‹ Rouget de LisleChapitre 20 sur 38 · MONTAIGU · texte numérisé non relu

MONTAIGU

Séjour charmant Je mon enfance, Lieu d'amour et de souvenirs, Où, clans les bras de l'espérance Je fus bercé parles plaisirs; Toit paternel, champêtre asile Où tout me plait et m'attendrit, Quels jours riants, quel sort tranquille Vous retracez à mon esprit.

Ici ma douce et tendre mère Épia mes premiers accents; Ici l'œil inquiet d'un père Surveillait mes défauts naissants.

Aux jeunes accords de ma lyre, Ici, plein d'un trouble enchanteur,

Je vis la beauté me sourire Et sentis palpiter mon cœur.

Salut, tours, antique chapelle, Ornements de ces beaux lointains ; Forêt dont l'ombre solennelle Protégea mes jeux enfantins; Salut, monts aux cimes glacées ; Salut, ô monts audacieux.

Oui, frappant mes jeunes pensées, Avec vous les portiez aux cieux.

Que j'aime le calme qui règne Sous ce beau ciel d'or et d'azur!

Qu'avec délices je me baigne Dans cet air balsamique et pur!

Qu'avec délices je m'éveille Aux sons rustiques et connus Qui font renaître à mon oreille Les temps qui ne reviendront plus..

Lieu chéri, pendant les orages,

Tu fixais mon œil rassuré;

Je vins, tout froissé des naufrages,

Te croyant le port désiré.

Vain espoir! séduisant mensonge!

Projet si doux sans avenir !

Ah! pour moi vous êtes un songe

Que je tremble de voir finir.

Toit-paternel, champêtre asile, Lieux de souvenir et d'amour.

Loin de vous s'il faut qu'on m'exile Hélas ! ce sera sans retour.

Errant aux rives étrangères Nulle à mes yeux n'aura d'attraits.

Vous eûtes mes amours premières, Vous aurez mes derniers regrets.

C'est dans ce milieu si cher à ses souvenirs, si cher à son cœur, que Rouget venait se réfugier sans y être pourtant exempt des soucis qu'entraînent avec eux les tracas des aflfaires, les soucis financiers qui accablent les malheureux débiteurs. Et ce n'était vraiment pas sa faute s'il continuait à vivre dans la gêne et la détresse qui l'avaient accablé à Paris après la nomination de l'empe- 1 reur Napoléon à qui il avait tenu le fier langage constaté par les lettres que nous avons publiées.

M™^ veuve Rouget, née Gaillande, avait acheté, sous le cautionnement de son fils Claude-Joseph, aîné de la famille, à M. André, propriétaire et avocat à Conliège, chef-lieu de canton voisin de Montaigu, des jardins, vignes, champs et prés pour agrandir le petit domaine de Montaigu. Le prix d'achat se montait à la somme de 25,000 francs dont la moitié avait été versée au moment de l'acquisition, à la date du 28 fructidor an IX (15 août 1801). C'est au moment que Rouget s'était trouvé possesseur d'une somme de 6,000 francs qu'il avait apportée comme appoint du payement effectué.

L'année suivante, Rouget eut le malheur de perdre l'une de ses sœurs, Jeanne-Monique, morte à Lons-le- Saulnier, rue de la Convention, au faubourg des Dames, ancienne rue de Besançon, le 26 vendémiaire an XI (8 septembre 1802).

M"" Rouget mère vécut tant bien que mal; mais les revenus de la maison, suffisant à peine aux besoins journaliers, ne pouvaient permettre de rembourser le capital, et, en 1807, elle futobligée d'avoir recours à un emprunt fait à M. Rouget fils cadet, général de brigade. Toutes les précautions furent prises par lui pour n'être point exposé à peixlre la somme prêtée et les intérêts dont le total se montait, en 1810,à la somme de 11,500 francs. Un procès intenté aux vendeurs pour un pré dont ils avaient

gardé la jouissance, vint augmenter encore les préoccupations et les em])arras.

Enfin M"'" Rouget mourut le 20 mars 1811, à l'âge de 77 ans. Ce fut un deuil profond pour Rouget qui adorait sa mère, (^omme souvenir, il garda son anneau que plus tard on retrouva au milieu de ses ossements quand on dut les transporter du vieux cimetière de Choisy dans le nouveau cimetière'. Nous avons déjà mentionné ce fait.

M'"° veuve Rouget avait, par testament, légué à sa fille qui lui restait, Claudine-Marguerite, tout son mobilier y compris « tonneaux, pressoirs, cuves et autres meubles de cave, vin, eau-de-vic et denrées quelconques ».

M"° Claudine-Marguerite était l'aînée des sœurs de Rouget. Elle mourut le 18 janvier 1812. C'était la dernière des survivantes. Du reste, voici par ordre de date de naissance les noms des frères et sœurs de Claude-Joseph, l'aîné de la famille, né en ITGO :

Marguerite-Claudine, née le 10 août 17G1,

Théodore-IIippolyte, né le 9 septembre 1702.

Simonne-Christine, née le 19 novembre 1703.

Jeanne-Monique, née le 19 mai 1700.

Théodore-Eléonore, né le 10 mai 1708.

Claude-Pierre, né le 3 avril 1770.

Marie-Joseph, né le 31 mai 1774.

Après la mort de la mère, M"' Claudine-Marguerite ne pouvait diriger l'administration des biens et c'est alors que Rouget de Lisle vint s'installer dans le domaine paternel et s'en fit le gérant. Dans la notice qu'il a écrite sur Rouget de Lisle, M. Adolphe Chevassus a donné, avec un soin minutieux, les détails de l'inventaire et de la prise de possession. C'est à lui que nous avons eu recours pour

1. Suivant les imlications de M"'^ veuve Ruel, qui l'avait soigné.

tous ceux que nous citons en ce moment. M. Rouget père était décédé depuis longtemps.

Yoilà donc l'auteur de la Marseillaise redevenu habitant de Montaigu, à l'âge de 51 ans. Sa carrière publique était brisée. Son amour excessif de la vérité, son franc-parler scrupuleux, l'avaient fait évincer de tous les emplois qu'il aurait pu occuper.

Le voilà installé, au nom deses cohéritiers et avec leur consentement, gérant de la maison paternelle et des dépendances qui s'y rattachaient. Il fut dans sa gestion aussi scrupuleux et aussi honnête qu'il l'avait été dans la vie publique.

M. Guillermet, qui fut longtemps conservateur à la bibiothèque de Lons-le-Saulnier, a pu connaître Rouget •de Lisle et en parler, et M. Ghevassus a pu reproduire tout ce qu'il avait appris de vive voix de la bouche même de M. Guillermet.

On admirait la simplicité de Rouget de Lisle. On le •voyait, tantôt un livre à la main se promener dans les environs de Montaigu, tantôt sur la terrasse de son jardin, son violon en main, par les belles soirées d'été, charmer les éshos d'alentour, tantôt, enfin, surveiller les travaux ■des champs et des vignes dont il avait la garde.

Il tenait les comptes de gestion avec un ordre scrupuleux qui justifiait de sa grande honnêteté. Les détails les plus minutieux font foi de sa surveillance constante et en même temps de la gène dans laquelle il se trouvait. Il •était souvent obligé de payer en nature les citoyens qu'il employait pour la culture des champs ou la récolle <les fruits.

Il vivait, en vrai philosophe, du calme des champs et des souvenirs du rôle qu'il avait joué pendant quelque lemps sur la scène politique.

Les revenus continuaient à devenir insuffisants puis-

qu'en janvier 1813, à la date du 3, son frère Théodore et lui furent obligés de souscrire un emprunt de 1,600 francs.

Les plus menus détails de son administration, Rouget en tenait compte sur son livre de gestion pour la vente d'une vache, le payement d'une récolte, le taillage d'une vigne. A la date du 17 juillet on trouve cette note navrante : « Me trouvant sans le sou, et forcé de prendre « des ouvriers la semaine prochaine pour rebiner les « vignes de Bride, qui courent risque de ne point rece- « voir le dernier coup et par conséquent de tomber tout « à fait en ruine, j'ai mis en gage deux cuillers à ragoût « et deuxservices d'argent, sur lesquels j'ai reçu 70 francs, « que je prévois devoir me suffire, du moins pour le mo- « ment. »

Malgré celte exactitude et cet ordre Rouget n'était ni apprécié par ses frères comme il aurait dû l'être, ni favorisé par eux dans la répartition des biens qu'ils pouvaient avoir. On lui faisait la part du pauvre. Ainsi, à la date du 10 février 1813. son frère le Batave, général de brigade, celui qui l'avait mis en relations avec le gouvernement batave pour les revendications du Cocningholm, fit son testament en ces termes:

« Je soussigné, Pierre-Claude Rouget, général de brigade, né à Lons-le-Saulnier, déparlement du Jura, ai fait mon testament olographe ainsi qu'il suit :

« Je donne et lègue à mon frère Rouget (Théodore), commissaire de la marine impériale, tous les biens que je délaisserai à mon décès, à charge par lui de payer à Claude-Joseph Rouget de Lisle, mon frère, ex-officier du génie, la pension annuelle et viagère de 500 francs, laquelle pension je déclare insaisissable.

« Fait, écrit, daté et signé par moi à Bilbao, le 10 février 1813.

« Signé : Rouget. »

Ainsi, voilà la perspective des ressources fuUires de Rouget de Lisle, puisque la propriété périclitait tous les jours. Encore celte ressource fut-elle imaginaire puisque le Batave mourait en 1833, au moment où son frère était pensionné du gouvernement de Louis-Philippe. Au point où nous en sommes à Montaigu, Rouget finit par prendre un domestique vigneron, aux gages de 172 francs par année, au lieu d'avoir recours à des journaliers. Cette réforme n'améliora pas beaucoup la situation ; mais Rouget de Lisle avait près de lui un serviteur assidu.

Il allait de temps à autre à Lons-le-Saulnier. 11 se tenait, là, au courant des choses de l'Empire, sans cependant avoir fait un pas pour prendre part aux succès étourdissants du bienheureux Napoléon. Le temps approchait où les revers allaient commencer. L'étoile de l'empereur avait pâli aux lueurs de l'incendie de Moscou. Quoiqu'il eût redoublé d'audace et d'habileté dans ses guerres incessantes, quoiqu'il eût à sa disposition un Sénat servile, il devait bientôt éprouver des revers insurmontables.

« La France était accablée par les conscriptions, les impôts, le blocus, les cours prévotales, les droits réunis. »

Le Sénat lui accordait encore, en janvier 4813, 350,000 hommes et portait son budget à 1,150,000,000 de francs. Il lui fallait bien ces ressources devant les alliances des puissances qui se liguaient contre lui. Prusse, Autriche, Russie, Angleterre, Suède, formaient une alliance contre l'Empire qui ne pouvait que rester sur l'état de la défensive en Espagne; et bientôt Joseph est obligé d'abandonner Madrid! Malgré les victoires de Lutzen et de Bautzen gagnées par Napoléon, ses principaux lieutenants. Ney, Macdonald, Vandamme sont repoussés par les coalisés chacun dans leurs lignes, et la bataille de

Leipsick met le comble à ces revers : 130,000 hommes y succombent sous les efforts de 300,000 ennemis. Les alliés déclarent à Francfort qu'ils séparent la cause de Napoléon de celle de la France.

Tous ces détails, toutes ces nouvelles devaient vivement intéresser Rouget de Lisle, lui qui avait osé parler si énergiquement à Bonaparte, au moment où il montait sur le premier gradin du trône de Napoléon. La Marseillaise était oubliée alors, et la situation de la France était dans un état pire que celui où les volontaires républicains enlevaient les drapeaux des rois coalisés, au son de ses mâles accents.

Rouget, malgré sa haine légitime contre l'usurpateur, devait être profondément affligé des malheurs de la France. Comme bieji d'autres ennemis du despotisme impérial, il faisait des vœux contre le despote. Aussi ne doit-on pas s'étonner outre mesure de trouver dans ses papiers la pièce de vers suivante :

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