‹ Rouget de LisleChapitre 21 sur 38 · VERS · texte numérisé non relu

VERS

A S. 31. l'empereur de Russie, demandés.

Janvier 1814.

Sois le héros du siècle et l'orgueil de l'histoire:

Punis de l'occident l'exécrable oppresseur:

Aux Français consolés fais chérir ta victoire:

Rends aux Bourbons leur trône, à nos lys leur splendeur

Et du grand Petrovitz émule et successeur,

Repose triomphant dans les bras de la gloire.

Tel le monarque ailé des campagnes de l'air, Quand du foudre parti de sa terrible serre 11 a frappé le crime et délivré la terre, Monte aux cieux et repose au sein de Jupiter.

Dans toutes les villes de France, les mécontents des excès du despotisme impérial se réunissaient, le plus souvent dans un café, pour s'y tenir au courant des événements extraordinaires de cette époque. Tout le monde ne se laissait pas prendre aux gluaux de la gloire si chèrement payée par les hécatombes humaines. Rouget était de ceux-là. Ce n'était plus avec la mâle énergie d'un peuple qui défend sa liberté qu'on allait aux combats comme au temps de la République, mais avec la douleur de soutenir un ambitieux despote qui nous privait des libertés conquises.

Lons-le-Saulnier avait son café frondeur de l'Empire comme toutes les villes un peu importantes. Rouget en -était un des habitués. Il y fut témoin, en 1814, descènes d'une violence extrême que nous allons raconter. Mais auparavant qu'il nous soit permis de faire une digression sur le caractère des deux poètes nationaux. Rouget de Lisle et Déranger, qui ne se connaissaient pas encore et qui, plus tard, sont devenus de sincères et dévoués amis, comme nous l'avons déjà signalé dans les pages qui précèdent.

Vingt ans de différence d'âge existaient entre Rouget de Lisle et Déranger, l'un né en 1780, l'autre en 1760. A l'époque de l'histoire que nous traversons, Déranger était à peine connu. Ses premières chansons datent de 1812. Toutes empreintes de l'esprit gaulois, elles étaient des leçons données avec une fine raillerie qui les laissait passer sans trop offusquer Madame Anastasie la Censure; du reste, elles couraient manuscrites. Le bon roi d'Yvetot était bien une épigramme à l'adresse du conquérant; mais son bonnet de coton en adoucissait l'aiguillon. Le Sénateur, Roger Bontemps, la Bonne fille, Ainsi soit-il, les Gueux, l'Age futur, les Gaulois et les Francs, toutes ces chansons, bien satiriques au fond, étaient bonnes

filles. On les aimail, ou les chantait; elles n'avaient rien d'entraînant à la révolte. Aussi Béranger, i;ai frondeur, adolescent au moment de la Terreur, n'avait pu, comme Rouget de Lisle, vivre dans ce milieu politique, d'autant plus répugnant que les caractères honnêtes y sont rares. Les ambitions, excitées par les moments transitoires des gouvernements passagers, y donnent l'exemple des palinodies honteuses d'hommes poussés plus par l'égoïsme que par la droiture et Télévation des principes. Ceux-Là seuls sont honorables qui, ayant une conviction sincère, ne s'en écartent que lorsqu'il leur est démontré, par la logique, qu'ils sont dans Terreur. J'ai connu des hommes prétentieux qui sont devenus ministres, et qui m'ont 'déclaré ne pas savoir ce que c'est que la logique. Pauvres esprits égarés par l'égoïsme! Combien en est-il qui ont abrité leurs instincts et leur ambition sous le nom fallacieux d'opportunisme; nous les avons raillés dans une chanson sous le nom de Républicains de carton^.

Tant que le pouvoir sera aux mains de pareils hommes, les réformes sociales depuis si longtemps promises, depuis si longtemps attendues, ne se réaliseront pas ou se réaliseront par bribes. Heureusement que le peuple s'instruit, s'éclaire, lit et commente les agissements des hommes auxquels il donne le mandat de les représenter. Que d'erreurs encore! que de promesses fallacieuses! quelles lenteurs dans les réformes sociales ! Et pourtant dans l'installation définitive du gouvernement républicain en France, quels espoirs et quelle perspective de bonheur ! La République française, allant résolument et sans retard dans la voie des réformes et du progrès, serait la plus terrible des leçons contre les pouvoirs personnels

1. Celte chanson fera partie des doux volumes Prose et Vers qui vont être prochainement édites. A.. L.

qui veulent diriger l'humanité. Nous sommes à l'aurore lie la République universelle chantée par Pierre Dupont; dissipons les buées malsaines et les brouillards qui voudraient obscurcir cette aurore.

Chacun dans son genre, Rouget de Lisle et Déranger ont travaillé à cette œuvre. Rouget avait pour ainsi dire prévu l'épopée impériale. Il s'était éloigné de ce milieu adulateur qui la favorisait par égoïsme. Déranger la raillait. Tous les deux sont restés patriotes, le premier, même en s'adressant à l'empereur de Russie, le second, même en défendant le vaincu de AYalerloo. Pour lui l'Empire était la continuation de la Révolution française. L'empereur avec son génie militaire lui apparaissait comme un météore passager devant lequel s'éclipsait le passé fangeux des royautés consacrées par la naissance. Si Napoléon a consenti à recevoir sur son front l'huile de la Sainte-Ampoule apportée par le Paraclet à saint Remy, il devait rire en lui-même de cette mise en scène. Il savait bien que pendant la Convention on avait brisé la sainte petite bouteille, il savait bien que le Saint-Esprit n'en avait pas apporté une autre. Mais la pompe religieuse présidée par un Pape est toujours imposante, et la foule, moins crédule aujourd'hui, s'enthousiasmait devant cette mise en scène.

Est-ce que Guillaume P% au moment de son sacre, n'a pas avec enthousiasme glorifié le Très-Haut qui lui octroyait son pouvoir et le légitimait!!!

Dlague et mensonge que tous ces vieux clichés!

On ne pardonna jamais à Déranger qui chansonnait les capucins, la Vierge et les saints. La chanson qui convient par sa forme et son entrain à ce genre de critique, il l'a portée à son point culminant. Et si plus tard des esprits méticuleux lui ont reproché d'avoir chanté l'Empire et, par ce fait même, d'avoir favorisé la résurrection de celte

époque d'autoritarisme brutal qui fut le second Empire, ils n'ont pas réfléchi que Déranger n'a chanté la gloire impériale qu'en face des ennemis qui avaient envahi la France et de la royauté bourbonnienne qui voulait restaurer le passé.

Rouget de Lisle, dans un moment d'enthousiasme patriotique, a jeté en bloc le cri de guerre : « Aux armes, citoyens! » cri de guerre entraînant et irrésistible quand il est entonné par une armée tout entière. « Qu'a donc ce chant? on dirait qu'il a des moustaches! » disaient les soldats. Il faudra revenir encore sur la Marseillaise. Son histoire détaillée et les anecdotes qui l'accompagnent formeraient des volumes. Déranger a, dans ses graves chansons, abordé les questions sociales les plus hautes. Pauvre Jacques! le Déluge, les Escargots, les Contrebandiers et tant d'autres sont là pour donner raison à sa chanson: les Fous.

« Si demain oubliant d'éclore,

Le jour manquait, eh bien! demain

Quelque fou trouverait encore

Un flambeau pour le genre humain. »

Rouget de Lisle a trouvé des accents d'un autre ordre quand il s'agissait du courage guerrier. Nous verrons plus loin son chant de Roland à Roncevaux, son chant national les Héros du Vengeur.

Tous les deuxont, comme tous les poètes,chanté l'amour et ses charmes. Déranger a immortalisé sa Lisette qui n'est que la personnification de l'amour libre et éternel dans sa sincérité, comme l'ont chanté Longus, Anacréon, Horace et les poètes idylliques de Rome et de tous les temps dans le passé, et comme le chanteront les poètes dans l'avenir!

L'amour est éternel et la chanson est la forme gra-

cieuse et délicate qui lui plaira toujours. Et pourtant M'"* Judith Frère a existé ; nous avons eu la bonne fortune de la voir et le bonheur de serrer la main de son chantre et ami Béranger!

Rouget de Lisle a-t-il eu sa Lisette, lui aussi? Il n'y a pas à en douter. Un poète peut-il échapper à l'amour, €e maître du monde, ce civilisateur des êtres les moins favorisés?

Rouget de Lisle a écrit dans les volumes qu'il a publiés, plutôt des coupletsqu'on appelait de?, Bouquets à Chlorisf C'était la qualification donnée alors aux rondeaux et aux couplets empesés qu'on faisait à la fin du xviir- siècle.

Oui, Rouget de Lisle a aussi connu l'amour. Dans sa correspondance qui remonte à la fin de sa carrière, quelques lettres l'attestent et confirment la bonté du poète. La voici:

« Mon ancien ami, je viens vous faire une demande d'autant plus indirecte que vous n'attendez pas qu'on vous en fasse de ce genre, un autre moi-même en sait des nouvelles. Mais je me trouve un peu dans l'embarras. On me presse pour faire des démarches fort importantes à ce qu'on m'assure. C'est bien dit.

« Maison ne fait rien avec rien dans ce malheureux pays. Matoilette exige de nombreuses réparalions,etc., etc. Si donc vous pouviez disposer de quelques écus en ma faveur, je vous en serais bien obligée et je ne voudrais pas jurer que. Dieu et les libraires aidant, je ne vous les rendisse d'ici à quelques mois. Vous n'y compterez guère et vous aurez raison. Cependant telle est ma volonté, et je vous le répète, j'espère en avoir les moyens. Après cela je ne vous taxe pas, vous êtes raisonnable et vous ferez certainement plus que moins. Je ne voudrais pas non plus que vous vous gênassiez à certain point; après tout je n'ai pas une lettre de change à payer et je m'ar-

rangerai avec mes ressources. 'Se vous tourmentez donc pas si vous n'avez que peu ou rien à m'envoyer, et croyez que je saurai toujours à quoi m'en tenir sur votre bonne volonté et votre amitié.

« Je vous embrasse sans façon,

a Fanny Terray. »

10 mars 183.'..

L'adresse porte : « Monsieur,

« Monsieur Rouget de Lisle,

« Maison Voiart,

« Choisy-lc-Roi ».

La lettre, mise à la poste le :21 mars, arrivait le même jour 11 son adresse.

Rouget de Lisle répondit immédiatement à la demande, car une nouvelle lettre de M"" Fanny Terray, à la date du 13 mars, se termine ainsi: « Adieu, mon ancien et bon ami, mille amitiés et mille remercîments. » Enfin, à la date du :2U mars, M"" Fanny Terray précise la somme qu'elle reçoit. Elle semble considérable si on songe à la pension relativement modeste de Rouget de Lisle. Il faut croire néanmoins qu'il faisait des économies.

<s J'ai reçu vos cinquante francs, mon cher ancien, et je vous en remercie de nouveau. Il en faudrait davantage (ceci soit dit sans vous décourager) pour me rendre belle, charmante et séduisante. Mais la somme, telle qu'elle est, m'est fort utile et fort agréable. Je voudrais avoir un petit morceau du prix Montyon, je voudrais r'avoir ma pension de la liste civile ailleurs, mais j'ai grand'peur que mes visites de sollicitation n'y servent guère. La volonté de Dieu soit faite. Je m'ennuie tant de moi, que j'espère n'y plus penser du tout avant peu.

« Bonjour, mon cher ancien ami, je vous embrasse, « Fanxy Terray. »

— Ii4 —

Cette correspondance atteste que Rouget de Lisle a eu sa Lisette comme Déranger.

Cette digression, à propos de nos deux poètes, a été amenée ici pour expliquer leur manière diiïérente d'apprécier les événements politiques qui se passaient alors.

Nous sommes en 1814, Napoléon était à l'île d'Elbe, projetant de revenir en France où les Bourbons et leur suite, qui voulaient rétablir les mœurs d'autrefois détruites par la Révolution, n'avaient pas compris leur rôle.

Rouget de Lisle, par haine pour le despotisme impérial, acceptait transiloirement cette restauration. Déranger la harcelait avec ses chansons. Pendant seize ans, il n'a cessé d'attaquer, sous toutes les formes chansonnières, avec tous les refrains graves ou badins, tous les hommes du pouvoir. Il eut un tort, celui de confondre la cause de la Révolution avec la cause impériale que Napoléon avait fait la sienne par égoïsme et par ambition. Il était assurément de bonne foi.

Tout le monde se rappelle le retour de l'île d'Elbe, l'enthousiasme de l'armée à Grenoble, la marche triomphale de Napoléon depuis son débarquement au golfe Juan, le 20 février 1815, jusqu'à Paris.

Cet enthousiasme s'explique parfaitement en présence des fautes commises par la première Restauration des Dourbons, par les prétentions des marquis de Carabas et la vaniteuse banalité des marquises de Prétintailles.

Si le public avait oublié l'allocution de Napoléon (le 1" janvier 18U) aux députés qui lui refusaient un supplément d'impôt, et qui traitait les opposants de factieux et de traîtres vendus à V Angleterre, il n'avait pu oublier l'admirable campagne de France où, malgré ses défaites successives, le grand capitaine s'était surpassé; il n'avait pu oublier qu'écrasées par le nombre,

nos armées avaient été vaincues; que c'est sur les fourgons étrangers, suivant l'expression du temps, que les Bourbons rentraient en France, ramenés par les armées étrangères coalisées; il n'avait pu oublier qu'à la capitulation de Paris, le 31 mars, les alliés étaient entrés dans la ville capitale, qu'après l'abdication de Napoléon, le 6 avril, on avait remplacé, par la cocarde blanche et le drapeau blanc, nos trois couleurs nationales qui avaient, au chant de la Marseillaise et sous le gouvernement républicain, repoussé les rois coalisés pour étouffer la République naissante.

Le peuple ne pouvait oublier que l'habile et finaud de Talleyrand avait, le 23 avril, dans des conventions d'armistice, réduit les frontières de la France à celles qu'elle avait le 1" janvier 1792; livré aux alliés 53 places fortes, 12 bouches à feu, 31 vaisseaux, 12 frégates.

Devant ces hontes, on comi)rend qu'un esprit patriote, môme républicain, s'indigne et prie l'empereur Alexandre de Russie de nous débarrasser de l'auteur de toutes ces pertes.

L'ensemble de la nation souffre et gémit; l'armée, honteuse de ses défaites, aspire à prendre sa revanclie, et l'espérance renaît dans le cœur de tous à la nouvelle du débarquement audacieux de l'empereur. Cet acte d'audace surprend, et l'enthousiasme des premières troupes qui se rallient à lui, à Grenoble, assure le succès de la marche triomphale. Débarqué le 1" mars, Napoléon rentre aux Tuileries le 20.

Le général Ney, chargé par le roi Louis XVIII de repousser l'envahisseur, se trouve impuissant devant l'enthousiasme des troupes, et c'est à Lons-le-Saulnier que, le 13, il est forcé de déclarer à ses soldats que la cause des Bourbons est à jamais perdue.

Or, nous avons exposé plus haut qu'à Lons-le-Saul-

nier, le café Bourbon était le centre des réunions hostilesà l'Empire et des mécontents royalistes ou autres. Rouget de Lisle était de ces derniers. Il y fut témoin d'un envahissement brutal des cuirassiers qui, sabre au poing, brisèrent tout dans l'établissement, glaces, comptoir et tout ce qui opposa quelque résistance. Comme tous les autres, l'auteur de la Marseillaise ïul ohVigé de s'enfuir. La mort certaine et inutile eût été le lot de quiconque eût voulu résister à cet envahissement. Rouget reprit à Montaigu sa vie gênée et ses modestes habitudes. Quelles réflexions pénibles avaient dû assombrir son esprit! La Marseillaise éiah oubliée, et la vie réelle avec les angoisses de la dette et de la gêne, étaient son lot. Les deniers publics étaient rares, il fallait toujours payer des intérêts, et Rouget, obligé d'avoir toujours recours à la bourse de son frère, se voyait, dans une époque prochaine, obligé d'arriver à une vente totale ou partielle de la propriété.

Dans le livre des comptes de cette maison, qui a été compulsé et examiné, la situation est établie à la date du 25 juillet 1817, depuis le 1" janvier 1812. Les recettes y compris la vente de l'argenterie se sont élevées à la somme de 9,965 francs et 6 sous. Les dépenses montaient à -4,618 francs et 6 sous.

De sorte que l'excédent, s'élevant à la somme de 5,347 francs, donnait par an pour cinq ans et sept mois une dépense de 1,212 francs à peu près *.

Sur cette somme il y avait des intérêts à prendre. Dès lors, on peut voir à quel mince revenu étaient bornées les ressources quotidiennes de Rouget. Il en était réduit à solder le compte de Jeannette, sa domestique, par un effet de 140 francs.

1. Adolphe ChcvassLis, Rouget de Lisle, Lons-lc-Saulnier, 1869 (p. 63).

— l-iT —

On lui conseillait d'aller voir M. Van de Dens, général hollandais commandant le département du Jura. On se souvient que Rouget avait été chargé d'alïaires diverses, entre autres du Coëningholm, pour la République batave. Mais Rouget, malgré sa pauvre situation financière, avait repoussé la proposition et avec indignation : «: Moi, parler à cet homme, dit-il à son conseiller, « non, je connais trop sa plalitude. Comment supporle- « rait-il mon regard ? Je l'ai vu dans un état de pros- « tration dont il doit encore rougir. C'était en Hol- ( lande, on m'y avait envoyé pour l'obliger à faire une « réparation d'honneur à la France au sujet de quelque « méfait de sa façon. Je lui fis écrire cet acte, mais il le « fit avec une telle bassesse que je lui dis : Recom- « mencez cela, monsieur, on ne vous demande pas de € VOUS traîner dans la boue... Voilà, mon cher, « l'homme que vous me conseillez d'aller voir! »

Rouget de Lisle resta donc avec sa misère le mieux qu'il put. Il avait au moins la consolation de vivre dans la maison paternelle et d'avoir sous les yeux les belles campagnes du Jura et dans les oreilles les mélodies qu'il tirait de son violon favori. Mais enfin il fallut céder à la nécessité cruelle de vendre pour liquider.

Le 16 octobre 1817, une saisie immobilière fut faite au nom de M. André, vendeur, pour payement de 9,914 francs restant dus sur le prix des propriétés des frères Rouget.

On vendit une maison pour 0,000 francs, une plus petite pour 1,000 francs, et enfin le 16 novembre 1817, en l'étude de M* Jeunet, notaire, une vente volontaire fut faite de la maison principale, des jardins et dépendances de Montaigu, et adjugée à M. Désiré-Guillaume Verguet, ancien capitaine, demeurant aux Poids de Fiole, moyennant la somme de 13,500 francs. Environ moitié

du prix d'acquisition. Le total de la vente des biens s'élevait à 27,391 francs, sur laquelle somme il fut pris 18,000 francs pour payer les dettes. Restait donc à partager entre Rouget de Lisle et le seul frère qui survivait, Claude-Pierre, dit le Batave. La presque totalité de la somme fut son partage. Nous avons dit antérieurement qu'il prenait scrupuleusement ses précautions pour ne rien perdre des sommes qu'il avançait. En sorte que de Lisle se trouva à peu près dénué de ressources après le payement de la maison paternelle et, du même coup, sans asile, sans ressources que son talent de poète, d'écrivain et de musicien.

C'est un triste bagage surtout à l'âge qu'il avait.

Il n'avait pas de liaison d'amitié. Cependant il s'en était créé une très précieuse pour lui, avec un bommë remarquable du Doubs, M. Weiss.

M. Weiss, bibliothécaire de la ville de Besançon, était un érudit et un travailleur qui a écrit beaucoup de notices et d'ouvrages détachés et peu d'ouvrages de longue haleine. Il a cependant attaché son nom très remarquablement à la grande entreprise biographique des frères Michaud K

M. Weiss était autant homme de cœur qu'homme d'esprit. Il apprécia, comme il le méritait, Rouget de Lisle dont il devint le correspondant et l'ami à partir de 1817. Ils étaient entrés en connaissance en 1813, par l'intermédiaire d'un ami commun, M. Dusillet, qui, de Besançon, était venu rendre visite à Rouget de Lisle en sa demeure de Monlaigu, où même il était tombé malade.

Alors M. Weiss, s'occupant d'études biographiques^

1. Voir : notice sur Charles Weiss, par M. Au^'iisto Caslan, conservaleur de la Bibliothèque publique de Besançon.

avait demandé à Rouget de Lisle des notes pour sa biographie.

A la date du 2i avril 1817, Rouget témoigne à la fois et d'une réelle modestie et d'une estime sincère pour son frère. Nous reproduisons cette lettre.

Mniitaigu, -24 uvril 1817.

« Monsieur,

« Lorsque vous eûtes la bonté de me faire demander, par notre ami Dusillet, des matériaux pour la notice que vous aviez le projet d'insérer sur mon compte dans la nouvelle biographie, j'hésitai quelque temps, et fus définitivement retenu, d'une pari, par cet embarras qu'on éprouve à parler de soi; de l'autre, par le sentiment très intime du peu d'importance dont mon article devait être dans l'ouvrage en queslien.

« Ces jours derniers, le hasard m'ayant fait tomber entre les mains un volume de la première biographie, je n'ai pas été peu surpris d'y trouver mon nom, et mon nom alfublé d'une note si insignifiante, si mensongère, que je ne laisse pas d'être fort désappointé de voir les bêtises et les mensonges qu'elle contient au risque de se propager dans le nouvel ouvrage, faute d'avoir profité de votre obligeance.

« Veuillez donc, monsieur, me mander s'il est encore temps, et s'il peut vous être agréable que je vous adresse les notes que vous désirâtes jadis sur mon chétif individu, notes qui, certes, ne fourniront pas matière à un article intéressant, mais qui, du moins, seront conformes à la vérité.

(( Il est une autre proposition du même genre que je hasarde avec plus de confiance parce qu'elle concerne un personnage plus marquant et plus propre à figurer dans l'ouvrage auquel vous prêtez votre plume.

« C'est mon frère cadet. Le général Rouget, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp, commande aujourd'hui le département de Lot-et-Garonne. Il a fait toutes les guerres de la Révolution dans les armées françaises ou bataves, a joué un rôle politique très honorable en Hollande, s'est attiré l'estime générale par sa bravoure et l'intégrité de sa conduite, et a mérité par elle l'amour même des Espagnols qui, vous le savez, n'a pas été le partage de beaucoup de généraux français.

« Si je ne me trompe, une notice pareille sera plus intéressante que la mienne qui se réduit à si peu de chose et je n'attendrai que votre réponse et votre aveu pour en demander les matériaux à mon frère.

(( Depuis mon séjour dans ce pays, je médite un voyage à Besançon, dont le but, avec celui de revoir et d'embrasser quelques anciens amis, est de faire avec vous une connaissance personnelle et plus particulière. Le malheur des temps, le tumulte et la rapidité des événements ne m'ont pas permis d'exécuter ce projet, s'il me devient possible de le faire. Souffrez que je prenne date de celte lettre pour réclamer de vous l'autorisation de vous offrir de vive voix l'hommage du dévouement et de l'estime, etc.

« J. Rouget de Lisle, « Ancien lieutenant-colonel au corps du génie,

« à Lons-le-Sauinier. »

Cette lettre est extraite de la correspondance entre M. Weiss et Rouget de Lisle et conservée à la bibliothèque de Besançon.

Nous en extrairons les passages les plus intéressants. Celte correspondance, qui commence en juillet 1813, s'arrête à juin 1827. Elle est pleine d'intérêt et prouve en M. Weiss une grande âme et un cœur dévoué î —

(iPierre-Charles Weiss, né le 15 janvier 1770 à Besançon, iest mort bibliothécaire de cette ville le 11 février 1866. 1 eut pour camarades et émules, Charles Nodier, Abel de Rémusat et Martin (de Gray).

Poète à ses heures, littérateur, historien et homme de cœur, tels sont les titres qui le recommandent aux hommes de bien. Il avait dix-neuf ans de moins que Rouget de Lisle.

Nous allons parcourir cette correspondance. Elle a lieu dans la période la plus malheureuse de la vie de Rouget de Lisle. Weiss a eu pour son ami la même sollicitude qu'eut plus tard Déranger, dont nous avons longuement parlé au commencement de cette étude.

A la date du 0 mai, Rouget en envoyant à AVeiss les notes sur le général et sur lui-même, lui communique une idylle chaudement admirée par Weiss qui lui réclame les volumes qu'il a publiés.

« Je n'ai guère fait imprimer qu'un petit volume en vers et en prose, lui écrivait Rouget. Cela n'a d'autre mérite que d'être sorti des presses de Pierre Didot. Si le hasard ne Ta pas jeté dans vos mains et que vous désiriez le connaître, je tâcherai d'en accaparer et de vous envoyer un exemplaire que je sais être à Lons-le-Saulnier; car pour mon compte, il y a bien longtemps que je n'en ai pas eu un seul à ma disposition. »

Ce volume, publié en 1796, est devenu extrêmement rare, comme nous l'avons déjà signalé. Des bruits, malveillants sans doute, accusaient Carnot de l'avoir fait saisir et détruire autant qu'il l'aurait pu.

Nous ne pouvons croire à ces bruits; mais si Rouget a eu quelque prétexte pour y croire, on s'explique de plus en plus son animosité contre Carnot.

Il faut bien qu'une circonstance quelconque et inex-

pliquée ait contribué à la destruction de ce livre pour qu'il soit si rare et presque introuvable.

Quand nous aurons fait le dénombrement des œuvres de Rouget de Lisle et leur importance, même comme littérature de l'époque, peut-être trouverons-nous un éditeur assez intelligent et surtout assez généreux pour laire cette publication.

Par expérience, j'ai pu voir que les éditeurs sont d'autant plus disposés à faire une publication, que l'auteur est plus connu; mais qu'ils se prêtent peu à faire connaître les auteurs qui méritent d'êlre publiés. C'est un cercle vicieux dans lequel ils tournent comme on le fait quand il s'agit de question de foi religieuse : il faut avoir la foi pour croire et on ne croit pas sans avoir la foi. La porte reste donc fermée à ceux qui frappent pour entrer. Souvent un hasard la fait ouvrir. Ah! si tous les éditeurs enrichis étaient comme le digne Perrolin ! que de pauvres éciivains seraient connus et ne seraient pas exposés à mourir de misère !

« Ah! du talent le besoin estrécueil, s

a dit Déranger en chantant la mémoire d'Emile Debraux, le chansonnier populaire.

L'idylle que Rouget de Lisle avait envoyée à Weiss, ce dernier la trouva charmante. « Nodier m'a parlé de vos odes sacrées, M. Dusillet de vos contes », lui écrivait Weiss.

Rouget était alors préoccupé de son départ pour Paris. Il allait quitter Montaigu, la vente du patrimoine paternel des Rouget était inévitable, et au mois de juillet, dans le but de chercher une occupation pour vivre, Rouget fait un voyage à Paris et loge au n" 340 de la rue Saint-Honoré. — Il s'occupe d'y faire publier une idylle avec musique;

elle est entre les mains de Fiimin Didot et doit paraître au jour de l'an.

Des critiques (il y en a toujours) trouvent que l'auteur aurait dû décrire tous les sites îui peu remarquables qui environnent Montaigu. Il aurait eu fort à faire! — Messieurs les critiriues peuvent être de bons enfants; mais niallieureusement ils se nietlenl souvent le doii^t dans l'œil, comme on dit vulgairement. Les portes des éditeurs et des théâtres en sont bardées, et souvent leur pédanlisme oppose un veto contre des œuvres qui leur passent par-dessus la tète, et sont acclamées du public. Pour un philosophe qui aurait le loisir d'établir leurs bévues, il y aurait une intéressante étude à faire et non à la louange de ces juges qui souvent doivent non à leur talent mais à la faveur le poste qu'ils occupent.

Rouget de Lisle fit donc un voyage à Paris entre les préliminaires de la vente de Montaigu et la vente effective.

On le retrouve à Paris en juillet 1818. Ses relations avec ^Yeiss se continuent avec plus d'intimité : dans leur correspondance ils se traitent en amis et en amis sincères.

C'est le moment où le roi Louis XYIII posa la première pierre du piédestal de la statue de Henri lY sur le terreplein du Pont-Neuf. Rouget avait écrit, pendant son séjour à Montaigu et pendant la première Restauration, un chant héroïque sur Henri lY. Quelques-uns de ses rares amis le déterminèrent à faire graver ce chant pour la circonstance. Mal lui en prit : aux royalistes, ce chant rappela, avec le nom de Rouget, le chant de la Marseillaise si puissant pendant la Révolution; pour les libéraux, Rouget faisait une palinodie. Des deux côtés le malheureux Rouget fut mal vu. De là un dégoût si profond, qu'il demande à son ami Weiss une place de garçon bibliothécaire.

On avait publié sous le nom de R, D. L. un recueil que Rouget de Lisle réprouva.

Cependant il écrivait toujours soit paroles et musique, soit musique seulement; c'est ainsi qu'il dépose, à la date du 1" mai 1818, chez M. Michaud, éditeur de la biographie, un paquet contenant des exemplaires du chant de HemH IV, de la Fée d'Urgande et de V Aveugle de Bagnolet.

De ces deux derniers chants il avait pris les paroles dans le recueil de Déranger. Enfin, il fit le chant des Vétérans dont M. Fouquau de Passy avait fait la musique.

A cette époque Weiss, qui n'était pas riche d'argent et qui ne l'a jamais été, écrivait sa situation à Rouget, plus malheureuse encore, et qui lui répondait : « Adieu, <( heureux homme! avec votre pain, vos livres et votre « chambre sans feu. Que n'ai-je l'équivalent à partager « avec vous! comme vous me verriez bientôt sur vos < épaules! »

Cette lettre, datée du l^"" mai 1818, démontre bien, d'une part, que Rouget n'avait pas fait fortune pendant son séjour à Montaigu, et, d'autre part, qu'un profond dénuement était alors son partage.

Il faisait bien des démarches pour obtenir un emploi; le ministre de l'instruction publique, Fontanes, lui portait intérêt, et M. Villemain, jeune alors, son secrétaire, voulait le seconder. Rien n'aboutissait. « Tout « homme qui demande ne doit compter sur rien que « lorsqu'il a obtenu » écrivait notre pauvre solliciteur; et plus loin : « La difficulté désormais gît à ce qu'on ne « sait que faire de moi. » « Dans l'immensité de ses « attributions, le ministre ne trouve pas le moyen de « caser un homme de mon importance, » écrivait-il six mois plus tard.

Il faudrait lire tout du long cette correspondance pour

«( omprendre les ennuis, les répugnances, les démarches i pénibles, si dégoûtantes, si contraires à sa nature que louget éprouvait pour n'aboutir à rien. Le ministre était )ien disposé, mais les ultra, au nom de l'auteur de la Marseillaise, refoulaient de leur cœur toute la bienveillance qu'il pouvait y avoir.

Rouget songeait à passer en Angleterre, mais le moyen matériel lui manquait! De ressources il n'en avait aucune, d'amis il n'en avait que d'impuissants. Il comptait un jeu sur une publication de 12 à 15 pages avec musique, au prix marqué de 30 sous. Pauvre poète! pauvre cigale! Compter sur cette ressource pour vivre dans un pays où 'es Béotiens sont aussi nombreux que les égoïstes fourmis! Son ami Weiss cherche bien à en placer des exemplaires à Besançon, mais quel triste résultat! Et pourtant Charles Xodier, qui commençait à être connu, s'intéressait à Rouget de Lisle; il vient lui rendre visite à Paris, et malgré ses protestations, ses promesses n'aboutissent à rien. Et Rouget, malgré sa bonne volonté, ses démarches, échoue dans toutes ses tentatives. Il avait aussi des relations avec Etienne, l'auteur à la mode; mais Etienne ne craignait pas d'affirmer trop énergiquement les idées napoléoniennes que lui, Rouget, avait si énergiquemeni combattues. De là une froideur entre eux. Le désespoir commence à gagner son cœur.

Nous sommes en 1819, au mois de février. Il ne craint pas d'avouer sa détresse et des aspirations à la mort. Voici comment il l'exprime à son ami, à la date du 19 :

« Cher Weiss !

« Mes peines, vous ai-je dit, touchent à leur fin. » « Je réfléchis que cette expression pourrait vous suggérer des idées que je crois devoir prévenir. Du moment, et ce moment date de loin, du moment où je

me suis vu aux prises avec de certaines adversités, j'ai pris avec moi-même l'engagement de ne jamais m'y soustraire par des moyens qui répugnent à toutes mes idées de courage, à tous mes principes de morale. Le dénouement arrivera donc bientôt. Où? Comment? Je l'ignore. Mais il sera naturel. La lampe s'éteindra faute d'huile; mais je ne jetterai point l'huile hors de la lampe. »

Il foudrait citer tout au long et ligne par ligne cette correspondance pour voir avec quel acharnement la fortune poursuit Rouget de Lisle; nous citons les passages les plus saillants, mais ceux que nous omettons forcément sont aussi concluants pour prouver les angoisses du poète et de l'écrivain. Toujours la délicatesse de ses sentiments le retient.

(( J'ai voulu, dit-il, tenter la carrière des journaux; « mais pour y avoir accès il eût fallu faire abstraction « de ma conscience et de moi-même, et j'ai dû y renon- (( cer. » Et plus loin il ajoute : « Je )ie forme pas une « espérance qui ne s'en aille en fumée, pas une crainte « qui ne devienne une catastrophe. Les chances les plus (( absurbes se réalisent comme par magie, sitôt qu'elles (( me sont défavorables. Qu'opposer à cela? la résignation (( du désespoir; quel parti prendre? succomber et se « taire. »

Un moment d'espoir luit pour lui dans une entreprise qui se formait sous le nom de Jeux chevaleresques, et devait avoir son siège dans la plaine des Sablons. Il en devait avoir la direction, habiter là dans une demeure à son goût. L'organisateur et le bailleur de fonds le protègent tous les deux et l'appuient de leur estime. Mais voilà qu'au moment de réaliser l'entreprise le

bailleur de fondsel l'organisateur se brouillciilel Rouget reste, couime précédemment, sans ressources et sans emploi.

« Ce qu'il y a de pire, dit-il. c'est que leur amitié

(( pour moi et la mienne ])our eux ne m'ont point

(( permis de faire retraite dès le principe, comme la

« prudence me disait de le faire. Confident de tous les

« deux, je me suis trouvé entre l'enclume et le marteau,

« tout en mâchant à vide. Cet état de chose a duré deux

(( mois. Comme il ne pouvait aboutir à rien, pour les

uns, ni pour les autres, force a été d'y mettre un terme. <( Je l'ai fait, mais alors je me suis trouvé vis-à-vis de (( rien, absolument de rien, pas même d'espérances. <( Vingt fois j'ai pris ma canne pour m'en aller droit '( devant moi, aussi loin que je pourrais aller, et tomber (( au bout. Qui m'en a empêché? je serais bien embar- (( rassé de le dire. Enfin, mon ami, enfin .. le hasard « me donna connaissance d'une entreprise d'assurances « contre les incendies, qui embrasse les huit départe teraents autour de Paris, qui réunit les principaux « banquiers de la capitale et à la tète de laquelle se (( trouve M. Lafitte. »

Cette société c'était celle du Phénix. Appuyé par Manuel qu'il connaissait, il est. présenté à M. Lafitte qu'il connaissait aussi et qui lui promet une occupation dans l'entreprise. L'autorisation royale est accordée, et Rouget soupire enfin d'aise à la perspective d'une vie moins malheureuse. Il espère avec son emploi habiter la chaumière qu'on lui destinait dans l'organisation des Jeux chevaleresques. En attendant la prise de possession d'emploi, par l'entremise de son ami Weiss, il fait la connaissance de M. Barbier, bibliothécaire du roi. Plein d'obligeance, M, Barbier met à la disposition de

Rouge!, qui se dispose à écrire son histoire de Quiberon, tous les documents dont il a besoin. Rouget, en publiant cette histoire dont il a été témoin, se propose de détruire, par des documents irréfutables, les calomnies que les royalistes émigrés vaincus ont répandues sur les vainqueurs, notamment en ce qui touche à la question de capitulation présumée et qui n'a jamais existé.

Ce travail intéresse l'auteur, heureux de la perspective d'un emploi dans le Phénix. Mais la mauvaise étoile reparaît. M. Lafilte ne peut faire partie du conseil d'administration parce qu'il est déjà administrateur d'une entreprise semblable, et sa volonté ne suffit pas pour faire admettre Rouget par le conseil composé presque exclusivement d'ultra-royalistes. Pour eux, l'auteur de la Marseillaise est un épouvantail. Jugeons-en plutôt par ce qui suit : c'est Rouget qui raconte le fait à son ami Weiss, dans une lettre datée du 6 novembre 1819 :

(( J'ai vu hier M. Barbier en lui reportant quelques « volumes qu'il avait eu la complaisance de me prêter. <( Un de ces incidents qui ne manquent jamais d'altérer « les jouissances infiniment rares qui me sont accordées, « m'empêche de profiter aussi souvent que je le désirerais « du charmant établissement auquel votre ami préside. « Figurez-vous qu'un certain chevalier de Port do Guy, « que je ne connaissais et ne connais encore ni d'Eve, (( ni d'Adam, m'ayant aperçu un jour à la bibliothèque, « s'en alla tout furieux, interpeller le jeune Barbier, en « lui demandant s'il me connaissait, s'il savait que je (( fusse M. Rouget de Lisle. — Réponse affirmative du jeune « homme. — « Maissavez-vous que M. Rouget de Lisle est « l'auteur de VHymne des Marseillais? — Sans doute. « — Et l'auteur deV Hymne des Marseillais est reçu, est (( souffert dans une bibliothèque royale! C'est une hor-

« reur, c'est..., etc., etc., etc. » — Voilà ce que le jeune « Barbier vint me conter tout chaud, en riant comme un « fou. Puis il ajouta : — « Or savez-vous. vous-même, ce « que c'est que M. le chevalier de Port de Guy? un (( misérable impliqué dans l'affaire de l'assassinat du « général Ramel, à Nismes, et, comme tel, traduit en (( jugement devant la cour prévôtale de Pau, où, comme « de raison il a été innocenté, par contumace.

« Mais il n'en est pas moins vrai, continua le jeune « homme, que sa culpabilité résulte évidemment du (( mémoire prétendu justificatif qu'il a fait imprimer à « ce sujet, et dont je puis juger compétemment, car il c m'en a fait cadeau. »

(L Vous sentez, mon ami, que je n'ai eu que deux partis à prendre : le premier, de résister à la démangeaison de chasser M. le chevalier lui-même à grands coups dft pied dans le ventre; le second, malgré les instances obligeantes de M. Barbier, de faire des visites très rares à la bibliothèque, de peur d'exposer ces honnêtes gens à quelques-unes de ces délations si communes aujourd'hui de la part de certaine canaille, et qui pourraient être si tunestes à ceux qui en seraient l'objet. — Quelle existence que la mienne, mon bon Charles ! à quoi songiezvous en vous occupant dem'altirer à Besançon? Oserai-je vous y voir, me présenter à votre bibliothèque, sans crainte d'y rencontrer quelque chevalier de Port de Guy qu'il faille assommer pour l'empêcher de vousdénoncer! Ces idées ajoutent un poids insupportable à la mélancolie qui me lue... »

Dans tous ses déboires, ses déceptions, Rouget n'a que la conscience qui lui reste. « Au point où en sont les « choses, dit-il (décembre 1819), je n'ai qu'une consola- « tion, celle de ne devoir aucune reconnaissance aux

— iOO —

« dominateurs du jour, et d'être le maître de les juger, « de les apprécier à leur juste valeur sans qu'il en coûte « rien à ma délicatesse. »

Sur des ouvertures qui lui sont faites par Maradan et autres libraires, il songe à faire une édition de ses chétifs essais.

« Dans l'état où ils se trouvaient ils n'en valaient « réellement pas la peine. Si jamais j'avais quelques « instants de repos, je pourrais les offrir au public « avec des développements et dans un ordre qui les (( rendraient peut-être plus dignes de son attention. »

Ce projet ne fut pas exécuté, mais l'année 1820 qui approchait sembla devoir améliorer la situation de notre écrivain. Il avait les matériaux d'un travail important et bien plus considérable, unique en son genre et qui, rédigé comme je l'entends, pourrait devenir une fortune. Les ressources matérielles manquaient pour mener ce travail à bonne fin.

Mais ce n'était pas là que Rouget devait trouver une amélioration dans sa position.

D'abord il fut question de l'attacher à l'ambassadeur du Brésil qui devait partir en février; l'ambassade fut réduite à un simple rôle de chargé d'affaires qui ne convenait pas au personnage désigné, pair de France et grand d'Espagne. Déception pour Rouget qui ne partit pas, ce dont il se consola. — Son vœu était désormais de mourir sur la terre de France.

Il espérait toujours un sort meilleur et une lueur d'espoir ne tarda pas à paraître à l'horizon. En voici, d'après la correspondance même de Rouget, l'explication :

« Le hasard m'a mis en relations avec le principal € administrateur d'une compagnie chargée par le mi-

« nistre des finances de recouvrements considérables « pour le compte du gouvernement et confirmée par une ft ordonnance royale qui l'autorise jusqu'au !''■• janvier « prochain,

« L'opération confiée à celte compagnie entraîne la « nomination d'agents qui aillent dans les départements « compulser les archives des préfectures et y déterrer a les titres nécessaires. Outre leurs frais de route et « journaliers, ces agents ont dans l'affaire un intérêt (( proportionné à leurs travaux et qui ne laisse pas d'être « de quelque importance. C'est une de ces places que « j'ai demandées, qui m'a été promise d'emblée, dont la « promesse m'est renouvelée chaque jour, avec tout a l'empressement, toutes les marques de l'estime et « même de l'amitié.

« Vous sentez combien, dans ma situation, cette perce spective devait me sourire. Malheureusement je com- « mence à craindre qu'elle n'aboutisse à rien. Je ne sais « par quelle raison la marche de la compagnie se trouve « entravée. Ses opérations qui devraient être en pleine « activité se trouvent suspendues, après l'exploration « de quelques départements, notamment du vôtre (c'est « M. de Bondi, votre receveur général, qu'on me dit y « avoir rempli les fonctions d'agent; ceci absolument (( entre nous)... »

Cette lettre est écrite à la date du 24 septembre 1820. C'est en juillet que Rouget comptait entrei' en fonctions.

Ce n'est que le 15 novembre 1820 qu'il peut annoncer son départ pour le lendemain. Son itinéraire était fixé par Pau, Tarbes, Auch, Perpignan, mais on lui donne l'ordre d'aller par Perpignan d'abord.

Avant de partir il envoie à son ami Ciiarles Weiss un

chant patriotique: Triomphe, ô chère France ! Ce chant patriotique avait eu grand succès à Metz et à Rouen, au point que plusieurs marchands de musique lui en font demander des exemplaires. Son excursion et son travail durèrent deux mois environ, car il était de retour à Paris le 18 janvier 18:21. Il écrit à Weiss à cette date :

« Vous allez me demander des nouvelles de mon voyage. Bon sous tous les rapports de la santé, de l'agrément, de l'accueil que j'ai reçu d'une foule d'amis dont je ne soupçonnais pas l'existence, même des autorités, même, ce qui vous surprendra, des Préfets avec lesquels je me trouvais forcément en point de contact. Quant aux résultats extrêmement problématiques, sauf celui d'avoir fait près de 600 lieues aux dépens de qui il appartenait, et d'avoir existé deux mois sans être obligé de disputer, jour par jour, mon existence au malheur d'une situation qui... franchement ne devait pas être la mienne... Je tremble que l'affaire à laquelle je me trouve attaché ne soit mal calculée, mal agencée et cela m'afllige profondément, non pas tant pour moi, que pour celui qui en porte tout le fardeau, pour le bailleur de fonds, avec qui j'ai formé des relations assez aimables, et, que, jusqu'à présent du moins, il n'a tenu ni à lui, ni à moi de rendre utiles pour l'un ou pour l'autre : ceci indépendamment de ma mission dans laquelle, au reste, jj!ai fait tout ce qui était en moi, j'ose dire, tout ce qu'il était humainement possible de faire. La fortune voudra-t-elle que je l'aie faite en vain? Je la reconnaîtrais bien là, accoutumée qu'elle est à se moquer de moi. »

Voilà une lettre que Rouget écrivait à son ami Weiss, u'il ne connaissait pas encore physiquement. Il ne pou-

vait s'altendre à ce qu'elle fût conservée et reproduite un jour. Eh bien, elle montre la grande honnêteté du cœur de celui qui l'écrivait.

On peut dire qu'il avait poussé à l'excès le sentiment de la délicatesse. Il aurait fallu qu'il fût deviné par les personnes qui l'utilisaient. Charles Weiss avait ménagé une entrevue à Rouget de Lisle avec M. Human, financier et organisateur d'entreprises.

A peine si lîouget osait se présenter devant lui. Lisons ce passage qu'il écrit à son ami sur sa présentation, lettre datée du 20 février 18:21 et écrite de l'hôtel du Brésil, rue iN'otre -Dame-des-Yictoires :

« Quant à M. Human, ce n'est qu'avec bien de la peine c( et après de longues hésitations que je pris bien sur a. moi de me présenter chez lui. Vous le concevrez de « reste, mon bon Charles, si vous réfléchissez à la posi- « tion dans laquelle je me suis offert à sa connaissance, « et combien il m'était pénible de penser qu'il la con- « naissait, qu'il pouvait n'attribuer ma démarche qu'à « des motifs intéressés el ne me regarder, moi, que « comme un de ces nécessiteux de profession, qui ne « s'approchent des gens riches que pour les importuner, « les mettre à contribution, etc. Aussi puis-je vous « assurer que j'éprouvai rarement d'émotion plus vive « (jue celle qui m'agitait lorsque j'ai franchi le seuil de « sa porte, et il fallait qu'elle tînt à un sentiment bien « profond puisqu'il n'a pu être modifié par tout ce que « vous m'aviez dit préalablement de cet excellent homme « et par toute ma confiance en vos paroles.

« Enfin j'ai vu M. Human ; mes yeux et mon esprit « ont constaté la ressemblance et la vérité du portrait « que vous m'en avez tracé, et sa connaissance est un ^^ nouveau titre que vous vous êtes acquis à ma gratitude.

« Nous avons causé ensemble près de trois quarts « d'heure. Vous pouvez croire que je me suis bien gardé « d'aventurer une syllabe qui eût trait à mes misères. a C'est lui-même qui a touché cette corde légèrement « et avec beaucoup de délicatesse. Mais je n'ai point (( relevé la balle et me suis contenté de répondre en « souriant que j'étais la goutte d'eau noyée dans la mer, « et que ce n'était plus la peine de s'occuper de moi, « comme il n'est que trop vrai. En nous quittant il me « prit la main et me pria, en votre nom, de le mettre à « l'épreuve lorsqu'il pourrait m'être bon à quelque « chose. Mais à quoi peut-il m'être bon? Je l'ignore et en « vérité je le saurais que jamais je n'aurais le courage <i de profiter de ses offres, quelque confiance que m'in- « spirent la candeur de sa physionomie, de son accent, « et cette attention touchante de.m'offrir ses services en « votre nom.

« Je suis bien trompé, ou M. Huraan est un de ces « hommes que j'ai toujours beaucoup aimés, un peu « froid au premier abord, mais auquel chaque instant <f fait découvrir une nouvelle qualité de l'esprit et du « cœur. Raison de plus pour ne pas abuser de la bien- « veillance qu'il m'a témoignée, ni de son amitié pour « vous à laquelle j'en suis entièrement redevable.

« Me voilà de plus belle plongé dans le guêpier d'où « j'étais momentanément sorti, pénurie, incertitudes, « embarras de toutes les espèces. »

Quelle situation terrible pour un homme loyal et honnête que cette perspective sans lendemain et les besoins de chaque jour! sans aucune espèce de ressources en réserve. Et pourtant, le pauvre musicien poète, il comptait encore sur le secours de sa muse et de sa lyre. A chaque instant il envoyait à son généreux ami Charles

Weiss des œuvres en communication. Aujourd'hui il lui demande quel succès a obtenu son chant patriotique Triomphe, 6 chère. France!

Il songeait déjà à grouper en un volume tous ces morceaux épars, il espérait en tirer profit. Pauvre cigale! qui comptait sans les Béotiens.

Il lui fallait courir de logis en logis, sans en avoir un de fixe. Dans ces conditions le nid d'un pauvre rossignol ne peut être bien doux. En juin 1821 il habitait, 15, rue du Helder; en août, 22, rue Bleue. C'était un déplacement continu. Heureusement que sa garde-rol)e et son bagage étaient modestes. C'est de sa demeure ou plutôt de son nouveau réduit, rue Bleue, qu'il consultait son ami pour savoir où prendre des renseignements sur la jeunesse et l'éducation de Henri IV qu'il appelait le bon Béarnais. Il voulait avoir le plus de couleur locale pour représenter au Gymnase un chant qu'il avait composé et sur lequel il avait consulté son ami Weiss. Il le tient au courant de toutes les démarches qu'il fait pour gagner de quoi vivre, et toujours des obstacles se présentent. Une perspective d'affaires l'appellerait à Nantes; il n'a pas le moyen de faire les frais du voyage. M. Humaii, millionnaire, ne sait pas ou ne comprend pas ses besoins. « Pourquoi, mon bon Charles, pourquoi prendre de « l'humeur contre ce pauvre Human? puisque ses mil- « lions exercent une influence fâcheuse sur son caractère, « n'est-il pas assez puni d'en avoir, n'est-il pas sans « comparaison le plus pauvre de vous deux? Eh ! bon « Dieu, je serais tenté de dire qu'il l'est presque autant « que moi. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au prix d'une sem- « blable petitesse, si réellement il en est capable, je ne « changerais pas ma misère contre son opulence. Pour a ma part je n'ai point à me plaindre de lui. »

Les hommes qui ne sont préoccupés que de leurs

affaires, qui ne pieiiiiciil pas le temps de réfléchir sur les misères humaines, sont souvent des malheureux entassés dans des millions et des valeurs sans nombre qui les rendraient infiniment heureux s'ils savaient à propos répandre quelques bienfaits. L'é2:oïsme porte avec soi l'ennui. Un égoïste ne peut jamais être heureux. C'est la punition de son défant. Ce sentiment de fraternité, qui avec le principe de solidarité sont la base des sociétés et des religions futures, et "(|n'on voit inscrit sur tous nos monuments publics, on le lit sans chercher à le comprendre ou à l'appliquer.

Etre bon, faire spontanément le bien, répandre quelques sous parfois, quelques billets, si on le peut, et quand on le peut, à bon escient, à des citoyens besoigneux, en admettant même qu'ils ne soient pas des hommes d'une honnêteté irréprochable, c'est la source de jouissances très douces et ineffables.

Et je donne ce conseil à qui voudra avoir de délicieuses émotions, il s'agit de répandre quelques sous.

Imitez Jean-Jacques achetant des pommes à des petits garçons qui les convoitaient et n'auraient osé les prendre : quand parfois vous voyez de pauvres enfants mal vêtus, à la figure hâve et pâle, s'arrêter devant un étalage do boulangerie ou de pâtisserie, donnez-vous le plaisir de fouiller votre poche et d'y prendre une pièce de 10 sous ou de ^0 sous pour leur payer soit des gâteaux, soit un pain qu'ils emporteront à leur demeure; cette aubaine, ils ne l'attendaient pas, à peine ont-ils le temps de vous remercier, mais leur regard vous en dit plus que leur bouche et vous vous sauvez en emportant une douce émotion qui vous chatouille bien agréablement le cœur.

Quant aux sommes supérieures, riches, informez-vous, si vous en avez le courage, des ouvriers honnêtes et

bcsoigneux, glissez-leur dans ki main pour les tirer d'embarras une somme quelconque. « Vous me rendrez cela quand vous pourrez ! » Et croyez bien que le jour où vous aurez commis celte bonne action, vous vous coucherez le cœur joyeux. Celte pratique ne serait pas de la charité qui humilie, mais une pratique de fraternité qui relève.

Chateaubriand était assurément un grand esprit et un homme charitable. Un jour qu'il conversait avec Béranger on lui exposant un fond d'ennui qui le suivait souvent :

« Pensez davantage aux autres, occupez-vous davantage d'autrui, et reniuii disparaîtra de voire cerveau. » Quelque part nous avons écrit dans une pièce de vers qui s'appelle la Boîte à Pensées, cette maxime vraie :

c Que faut-il donc pour nous rendre meilleur? Mettre du cœur dans \di Boîte à Pensées^. »

El au commencement de ce livre on a pu lire à la fin de la pièce de vers (pielques conseils aux gens favorisés de la fortune :

« Vous, fourmis aux écus, eu comptant vos recettes, Pour l'artislo dîmez, diincz sur vos cassettes. La cigale a son rôle et ses puissants refrains Stimulent votre cœur ou calment vos chagrins. »

Si M. Human eût été bien inspiré, d'un trait de plume il aurait mis Rouget de Lisle cà l'abri de besoins qu'il n'ignorait pas, puisque Charles Weiss l'avait mis au courant des misères de Rouget de Lisle. M. Human s'occupait de la création de canaux. A cette époque on s'occupait

1. Paraîtra dans les œuvres de l'auteur, Prose et Vers,'i vol.

de créer des canaux et des roules, on sentait que ces dépenses étaient bien plus utiles à l'humanité que la fabrication des appareils de ruine et de destruction qui s'imposent aujourd'hui à nos budgets, menacés que nous sommes nous, nation républicaine, par les rois conjurés contre les libertés et le bonheur des peuples.

Aux projets de M. Humann s'était associé un grand homme à peu près ruiné alors, le duc de Saint-Simon, qui fut, pendant quelque temps, un bienfaiteur pour Rouget de Lisle. M. le duc de Saint-Simon, avec ses idées grandioses, voulait passionner son monde; Déranger a dit de lui dans sa chanson les Fous :

« J'ai vu Saint-Simon le prophète, Riche d'abord, puis endetté, Qui des fondements jusqu'au faite Refaisait la société.

Plein de son œuvre commencée, Vieux, pour elle il tendait la main.

Sûr qu'il embrassait la pensée Qui doit sauver le genre humain. >

Le duc de Saint-Simon voulait faire de Rouget de Lisle le Poète de VIndustrie. Il lui demande un chant des Lidustriels.

Rouget de Lisle s'exécuta et fit, pour la circonstance, le Chant des Industriels. Il parut dans une brochure qui fut publiée en 1821. Trois éditions de cette brochure furent épuisées en huit jours. Nous retrouvons ce chant dans le recueil que publia Rouget de Lisle, en 1825, sous le titre 48 Chants français.

Nous reproduisons ici ce chant pacifique. Rouget écrivit tout, paroles et musique avec refrain ta trois voix.

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