démasquer.
« Je n'ajouterai qu'un mot à cet article, il est le seul pour lequel je vous dispense du secret que vous m'avez promis. — Ai-je tort, citoyen consul?... En finissant j'éprouve un mouvement de satisfaction et de fierté.
« Il me conduit à désirer que vous ayez une idée juste de la nature de mon zèle pour les intérêts de la Hollande.
« Depuis deux ans et plus je travaille pour elle; selon toutes les probabilités, j'ai contribué puissamment à la sauver des horreurs qui ont dévasté la Suisse et l'Italie. Au commencement de cette longue lutte, elle m'offrit un sort que je refusai, et jusqu'à ce jour je ne lui dois rien.
« Je ne vous tairai point que mon projet n'est pas de me soustraire à jamais aux effets d'une reconnaissance méritée, et je dois môme vous dire que la restitution du Coëningholni est l'époque fixée à des espérances dont je me glorifie; mais si ma renonciation absolue à ces espérances pouvait être pour vous un gage désirable de ma véracité et de la pureté de mes motifs, je suis prêt à la siii;ner.
« Tout Bonaparte que vous soyez, je ne répondrais pas que le volume énorme de cette lettre ne vous fit reculer d'effroi ! Je ne m'en félicite pas moins d'avoir pensé à vous l'écrire, au lieu de vous demander une conversation, car je doute fort que j'eusse trouvé le moyen de vous en dire le contenu de vive voix.
« Vous avez un défaut, général, celui de ne pas calculer combien vous devez nécessairement imposer à quiconque n'est pas un impudent ou un sot. Lorsque vous discutez, vous vous livrez à toute la prestesse de votre imagination ; votre interlocuteur, pour peu qu'il soit digne de vous entendre, n'est nullement tenté de vous interrompre et encore moins de vous contredire. Pour ma part, la moindre nuance d'opinion entre nous me jette dans un désordre qui me rend incapable de lier deux idées; si vous n'étiez qu'un bomme puissant cela ne serait pas ainsi : depuis mon enfance, je ne me rappelle pas d'en avoir abordé un seul avec la plus légère émotion.
« Mais il est deux êtres privilégiés devant lesquels je n'ai jamais su conserver ni confiance, ni sang-froid, ni courage, et ces deux êtres sont : une jolie femme et un grand bomme.
« Salut et respect,
« Signé : J. Rouget de Lisle. »
On comprendra facilement qu'après une lettre où les abus et les hommes qui les ont commis sont signalés avec une désinvolture aussi énergique, Bonaparte ne pouvait pas accepter les offres de services que lui faisait Rouget de Lisle.
Le Coëninghoim le préoccupait toujours, et sans cesse il revenait à la charge pour arriver à une conclusion. Dans une quatrième lettre, c'est Boyer-Fonfrède qu'il signale comme un pervers, mais il le fait non pas sous le
voile de l'anonymat, mais toujours appuyant ses dires de sa signature et loyalement.
Paris, 7 ijluviùsc au 8.
« Citoyen consul,
« Je viens encore vous parler du Coëningliolm, écoutez-moi comme votre ami, comme un des hommes qui désirent le plus passionnément la gloire et le bonheur de votre administration, et vous ne ferez que me rendre justice. Écoutez-moi, si vous voulez, comme un avocat, comme un avocat même salarié, écoutez-moi.
« Déconcertée par le séquestre que vous avez fait apposer sur le Coëningholm, l'intrii^ue dirige toutes ses batteries vers un accommodement qu'elle voudrait extorquer des Bataves.
« Entraver la décision qu'ils ont droit d'attendre de vous, et l'entraver d'une manière inextricable, voilà son plan, ses moyens sont l'obsession et l'imposture avec la corruption en réserve.
« Ainsi, tandis que depuis plus d'un mois elle a fait insinuer à l'ambassade, parTex-ministreReinhard, qu'il serait convenable de se prêter à un arrangement, d'autre part la voilà qui vient de susciter par devers Cambacérès, l'honorable Boyer-Fonfrède qui s'émerveille : de l'opiniâtreté des Bataves à poursuivre une affaire qui n'est plus d'aucun intérêt pour eux, attendu que le Co'éningholin étant assuré à Londres, tout le poids de la confiscation retombera sur l'Angleterre!
« Comme si, pour choisir une raison entre mille, comme si, dans une telle hypothèse, les Hollandais au lieu de s'engager dans un dédale de sollicitations aussi laborieuses, eussent eu rien de mieux à faire que de presser eux-mêmes cette confiscation dont l'acte légalisé
leur eût procuré de suite le paiement de leur cargaison par les assureurs anglais.
« Est-il convenable que Cambacérès ait pu être la dupe d'une bourde aussi grossière? Est-il convenable qu'il l'ait été au point de s'en re idre l'interprète auprès de l'ambassadeur sur la foi d'un IJoyer-Fonfrède ! c'est pourtant ce qu'il a fait hier. i
« Pour revenir à l'arrangement en question, sous quel rapport serait-il proposable ? Dans le principe, lorsque la cargaison était entière et de pleine valeur, lorsque la composition du Directoire et son refus d'intervenir rendaient la solution du problème extrêmement périlleuse, les Bataves ont pu, sans doute, se montrer disposés à un sacrifice de 300 ou 400 mille francs.
« Mais aujourd'hui que celte même cargaison est en partie avariée, que sa valeur est réduite d'un tiers par la baisse des marchandises, que les corsaires ont l'audace de porter de 12 à 1500 mille livres l'indemnité qu'ils prétendent; aujourd'hui que le régime de Bona-| parte a succédé au régime de Gohier et consorts, toute transaction ne serait-elle pas offensante pour le gouvernement français?
c( En dernier résultat, que blesserait-elle cette transaction, sinon les droits des nations, les lois de la justice et de la propriété? Pour qui serait-elle exclusivement favorable, sinon pour l'intrigue et le brigandage?
« Veuillez m'en croire, citoyen consul, il n'est qu'un moyen de finir cette affaire avec décence et dignité :
« C'est d'arracher le plus tôt possible le Coëningholm à ses usurpateurs, et de le rendre le plus tôt possible à ses légitimes propriétaires.
« N'est-il pas de fait qu'il est la propriété du ijouvernement batave? N'est-ce pas un fait que toutes les ressources de la chicane, que tous les subterfuges de la
mauvaise foi ne peuvent infirmer? Quoi donc s'oppose à sa restitution?
« Les jugements rendus par les tribunaux de Bordeaux, de Blaye? — Mais ces tribunaux, qui les a saisis d'une pareille cause? Le mépris du droit des gens et la violation d'une garantie formelle. Ces jugements, de l'aveu, d'après les dénonciations de vos propres ministres, qui les a dictés? La partialité, la vénalité, la plus scandaleuse précipitation.
« Renverrez-vous les Bataves à l'institution projetée d'uu nouveau tribunal pour les prises? S'il faut en croire Cambacérès, il ne sera pas organisé avant trois mois, les vers auront achevé de dévorer le Cuëningholm. D'ailleui's... que ne pourrait-on pas ajouter sur cet article si la raison ci-dessus n'était péremptoire?
« La restitution demandée excitera des clahaudages, des criailleries. — Eh! pouvez-vous les mettre dans la balance avec l'indignation d'un allié odieusement dépouillé, avec les plaintes de l'ambassadeur, s'il se voyait trompé dans la conliancc qu'il a cru devoir placer en vous?
« Ayez le courage d'être juste, citoyen consul, il est quelquefois le plus difficile; mais dans votre position il est aussi le plus nécessaire et celui dont l'absence est la plus funeste, la plus contagieuse et la plus avilissante.
(,( Tant qu'elle ne sera pas consommée, je croirai remplir un devoir en combattant de toutes mes forces l'iniquité qui menace la République batave de la spoliation totale ou partielle d'une propriété aussi précieuse.
a Si vous pouviez vous en étonner, ma réponse est toute prête.
« Lorsqu'un Boyer-Fonfrède ne craint pas d'abuser de ses liaisons avec Cambacérès pour tromper la religion de
ce dernier et en faire l'organe du mensonge et de la cupidité, pourquoi Rouget de Lisle craindrait-il de présenter à Bonaparte cette vérité qu'il fait profession d'aimer, de rechercher et d'accueillir?
« Salut et respect.
(c Signé : J. Rouget de Lisle. »
Paris, 15 pluviôse aa 8.
a Citoyen consul,
« En soulevant le masque avec lequel Brune a longtemps fasciné mes regards, et qu'avec de bien plus fortes raisons il oppose à la pénétration des vôtres, j'ai pris l'engagement de vous produire les témoins des faits qui servent de base à mes assertions contre lui.
« Je crois acquitter une dette d'honneur en vous annonçant que le plus intéressant et le plus irréprochable de ces témoins est à Paris depuis quelques jours.
« Il serait plus qu'inutile de vous le nommer avant d'être sûr que vous désirez de le connaître. Mais au mieux, est-il bon de vous dire que son âge, sa réputation, la place qu'il occupe, établissent d'une manière irréfragable la compétence et la validité de ses témoignages et que la nullité absolue de nos relations réciproques exclut tout soupçon d'intelligence entre nous. Parmi les mystères auxquels le citoyen X... est à même de vous initier, il est une anecdote vraiment curieuse qu'il n'est peutêtre pas hors de propos de vous faire connaître.
« A son retour de La Haye, Brune, pour salaire de ses exploits, demanda modestement un million au gouvernement batave. Son calcul était tout simple.
« Lorsque le duc de Brunswick eut châtié les Ilollan- « dais, leur gouvernement lui fit ou fit faire cadeau de « 500,000 florins. Or lui, Brune, général français qui
a venait de soustraire le pays à la servitude, et qui à « tous égards valait bien le duc de Brunswick, pouvait-il « condescendre à une munificence moindre, sans déroger « à sa dignité et sans compromettre son républicanisme? » Ecrasé par la guerre, écrasé par la paix, le Directoire batave trouva quelque chose à redire à ce calcul et refusa tout net d'y souscrire. De Là, des pourparlers dont le citoyen X... fut l'intermédiaire. 11 représente auxBataves qu'un général de la facture de Danton ayant derrière lui un Dubois-Crancé, un gouvernement mouliniste et 45,000 hommes était nécessairement infaillible et ne pouvait former une prétention qui ne fût de la plus stricte justice. A force de leur répéter un argument aussi concluant, il les fit consentir à mettre 200,000 francs à la disposition du général et vint tout joyeux conter à celuici le succès de sa négociation. Mais il n'avait pas une idée juste de la fermeté du caractère de Brune. L'offre de 200,000 francs fut rejetée avec le dernier mépris : les offrants furent traités de marchands, de gredins, qui avaient besoin d'une bonne leçon révolutionnaire. Ils étaient en bonnes mains pour la recevoir et l'on se disposa presque publiquement à la leur donner.
« Malheureusement, le 18 brumaire arriva. Aux premiers bruits qui s'en répandirent, des aides de camp avaient été parsemés sur la frontière pour tenir l'oreille au guet. Bientôt ils revinrent à la queue l'un de l'autre, annonçant que c'en était fait de la Bépublique, que le brumairisme prenait une consistance capable, au besoin, d'émousser même le grand sabre du général Brun-e ; qu'en un mot, ce n'était plus un Dantoniste, ni Crancéiste, ni Mouliniste, maii Brumairiste qu'\\ fallait être, et Brumairiste l'on fut tout comme on eût été Janséniste, si par miracle le citoyen Camus fût devenu premier consul.
« On envoya prendre en cachette les 200,000 francs à
la trésorerie batave : on recommanda fortement de n'en point parler au citoyen X... et l'on partit.
« En achevant ma narration, je réfléchis que celte anecdote a pu déjà parvenir à votre connaissance, mais ce que vraisemblablement vous ne savez pas, et ce qui s'explique à merveille, c'est qu'elle avait été précédée d'une lettre où Dubois-Crancé disait k Brune : « Utilise « la Hollande à ta manière et f...-toi des réclamations « de son gouvernement, comme nous nous f...rons ici (( de celles de son ambassadeur. »
« Voilà ma tâche remplie par rapport à cet homme, citoyen consul, et désormais, à moins qu'un ordre positif de votre part ne me force à le rompre, je garderai sur son compte un silence absolu.
a J'espère, d'ailleurs, que vous ne vous méprenez pas à mes intentions et qu'il est évident pour vous, comme cela doit l'être, que j'ai pour objet, non pas d'attirer à Brune une disgrâce qui tendrait à jeter sur vos choix et vos affections le vernis d'une fâcheuse instabilité, mais de vous mettre en mesure pour lui accorder la dose et le genre de confiance auxquels vous le croyez capable encore de répondre.
« Vous ne voulez donc pas terminer l'affaire du Coëningholm?
« On assure que vous avez promis de le faire restituer, mais que c'est le mode de restitution qui vous embarrasse.
« Je suppose qu'aujourd'hui vous preniez et fassiez enregistrer l'arrêté suivant :
(( Considérant que d'après plusieurs rapports émanés « du ministre des relations extérieures, l'affaire du « navire le Coëningholm est essentiellement une affaire « de gouvernement qui, par sa nature, n'aurait jamais « dû être portée devant les tribunaux : le premier
« consul arrête que ce navire et sa cargaison seraient de « suite remis aux consignataires. »
« Feriez-vous autre chose que d'user de votre prérogative constitutionnelle? Est-il un homme impartial qui ne rendît hommage à la vérité des motifs et par conséquent à la justice de cet arrêté?
« Cependant, faute de le prendre, vous exposez les Bataves à tout perdre par l'avarie, ou du moins à perdre immensément par un arrangement onéreux auquel l'ambassadeur est au moment d'accéder pour se débarrasser de cette accablante responsabilité.
« Du reste, l'intrigue va toujours son train. L'honnête Fronfrède a eu le front de se présenter à la légation batave à titre de médiateur. « Eh bien, lui a dit le « ministre, pour premier acte de votre médiation, com- <i mencez par m'assurer que vous avez la persuasion « intime de n'être pas ici l'agent du vol et de la fraude « contre le droit et la propriété. » — Le Fonfrède s'est rabattu sur la possibilité d'un arrangement par le moyen d'un arbitre tel que Cambacérès et à des termes très honnêtes, comme par exemple, de partager la cargaison seulement : « Il n'est qu'un arbitre que je puisse « accepter, a répliqué l'ambassadeur, je ne lui deman- « derais que trois minutes pour mon plaidoyer, et cet « arbitre s'il veut bien l'être, ce sera le premier consul « lui-même. »
a Vous devinez qu'à cette proposition l'homme des corsaires a fait la sourde oreille.
« Prenez-y garde, citoyen consul, le trésor des Bataves est épuisé, mais les sources n'en sont pas taries, leur crédit n'est plus llorissant, mais il est encore intact.
« L'acte de justice qu'ils sollicitent de vous et qu'ils sont butés à obtenir, peut développer des ressources que vous ne soupçonnez pas. Dilférer, c'est éloigner d'autant
l'époque où ces ressources exisleronl pour vous; refuser, c'est en étouffer le germe pour jamais.
« De plus, la situation politique de la Hollande exige de grands ménagements et que vous la preniez le plus tôt possible en considération. Depuis longtemps, par le secours d'un tiers, je vois à nu tous les ressorts de cette machine et je puis, sur ce qui la concerne, vous offrir des renseignements que vous n'avez ni de Lemonville, ni de Talleyrand, ni même de l'ambassadeur. Un quart d'heure d'entretien me suffirait pour vous les communiquer : je n'en demande pas la faveur, mais je l'accepterais avec reconnaissance.
« A tout événement, citoyen consul, souvenez-vous qu'une fausse manière de voir, ou que votre insouciance prolongée à l'égard de la Batavie finirait par vous susciter des embarras cruels au moment où vous désireriez le plus être tranquille de ce côté.
« Salut et respect,
« Signé : J. Rouget de Lisle. »
N'obtenant rien malgré toutes ces démarches, il termine par une dernière lettre :
Paris, 18 pluviôse an 8.
c( Citoyen consul,
« Après vous avoir si souvent importuné au sujet du Coëningliolm, lorsque cependant je le croyais en sûreté, je serais impardonnable de me taire aujourd'hui qu'il n'y a plus un moment à perdre pour le sauver;
« Soit excès de confiance dans la dextérité de leurs agents de Paris, soit en vertu du proverbe, ils comptent sur cette impunité qui de tout temps fût l'heureux apanage des voleurs saturés, les corsaires ont cru pouvoir
anticiper sur la décision qui consacrerait leur brigandage, et ses lettres d'avant-hier ont appris à l'ambassadeur qu'au mépris du séquestre opposé par vos ordres, des parties de thé provenant de la cargaison du Coëningholm se vendent clandestinement dans le Midi.
« L'ambassadeur s'est présenté deux fois chez vous pour vous instruire de ce fait; mais vous n'étiez pas visible.
« Maintenant, citoyen consul, vous êtes à même de juger si le coup d'autorité que je vous indiquais dans ma dernière lettre était nécessaire.
« Vous êtes à même de juger s'il vous reste d'autre moyen d'arracher les débris de celte cargaison (de 6 à 7 millions) à l'impudente voracité qui l'aura bientôt engloutie jusqu'au dernier vestige.
tf Salul et respect,
Là s'arrêta, on pourrait dire, ses démarches amiables. Le noyau des mécontents grossissait, les pamphlets circulaient, et c'est probablement alors qu'on vit passer de main en main une fable de Rouget : le Conseil d'État du roi Lion.
Il en circulait d'autres anonymes et bien plus mordants, on on accusait Rouget à ce point qu'il crut devoir s'en défendre dans une lettre datée du 10 thermidor an.X.
« Citoyen ministre,
« Je crois devoir vous adresser mes réclamations contre une erreur qui paraît s'accréditer et en conséquence de laquelle on m'attribue une ode très virulente qui circule anonymement contre le premier consul.
« Non seulement je ne suis pas l'auteur de cette
production ; mais, de plus, elle m'est absolument inconnue.
« Ce désaveu simple étayé de ma parole suffira, je pense, pour écarter de moi tout soupçon, supposé que mon caractère ne me servît pas de garantie contre une imputation de celte nature.
« Salut. »
A la même date et dans le même but de protestation, Rouget écrivit au premier consul lui-même :
« Citoyen consul,
(( Il me revient que plusieurs personnes me désignent comme l'auteur de je ne sais quelle ode dirigée contre vous et qui se colporte sous le manteau.
« Comme je ne l'ai pas même lue, j'ignore cà quel point le hasard a pu rendre vraisemblable une supposition pareille, j'ignore de même à quel point elle exciterait votre attention si elle venait à votre connaissance.
« Dans tous les cas veuillez vous rappeler que rien n'est moins dans mon caractère qu'une attaque anonyme et clandestine, et que rien de semblable ne pourrait m'être attribué sans une extrême injustice.
« Salut et respect. »
Malgré ces protestations sincères Bonaparte ne pouvait guère voir d'un bon œil Rouget de Lisle, sa grande loyauté pouvait le gêner. Les hommes à idées égoïstes et ambitieuses sont mal à l'aise avec les natures droites et loyales. Et puis, que pouvait-il attendre d'une personne qui n'était ni méchante ni capable de conspirer?
D'ailleurs fût-il bien disposé pour Rouget, qu'il ne pouvait lui pardonner ses visites dans les salons fréquentés par M'"° de Staël, Benjamin Constant, Daunou, Sieyès.
Rouget de Lisle n'a jamais eu de demeure fixe ni d'installation de longue durée, hormis à Montaigu. On le suit pas à pas par les adresses des lettres qu'on lui envoyait. A l'époque où nous sommes il habitait, 5, place Vendôme. Ce détail nous vient de sa correspondance avec J.-G. Lacuée, conseiller d'État, auprès duquel il avait fait des démarches pour mettre le premier consul au courant de toutes les intrigues intéressées ourdies par Goisson dans une question de pot-de-vin dont nous avons dit un mot à propos de M"'" Bonaparte.
Tout fait supposer que Rouget ne donna jamais les détails compromettants dont il voulait révéler les turpitudes dans l'administration des fournitures de l'armée.
Bonaparte finit par ne plus l'entendre et ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est qu'il ne fit rien pour Rouget. Aussi ce dernier lui adressa-t-il une lettre explicative sur les motifs qui le déterminaient à passer en Angleterre.
« Citoyen premier consul,
« Frustré de toute perspective dans ma patrie, j'ai naturellement tourné mes regards vers l'étranger et je suis à la veille de passer en Angleterre si les actions et les principes dont je m'honore me permettent d'espérer une hospitalité honorable.
« Avant de partir, je dois ôter à la malveillance un prétexte qu'elle aurait au besoin pour empoisonner les motifs de mon voyage et peut-être pour entraver mon retour en France où différents intérêts peuvent me rappeler d'un moment à l'autre, où mes vœux les plus chers me rappelleront sans cesse.
. « Veuillez, citoyen consul, recevoir ma parole :
« Que pendant mon séjour à Londres je ne prendrai aucune part dans les discussions des journalistes ou pamphlétaires, soit nalionaux, soit étrangers, sur ce
qui concerne le gouvernement cl les circonstances générales ou particulières de mon pays; et que toute imputation contraire sera dictée par la calomnie.
« Il m'importerait d'obtenir un témoignage de votre assentiment à ma déportation volontaire.
« Je n'ai plus à le prétendre de votre bienveillance, je le réclame de votre générosité.
« Salut et respect,
<r J. Rouget de Lisle.
« Rue des Champs-Elysées, n" 9. »
Les relations, comme on le voit, s'étaient refroidies entre Rouget de Lisle et Bonaparte au lieu de se réchauffer.
Aussi, quand il voulut se faire nommer empereur, s'explique-t-on parfaitement l'audacieuse lettre que Rouget lui adressa.
Il restait donc en France et rien ne confirme la réalisation de son projet de voyage en Angleterre.
Les affaires publiques prenaient une tournure sombre, la guerre était en perspective surtout avec l'Angleterre. Au camp de Boulogne on méditait un nouveau projet de descente dans cette île ; on parlait d'une révolution qui se tramait dans l'ombre pour mettre le sceptre impérial aux mains de Bonaparte,
Rouget, toujours fidèle à ses principes de droiture et de loyauté, ne put rester insensible à ces bruits, malheureusement trop bien fondés. A la date du 19 pluviôse an XII (8 février 1803), il adressa à Bonaparte la lettre courageuse que nous reproduisons :
« Citoyen premier consul, « Je croyais n'avoir désormais qu'à végéter et à me taire.
« Les malheurs de mon pays me ramènent sur les rangs et raniment une voix dont vous accueillîtes quelquefois la franchise et même l'austérité !
« Puisse-t-elle parvenir jusqu'à vous! Puisse-t-elle retrouver dans votre âme les sentiments que vous aimâtes jadis à m'y voir chercher!
« Bonaparte ! vous vous perdez ; et ce qu'il y a de pire, vous perdez la France avec vous.
« Qu'avez-vous fait de la liberté? qu'avez-vous fait de la République? où en sommes-nous? A quoi se réduisent aujourd'hui les destinées superbes auxquelles votre 18 brumaire avait reconquis cette malheureuse France?
« Écartez le prisme imposteur de l'ambition, de l'amour-propre, d'une fausse prospérité.
« Écartez les nuages formés autour de vous par l'encens infect d'une tourbe adulatrice et perfide.
« Ouvrez les yeux et voyez.
« Yoyez le peuple frappé de stupeur par l'envahissement huccessif de tous ses droits, haletant dans les angoisses de l'incertitude, effrayé de voir son indépendance, son existence remise en problème, tourmenté dans ses affections les plus chères, écrasé sous le poids des impôts, des calamités publiques et privées, ne pouvant rien espérer de la guerre et n'osant désirer la paix.
« Voyez l'armée horriblement mutilée par l'expédition dévoratrice de Saint-Domingue, sevrée de presque tous les chefs dont elle s'honorait, s'indignant à l'aspect des ennemis qu'elle a vaincus et qui se partagent avec quelques courtisans le prix de son sang et de ses travaux, frémissant dans la lutte actuelle de trouver son courage restreint aux chances d'une entreprise aventureuse qui peut compromettre sa gloire, et dont le succès, impossible peut-être, serait à coup sûr éphémère et tout au moins infructueux pour la chose publique.
(( Et, cependant, voyez le commerce désolé, sans autre perspective que de nouveaux désastres, que son entier anéantissement.
« Voyez le crédit national tari jusque dans ses sources les plus détournées, l'esprit national méconnu sous toute autre forme que celle de l'enthousiasme feint ou de commande pour un individu, l'intérêt national devenu l'intérêt d'une famille, des fastes nationaux devenus l'égout des flagorneries nauséabondes de vos préfets et de vos évêques, de vos présidents et de vos scribes.
« Voyez l'immoralité croissant de jour en jour sous les auspices de l'égoïsme, de la cupidité, de la superstition renaissante.
(( Voyez le crapuleux valetage, l'histrionage politique, la jonglerie sacerdotale, voyez l'intrigue, l'impudence, la corruption, l'infamie, le crime, usurper insolemment la place et les privilèges des talents, du patriotisme et des vertus.
oc Elle est fidèle quoique à peine ébauchée, cette esquisse de notre honte et de nos misères ! Il n'en est pas un trait que puisse désavouer l'observateur impartial, comme il n'en est pas un qui ne prête aux développements les plus douloureux.
(( Chercherai-je dans l'avenir des compensations, des palliatifs à ces résultats désespérants? L'avenir, que nous promet-il? Existe-t-il un avenir pour nous? Le vôtre n'absorbe-t-il pas celui de la République tout entier? Quel chaos aujourd'hui si hier votre accident de Boulogne se fût consommé M Quelle politique barbare et coupable que celle qui fait ainsi dépendre d'une seule tète, qui met à la merci des hasards de la guerre, d'une
1. Bonaparte en examinant les travaux maritimes du camp de Boulogne, était tombé accidentellement dans l'eau et avait failli se noyer.
maladie, d'un poignard, le sort d'un Empire qui devrait subsister par lui-même, dans toute l'énergie d'institutions neuves et libérales, dans toute la vigueur de sa régénération, dans toute la splendeur et toute la fierté de son indépendance !
« Et si, portant mes regards au dehors, je consultais ce même avenir sur les véritables dispositions de nos alliés, ou soi-disant tels? Si j'examinais les progrès des puissances rivales et ceux, bien plus alarmants, de la puissance ennemie? Si j'interrogeais cette malveillance dont les symptômes nous menacent de toute part, cette fermentation sourde et universelle dont nous sommes visiblement les objets? Si je les comparais surtout avec le découragement, l'apathie profonde, qui parmi nous ont succédé aux plus magjianimes élans de l'héroïsme et de la liberté?...
(V Que prétendez-vous, général? quel fut votre ijut en nous plaçant dans une situation aussi déplorable? quel peut-il être en suivant avec tant d'obstination le système qui l'a préparée?
« Serait-ce pour adopter une opinion populaire, faute d'errements plus nobles et plus plausibles? serait-ce de relever le trône, de commencer une quatrième race, en un mot de renouveler César, Auguste... ou tels autres ambitieux que je m'abstiens de citer?
« Sans parler de la mesquinerie d'un semblable projet au dix-neuvième siècle et dans vos circonstances; sans parler de ce rôle ignoble d'imitateur auquel il vous réduirait, des obstacles qui le rendraient absurde, de l'abus de confiance qui le rendrait exécrable; sans parler des dix mille Brutus tout prêts, envisageons la question sous un seul point de vue,
« Que fut à Rome l'abolition de la royauté? Le premier pas de la grandeur romaine. — Que fut à Rome la
destruction de la République? Le premier pas vers la dissolution de l'Empire.
« Ce Jules César si grand, si débonnaire, que fut-il? Le promoteur du proscripleur Octave.
« Auguste vieillissant, que fut-il? Le précurseur de Tibère.
« En vous accordant les qualités, la fortune, la longévité de César et d'Auguste réunis, quelle garantie laisseriez-vous au monde, contre cette foule de monstres auxquels ils ouvrirent la carrière?
<( Et si, cbose qui ne paraît que trop vraisemblable, aux contemporains des Carrier, des Joseph Lebon, de Robespierre, Marat, Charette, Bernier et tant d'autres, si après avoir reproduit un César, la fatalité lui donnait pour successeurs des Caligula, des ISéron, des Commode, des Héliogabale, de quel œil pensez-vous que la postérité vous contempLàt, vous qui, pour régner quelques instants, l'eussiez dévouée à ces épouvantables fléaux du genre humain? De quel nom pensez-vous que la postérité vous nommât, vous, qui, ayant reçu de votre patrie le dépôt sacré de ses droits, de ses espérances, de sa liberté, vous, qui, pouvant fonder sur les bases les plus magnifiques de l'ordre social le bonheur d'une grande nation aussi douce que brave, aussi confiante que spirituelle, aussi généreuse que puissante, eussiez préféré pour régner quelques instants, de la replonger dans l'abîme d'une servitude indéfinie, et de la léguer pour tout le reste de sa durée à ces caprices sanglants, à ces fureurs insensées, cojiipagnes inséparables du despotisme et de la chute des Etals.
« Bonaparte! ce n'est point là ce que nous attendions de toi, lorsque nous te laissâmes consommer ce dix-huit brumaire qui, selon tes promesses solennelles, devait être l'aurore de la paix et de la liberté.
« Bonaparte ! ce ne fut point pour devenir ton patrimoine qu'à cette époque la France sejeta dans tes bras : ce ne fut point pour épouser le fantôme insidieux et dérisoire d'une Constitution organiquement dissoute qu'elle répudia le squelette fangeux de la Chartre directoriale : ce ne fut point pour la domination d'un seul qu'elle abjura la tyrannie des Cinq.
« Bonaparte! vous vous perdez! quel que soit votre plan, il vous égare : quels que soient vos projets, ils vous traînent à une catastrophe d'autant plus humiliante qu'elle sera plus fameuse, d'autant plus terrible qu'elle sera méritée.
« Ce langage est sévère. Il révoltera vos oreilles incessamment caressées par la flatterie : il irritera votre âme imprégnée des philtres empoisonnés de l'adulation.
« Il n'en porte pas moins avec lui son apologie : car enfin vous le tenir ce langage, c'est vous supposer le courage de l'entendre et, certes, une pareille hypothèse n'est celle ni de la haine ni d'un esprit vulgaire.
« Quant à moi, citoyen consul, j'ai rempli la tâche que je me suis constamment imposée depuis la Révolution, celle d'un homme que l'amour de son pays élève au-dessus de toutes les considérations et de tous les calculs; d'un homme qui sent profondément que nos devoirs sont indépendants des conjectures où nous avons à les remplir, et qui s'en fait un de vous présenter le miroir de la vérité, parce que s'il dessillait vos yeux, vous seriez, plus que tout autre, à même de réaliser le peu de chances qui restent encore au salut de la République. « Salut et respect,
« J. Rouget de Lisle. »
Paris, 19 pluviôse an 12.
On comprendra facilement que tout était rompu. Bona-
parle après avoir fait, pour la forme, juger le duc d'Enghien et l'avoir fait exécuter dans les fossés de Vincennes, S2 fit proclamer empereur à Saint-Cloud, le 18 mai 1804, 28 floréal an XIII. Les bienfaits de la grande Révolution étaient supprimés, nous retombions sous le despotisme césarien, et dans la série des guerres avec l'étranger qui finit par la double invasion et le retour à la monarchie.
Rouget de Lisle ne craignit pas d'exprimer son indignation :