IMITÉE DU RUSSE DE KEMNITZEC
D'après l'anglais de M. Bowring'
« Las des innombrables sottises Qui chez lui comme ailleurs, de son conseil d'État Chaque jour débordaient, sans délais ni remises, Sire Lion voulut agir en potentat.
Un beau matin tout l'auguste Sénat
Jeunes barbets et barbes grises, Tous furent à la fois exclus et remplacés. Deux espèces de gens sur leurs bancs arrivèrent, Des éléphants d'abord, gens instruits et sensés, Puis des jeunes baudets au-dessus d'eux siégèrent. Ce dernier choix devint la nouvelle du jour; Dieu sait comme on en rit à la ville, à la cour !
Le roi le sut, rit à son tour, Et ne se fâcha point. — « De ma haute prudence « Voici, dit-il, un trait qui peut m'enorgueillir, « Tous ces pauvres ânons de si piètre espérance, « Grâce aux rapports heureux que je viens d'établir, c Vous verrez comme vont s'accroître, s'assouplir, « Et leurs instincts froissés et leurs grossiers organes ! »
1. Bowring, litlcratcur, économiste et homme politique anfflais, né en 1792 à Exeter.
Beau calcul que l'effet se plut à démentir : € Les ânes on ne vit éléphants devenir,
Mais bien les éléphants des ânes.
Or, c'est ce qui toujours arrive en pareil cas; Nature ainsi le veut, impérieuse I
La sottise est contagieuse;
Mais l'esprit ne se gagne pas. >
Dans les lettres suivantes, il est toujours et surtout question de trouver les ressources pour la publication des 48 Chants français. On y avait même intéressé le duc d'Orléans, qui prêta son concours à l'exécution du projet. De son côté, "Weiss se saignait aux quatre veines, comme on dit vulgairement, pour aider son ami.
Mais que de retard, que d'anviétés. que d'angoisses ! Aux ennuis personnels viennent s'en joindre d'autres étrangers. « Ce malheureux Saint-Simon ne s'avisa-t-il « pas, il y a trois semaines ou un mois, de se tirer un « coup de pistolet? Malgré toutes les précautions qu'il « avait prises pour ne pas se manquer, c'est cependant « ce qui est arrivé. A cela près d'un œil, et du ridicule « d'une tentative de ce genre, quand elle est inutile, il « se porte aussi bien qu'auparavant. »
Plus loin, on lit : (( M. Ternaux se comporte à son « égard, avec une sensibilité, une générosité, vraiment <( touchantes (tout ceci soit dit entre nous). Il vous sera « facile de pressentir, de calculer les combinaisons, les « ramifications au moyen desquelles cet événement (f retombe bien lourdement sur moi. A la garde de « Dieu ! Au reste, Ternaux est toujours le même, plein « de cordialité, et d'une bonne volonté en ma faveur « qui m'aurait tiré sans contredit du bourbier où je « patauge, sans tous les si qui la paralysent ou peu s'en « faut, et surtout s'il n'était pas dans mon sort de mou- « rir embourbé. »
C'était en avril que Rouget écrivait cette lettre où perçait un commencemenl de désespoir. Il s'accentue, et en juin il écrit, à la date du 23, une lettre tout à fait désespérée.
C'est l'avant-dernièrc de la correspondance que nous possédions et qui se trouve à la bibliothèque de Besançon. Nous allons reproduire ces deux dernières lettres, la dernière est du 10 juillet 1823. Nous avons vu que les^f premières relations de Rouget de Lisle et de Béranger remontent au mois d'août 1823. Et si le lecteur veut bien se le rappeler, nous avons achevé la première partie de ce travail en suivant jusqu'à la mort de Rouget l'historique de sa vie, dans laquelle Béranger a joué un rôle si bienveillant, si cordial et si généreux. Dès maintenant nous pouvons affirmer par tout ce qui précède que Rouget de Lisle, dans la longue série des malheurs qu'il a éprouvés, dans les cruelles déceptions, dans lesamères privations de sa vie, a connu les bienfaits de deux véri- ' tables amis, Chaides Weiss, une des gloires de Besançon, et Béranger, une des gloires les plus pures de la littérature française. Le nom de ces deux hommes serait inscrit avec justice au temple de la Fraternité, si nos progrès réalisés étaient assez avancés pour qu'on lui en ait élevé déjà. Nous allons voir que, dès 1823, Rouget de Lisle, poussé à bout par la misère, avait résolu démettre à exécution le projet dont Béranger arrêta l'accomplissement en 1828.
L'ouvrage sur lequel comptait Rouget de Lisle pour lutter contre la misère ne parut qu'en 1825. A cette époque il habitait 21, passage Saulnier. Des recherches faites pour trouver la trace de son habitation dans ce séjour n'ont donné aucun résultat, et pourtant le passage Saulnier était alors ce qu'il est resté aujourd hui.
« Paris, 23 juin 18'23.
« C'en est fait, mon pauvre Charles! ma position n'est plus tenable, et je n'y tiens plus. Tous mes efforts pour trouver en détail, ne pouvant la trouver en masse, la somme nécessaire pour achever mon recueil, tous mes efforts, dis-je, n'ont abouti qu'à des promesses dont pres- (jue aucune ne s'est réalisée, et sur la foi desquelles j'ai contracté des engagements pour continuer celle besogne qu'il m'est impossible de niotlre afin. Tous les matériaux en sont prêts; elle est terminée aux deux tiers ou peu s'en faut; J'ai là,sousmesyeux,les épreuves de plus de trente de ces malheureuses romances ; en se développant, ce travail a pris un caractère au(iuol j'étais loin do m'attendrez et qui le rend singulièrement neuf et remarquable. Ajoutez que tout le monde m'en parle, qu'indépendamment des exemplaires que M. Ternaux a pris l'engagement de placer, des mesures sont prises, tant par moi que par des amis, pour qu'un grand nombre trouve des débouchés à l'étranger et dans nos départements. Eh bien, en dépit de toutes ces belles apparences, de toutes ces magnifiques espérances, je mourrai de chagrin et de misère à côté de ce petit monument auquel j'aurais dû peut-être un peu d'aisance, un peu de gloire, mais qui ne se terminera point de mon vivant. Quand je n'y serai plus, peut-êlre daignera-t-on s'en occuper, ce qui ne sera pas difficile, vu qu'il n'y manque presque plus que le chapiteau; tant mieux pour vous et nos autres créanciers. Pour moi, accablé de tristesse, en proie à tous les besoins, aux prises avec un dénûment qui me dégoûte de moi-même, et d'autant plus affreux que je ne vois plus et n'ai plus le courage de chercher les moyens de le faire cesser, je le sens, mon sort est décidé; il va s'accomplir et je m'y résigne. — Ne craignez point, mon ami, quelque cascade
à la Saint-Simon... Je crois vous l'avoir dit et vous lel répète : un dénoùment de ce genre ne cadre nullement avec mes principes de courage et de moralité ! Mais il est des équivalents auxquels ces principes ne défendent point de recourir, qui même sont d'accord avec eux, et très positivement la semaine prochaine ne se passera point sans que je me sois décidé sur le choix de l'un d'eux. Pour qu'il en advînt autrement il faudrait un miracle, et je n'y compte pas le moins du monde.
« D'abord nous ne sommés plus au temps des miracles. Et puis nous y serions que, certes, je n'ai pas la prétention que le bon Dieu ou tout autre en fasse un tout exprès! pour mes beaux yeux.
« Pauvre Charles ! le style de cette lettre ne vous apprendra que trop pourquoi j'ai été si longtemps sans vous écrire. Peut-être ferais-je mieux de ne pas rompre le silence que de le faire ainsi; mais enfin vous l'exigez. Ne répondez pas à cette triste missive : vraisemblablement votre réponse ne me trouverait plus à Paris. Quoi qu'il doive arriver de moi, je vous en informerai. »
M. Charles Weiss répondit-il à cette lettre ? je n'en ai r pas trouvé trace ; mais il avait fait de nouvelles démarches pour venir en aide au malheureux Rouget en intéressant à son sort d'autres personnages.
Après lui avoir annoncé dans une autre lettre, que (( Tercy vient de bâcler une comédie, en cinq actes et en vers, intitulée : le Duc de Buckingham, d'après le Péveril du Pic de Walter Scott : cela me paraît extrêmement faible de plan et d'exécution. Fanny Tercy est de mon avis. Le pauvre garçon a été si souffrant ! il serait bien surprenant que son ouvrage ne s'en ressentît pas. Fanny se porte bien, et travaille toujours; mais n'avance guère à ce qu'il me semble. »
« Adieu, cher et bien cher ami ! pardonnez-moi cette
lettre et gardez-la pour vous seul. Il est inutile de divulguer, et mes ignobles tribulations, et leur triste résultat. Je vous réitère la promesse de vous écrire, quelque parti que je prenne.
Enfin nous touchons au terme de la correspondance de Rouget de Lisle avec Charles AVeiss et nous allons publier la dernière lettre que nous possédions. Elle montre bien la détermination prise par notre barde, réduit à son découragement légitime parles misères et les contretemps qu'il eut à subir; heureusement que l'amitié des poètes Weiss et Réranger surtout sauvèrent leur alTectionné confrère. Quelle leçon que celte existence ! quelle preuve que l'amour de la vérité est souvent, dans la vie politique, non seulement un obstacle au bonheur de ceuxquin'enoublientjamais le miroirellcnrtmbeau.mai.s encore un exemple de l'ingratitude humaine surtout dans le monde du pouvoir! — Quelle conclusion tirer delà, sinon qu'il est du devoir de tout écrivain consciencieux de glorifier les noms des hommes malheureux ou persécutés et de flétrir ceux des parvenus oublieux de leur passé et des hommes vrais dont ils ont utilisé les services pour parvenir, sauf à les laisser de côte quand ils ont atteint leur but. L'ambition n'a pas de limite et pas de mesures; honneur aux cœurs généreux, flétrissure aux ingrats !
(' Paris, 10 juillet 1823.
« Pauvre ami ! combien ne me suis-je pas reproché l'inquiétude que naturellement a dû vous causer ma dernière lettre! Combien ne me la reprochai-je pas davantage depuis que le hasard m'a instruit de l'événement cruel que vous avez à déplorer pour votre compte! A
quoi bon vous fatiguer de la sorte, et multiplier les sentiments pénibles que votre bon cœur n'accordera que trop à la catastrophe inévitable qui m'attend, de quelque nature qu'elle doive être? Quelle est donc cette importance ridicule qu'attachent h leur individu les êtres que le malheur semblerait devoir condamner à la plus parfaite abnégation d'eux-mêmes; importance qui les fait associer à leurs chagrins, à leurs désastres, ceux à qui, d'après toutes les lois de l'amilié et de la reconnaissance, ils devraient rester étrangers et inconnus. Je m'indigne de cet égoïsme, et d'autant plus que je le croyais moins dans mon caractère. Serait-il donc vrai que l'infortune prolongée devient la mère des vices ! Il ne me manquerait plus que cela! Vous voyez bien, mon ami. que le plus court est d'en finir.
« M. Paravet, après avoir pris la peine de passer plusieurs fois chez moi, est revenu hier matin, et, pour cette fois, j'ai eu le bonheur de m'y trouver : bonheur réel, puisque, outre le plaisir de faire la connaissance de ce bon jeune homme, sa visite est devenue pour moi une nouvelle preuve de voire amitié. M. Paravet est resté quelques instants : j'ai lâché de vaincre ma tristesse et ma préoccupation, et nous avons causé de différentes choses, notamment de mon recueil dont je lui ai montré les épreuves et qui paraît l'intéresser.
« Vous pensez bien, mon cher ami, que sans lui dissimuler que les circonstances ne me permettaient point d'y mettre la dernière main, je me suis abstenu de tout autre détail. Au bout de tout, je crains de l'avoir ennuyé, car je me suis surpris bavardant à dire d'expert. Que voulez-vous? Ma pauvre tête s'en va, et, dans le fait, je ne conçois pas comment elle n'est pas encore tout à fait partie.
« Ma situation, toujours la même sous le rapport des
moyens irexécution qui me manquent, devient pire, de jour en jour, sous le rapport des moyens d'existence, et vous n'aurez pas de peine à le croire. Ce n'est plus au jour le jour que j'existe, mais au moment le moment.
« N'importe, je n'aurai point le reproche de précipita- Mous à me faire, et je tiendrai pied à boule tant qu'il y aura l'ombre de possibilité. Le projet, que je vous annonçais dans ma dernière, devoir s'exécuter dans le courant de la semaine dernière, s'est trouvé ajourné parquelques espérances, et surtout par l'intervention d'un homme que j'ai obligé, il va vingt ans. que le hasard me fit rencontrer le lendemain du jour où je vous écrivis, et qui prétend pouvoir se mêler efficacement de mon affaire. Malheureusement cet homme est un avocat, et, ce jour même, partait pour aller plaidera Douai. 11 ne devait rester que cinq ou six jours dans son voyage. En voilà quinze de passés, et il n'est pas de retour; mais on l'attend d'un moment à l'autre. N'imaginez pas, cher ami, que je compte le moins du monde ni sur lui ni sur aucune de ces bluetles d'espérances qui papillotent devant mes yeux comme des feux follets. Tout en désespérant je me suis imposé la loi d'agir comme si j'étais plein d'espoir. C'est un supplice de plus, je le sais et je le sens bien : mais j'y suis résigné comme à tant d'autres.
« Cependant comme ces espérances ne sont pas inépuisables et semblent toucher h leur fin, d'une part, et que, de l'aulre, celte factice, cette odieuse existence que je traîne depuis trop longtemps ne saurait non plus et ne doit pas se prolonger, selon toutes les probabilités, mon parti sera pris dans le courant de la semaine prochaine. Réjouissez-vous-en, mon bon Charles, comme vous le feriez si vous me voyiez guérir d'une maladie également ignominieuse et douloureuse. Je ne vous laisserai point dans l'incertitude sur mon sort, et vous ins-
truirai de mes projets au moment où l'exécution en com-| mencera.
« Adieu et tout à vous,
Peut-on voir rien de plus navrant que cette lettre! rien de plus affligeant que celle d'un honnête homme, préparant ainsi son agonie, et se voyant au bout du fossé où la culbute doit avoir lieu !
Qui empêcha Rouget de mettre à exécution son projet? C'est du mois d'août suivant que commencent ses relations avec Réraiiger. Est-ce celui-ci? est-ce l'avocat, dont il est question plus haut, qui vint au secours de Rouget? Rien n'éclaire sur ce point, mais il faut qu'une main bienfiiisante ait tendu au malheureux poète la branche de salut qui l'empêcha d'exécuter son funeste dessein. Peutêtre fut-ce Charles Weiss qui s'ingéniait à lui venir en aide!
Rouget de Lisle avait rompu avec sa famille dont le ■ plus proche parent était son frère le général. Nous trouvons dans sa correspondance une lettre qui fixe la date de la mort de ce général.
Voici cette lettre:
« Monsieur, « J'ai la douleur de vous annoncer que le général Rouget votre frère est à l'agonie depuis ce matin à 2 heures et qu'il ne paraît pas devoir passer la journée. « J'ai l'honneur de vous saluer,
« Le Lieutenant-Général Vichery.
« Paris, le li octobre 1833, à 9 lieures du malin. »
L'adresse porte : « Monsieur Rouget de Li^le, à Choisyle-Roi. près Paris. »
J! Dans la première partie de ce volume, il esl facile de reconsliluer la vie de Rouget de Lisle, entre la date de sa dernière lettre à AYeiss, et celle qui lui annonce la mort de son frère.
Peut-être eùt-il été à propos de citer ici deux lettres de M. Gindre de Mancy à Rouget de Lisle, mais leur place se trouverait mieuxchoisie dans la reproduction intégrale de la correspondance et des œuvres de Rouget de Lisle.
Nous en étions là de la correspondance de Rouget de Lisle et de Weiss. Il nous semblait qu'il n'y avait pas de raisons pour que ce fût la fin de cette correspondance. Alors, mù par ce sentiment d'exactitude dans nos recherches, nous avons fait de nouvelles démarches, dont le résultat forme un appendice aux volumes de la première édition, et (ju'il est tout naturel d'intercaler dans ceux de la seconde.
Sur la vie de Rouget de Lisle, nous avons trouvé à la bibliothèque de Besançon, dans sa correspondance avec Charles AVeiss, ces nouveaux détails. Ils confirment et complètent l'histoire des malheurs qui n'ont cessé d'abreuver d'ennuis, de chagrins et de misères la vie de l'auteur de la Marseillaise jnsqn' h la Révolution de 1830.
Nous ne possédions la correspondance de Rouget avec Weiss que jusqu'en 1823. Or, Weiss n'est mort qu'en 1866, le 11 février. Pourquoi cette correspondance at-clle été interrompue ? Telle était la question que nous devions nous poser naturellement. Or, nous avons trouvé les originaux des lettres manuscrites de Rouget et la dernière porte la date du 29 octobre 1832.
Nous allons successivement, et par date chronologique, passer en revue cette série de lettres aussi rapidement que possible. Elle est à la fois triste et très intéressante.
La première est datée du 31 juillet 1823. Elle com-
mence par un témoignage de reconnaissance pour Weiss: <!f Ainsi, mon ami, de quelque manière (jue je m'y « prenne, je ne pourrai échapper à votre infaligable et « inépuisable amitié. » Weiss ne faisait pas seulement du bien à Rouget, son ami, mais il secourait les malheureux partout où il le pouvait. Rouget s'occupait alors de recueillir les éléments de son volume des Chants français et Weiss le secondait pour lui trouver des adhérents à la souscription de ce volume. Une lueur d'espoir, la vente de ce volume, sourit alors à la sombre misère;: de Rouget, et Béranger apparaît aussi comme le fauteur de cette perspective heureuse. Un personnage vint trouver Rouget lui offrant 200 francs par mois, pendant sIxî? mois, pour attendre une situation qui annuellement lui vaudrait un traitement de 2 à 3,000 francs. Cette per-, spective n'aboutit pas et pourtant Rouget était dans une situation telle qu'il écrivait : « Avez-vous eu froid ? me « disiez-vous (Weiss) à la (In de l'hiver. — Cette « fois-ci, Charles, c'a été bien pire: j'ai eu... faim. « froid pendant l'hiver, laim pendant l'été... c'est moi- « tié plus que la cigale de la ftible ; au reste, ce rapport c( n'est pas le seul que j'aie avec elle. »
Là aussi interviennent deux personnes qui ont concuru à améliorer un peu le sort de Rouget, M. et M'"^ Marquiset. Rouget en était alors à presser la gravure des planches de son volume des Chants français. Ternaux aussi lui prête son concours pour lui procurer des souscripteurs. Rouget et ses rares amis comptaient sur un bon résultat par la publication de ce volume; nous verrons combien ils ont tous été déçus !
Les faveurs n'étaient pas alors pour les hommes de talent qui se sont immortalisés, maispour les misérables juges qui guettaient les esprits indépendants. On poursuivait alors une troisième fois Réranger parce qu'on
avait fait une centième contrefaçon de ses chansons. Cette poursuite arrachait à Rouget cette exclamation : « Quelle indignité ! quelle persécution vis-à-vis d'un pa- (( reil homme qui mérite moins lapins simple admoni- « tion que ne méritent le carcan et les galères un tas « de misérables, de vils saltimbanques, accablés sous « le poids des faveurs ministérielles. Pauvres, pauvres « Français, comme on nous traite! » — Est-ce que parfois on ne pourrait pas en dire encore autant, même de nos jours ? Hélas !
Rouget, désespéré, nourrissait toujours le projet de s'en aller à travers champs jusqu'à ce (lue mort s'ensuive. 11 avait en perspective des excursions, dans quel but ? grand Dieu ! « le seul dont je fusse occupé, c'était « de m'endormiren route, au pied d'un arbre, si je dece vais être assez heureux pour en trouver un quand le (( moment serait venu ! »
Cette vie de perspective de privations et d'angoisses ne tue pas absolument chez lui un sentiment de gaité qui se retrouve par ci, parla, dans ses lettres. Il sait son ami malade, il le conseille. Nos exploiteurs des vertus curatives du goudron verraient avec plaisir combien il préconise l'usage de l'eau de goudron pour guérir son ami Weiss, parce qu'il s'en est bien trouvé lui-même, et il cite, à ce propos, Georges Rerkeley, philosophe, théologien et savant qui, en 1741, avait publié, entre autres nombreux travaux, une étude sur l'eau de goudron. Ce travail, sous le nom de Sirès, a été traduit en français par Rouiller, en 1748 et en 1752. Voilà l'auteur de la Marseillaise médecin empirique, mais très convaincu par l'expérience. Qui soupçonnait en lui ce talent ?
Dans cette correspondance de la fin de 1823, Rouget de Lisle recommande à son ami une petite dame Rodel
qui conduil son fils au collège de Besançon. Cette chère petite dame Rodet était la maîtresse du café de Lons-le- Saulnier, que les cuirassiers de l'Empereur avaient saccagé en 1814, au retour de l'île d'Elbe. Rouget passe pour avoir été l'intime ami de celte dame. Elle compte, dit-on, pour une des rares femmes qui avaient fait battre son cœur. Gloire lui en soit rendue !
Dans la correspondance de Rouget avec Weiss, en 18:24, rien de nouveau, sinon les préoccupations constantes et les soins que Rouget apporte à la confection de son volume, son seul espoir de salut. Durant cette année. Rouget et AVeiss se sont vus quelques moments à Paris où ce dernier a fait une apparition.
En décembre 18^25, commencent à paraître les premiers exemplaires des Chants français. Immédiatement, Rouget en fait part à son ami. Et dans une lettre datée de janvier 1825, Weiss ayant traité Rouget de compositeur, celui-ci le reprend : « Je suis compositeur, « mon ami, comme un faiseur de charades est poète. » Assurément Rouget ne péchait pas par excès de vanité.
Les journaux commençaient à apprécier la publication de Rouget de Lisle. Le Mercure en avait parlé avantageusement; mais la défection de M. Ternaux qui avait promis une avance de fonds à Rouget, le peu d'écoulement des volumes publiés avaient jeté une profonde inquiétude dans l'esprit de l'auteur, qui avait surtout la préoccupation de rembourser ce qu'il pouvait devoir. Il ne songeait pas personnellement à lui, habitué à vivre de privations. Rouget de. Lisle habitait alors ^1, passage Saulnier. — Ce pauvre Rouget, toujours aux expédients pour tirer parti de ses œuvres, voyait son volume s'écouler lentement, péniblement. C'était le contraire de ce qu'il rêvait, car nous sommes en mars et il avait à payer 2,000 francs; il comptait sur la rentrée du double de
celte somme, il n'en avait pas même reçu la moitié; il fondait son espoir sur une promesse formelle d'un prêt de 2,000 francs. Le prometleur lui fit faux-bond et le voilà de rechef dans des inquiétudes mortelles. Pour toutes ressources, il comptait hypothéquer(hypothéquer, grand Dieu !) son opéra de Macbeth, reçu au théâtre de l'Opéra et dont on avait annoncé la représentation pour un temps relativement prochain. Nous sommes au 15 mars
Malgré sa situation précaire, Rouget avait quelques belles relations artistiques, scientifiques ou littéraires. Mais ce n'est pas là qu'il pouvait trouver ce qui lui manquait. Charles ^'odier, son compatriote, casé à la bibliothèque de l'Arsenal, avait été plus que froid avec lui et peu obligeant; Chappe, l'inventeur du télégraphe, retiré et pensionné de 10,000 francs, avait sa famille qui absorbait son revenu; le comte Orlolf, qui venait de publier un volume de fables russes pour lesquelles Rouget avait fait une préface, ne se doutait pas de la misère de son collaborateur et puis il venait de partir brusquement. Et puis Rouget ne savait pas demander. Son amourpropre lui faisait mal voir et mal juger des gens. Et puis les gens d'argent, les fourmis égoïstes, ne sont pas prêteuses aux cigales qui n'ont pas pu amasser de grain pour l'hiver, et puis l'organisation sociale, trop jeune encore, pour faire la part des auteurs des œuvres d'art; tout, en un mot, concourait à laisser Rouget dans le plus profond dénùment, avec une œuvre de valeur en main, avec deux œuvres, ses Chants français et son Macbeth! Pendant l'année 1825, Rouget de Lisie travaille à un journal qui se publie sous le nom de Revue britannique^ en vivant très maigrement du produit de la vente de quelques exemplaires de son recueil les Chants français. Son opéra Macbeth est reçu. On en commence
l'étude et les répétitions, mais Rossini vient interposer son nom et son influence pour faire exécuter une pièce dont il a fait la musique.
Arrive la néfaste année 1826, si regrettable à tous les points de vue.
A la date du 9 juin 1826 , il écrit à son ami Weiss : <( Je vais encore vous affliger, mon ami, ce qui me con- <( sole et doit vous consoler, c'est décidément pour la « dernière fois,
« Je suis à Sainte-Pélagie de ce matin : j'y suis pour « une somme de 500 francs qui, avec les frais, s'élèvera « au moins à 800 francs ; j'y suis dans le plus complet « dénuement et sans le sou, etc. Et par cojiséquent dans « l'heureuse impuissance d'y prolonger mon existence. « Cette dette faisait partie des 2,000 francs dont je vous <( ai parlé, mais la seule de cette nature, etc.. »
Sa lettre se termine ainsi : « J'ai été un homme bon, « honnête, dévoué àsesamis,àsapatrie, incapablederien « qui pût déroger à de tels sentiments. Devaient-ils me <( conduire où je suis ?... Croyons que je fais une excep- « tion malheureuse. Adieu.
Nous savons déjà que c'est à la requête de Boudousquié, avocat, plus tard député, qu'étaient dues ces poursuites et cette incarcération. Nous savons aussi que c'est Déranger qui fit sortir de prison son ami Rouget après dix-huit jours de séjour dans la prison. Elle était située rue de la Clef, n°14. C'est là qu'il se faisait adresser ses lettres. Quelles angoisses il éprouve dans ce repaire de misérables !
Le 28 juin il apprend, par une nouvelle lettre à Weiss, qu'il est sorti de prison. : « Apprendrez-vous avec quelce que plaisir que je ne suis plus à Sainte-Pélagie? J'en
« sortis avant-hier soir. Comment, par l'intermédiaire « de qui? je lignore. Tout s'est fait par le moyen d'un « intermédiaire dont je ne soupçonnais pas même les bons « offices, ne les ayant point réclamés, non plus que ceux « de personne. Cet intermédiaire, quel pouvait-il être, « sinon ce bon Déranger, qui, je ne sais comment, ayant « appris ma mésaventure à la campagne, accourut à « Paris, me fil parvenir une lettre le 21 au soir, par la- (( quelle il me demandait quelques renseignements; sur « ma réponse, me récrivit le 22 qu'il repartait pour la « campagne, mais que son absence n'empêcherait point a que je ne fusse en liberté dans deux ou trois jours, et (L le 26, à 3 heures de l'après-midi, un de ses amis vint « m'enlever de ma triste demeure. Je n'en sais pas da- « vantage. Quand je serai au courant je vous y mettrai; (( à moins que votre silence ne me l'impose à moi-même.
«Ah! mon cher Weiss, quelle épreuve je viens de « subir? à 66 ans! Après la conduite que j'ai tenue ! (( Dans ce même pays que j'ai tant aimé, que j'aimerai « toujours, que j'ai servi peut-être !... Quel séjour! « quel enfer !... Et comme ma situation eu augmentait c( les horreurs ! Croyez-moi si vous voulez : le seul sen- « timent supportable que j'aie épouvé pendant les dix-huit « jours de ma détention a été l'espoir que je n'y survi- « vraispas;espoir que semblaient confirmer des douleurs «■ d'entrailles qui m'ont cruellement tourmenté pendant « les cinq ou six premiers jours; malheureusement cela « n'a pas duré.
« Un désastre d'un autre genre m'attendait ici : « obligé de laisser tout à l'abandon, j'avais envoyé mes « clefs à l'hôtesse de la maison où vous savez que je suis « depuis plus de deux ans (21, passage Saulnier). Une (( partie de mes effets a été volée ; l'autre, qui est aussi « la plus grande, a été mise en gage par cette créature
« qui, pendant ce temps-là, me laissait à Sainte-Péla- <( gie dans la plus aflreuse pénurie.
« La pauvre Fanny (une amie dont il est souvent « question dans la correspondance), à ma requête, a « voulu prendre connaissance de l'état des choses. Mais « tout le résultat de ses bons offices a été de me donner (( l'avant-goùt de la plus triste réalité; si bien qu'en ar- (( rivant ici, je me suis trouvé sans un habit, sans une « chemise autre que celle que j'avais sur le corps. Il a « fallu jouer des couteaux pour ravoir ce qui n'est pas « irrévocablement perdu. J'y suis parvenu ; mais, bon « dieu ! à quoi cela me réduit-il ?
« Que faire? que devenir ?... Un billet de Déranger « m'annonce qu'on s'occupe de moi, de mon avenir; (( Mais qui? Mais dans quel sens ?
« L'incertitude fut toujours pour moi le plus cruel de (( tous les maux, et je ne puis faire un pas, un mouvc- « ment qu'elle ne l'assiège, ni concevoir une idée, une <( espérance qu'elle ne l'empoisonne.
« Vous avez dû recevoir par la poste le dernier nu- (( méro de la Revue. Sinon, vous le recevrez par le pre- « mier envoi de M. Labbe. Vous y trouverez l'article du « Corse qui s'est laissé mourir de faim dans les prisons (( de Bastia. Sauf quelques modifications, peu s'en est « fallu que je lui servisse de pendant...
« Macbeth entrera décidément en répétition au mois « d'octobre... »
Ainsi voilà Rouget de Lisle qui, aujourd'hui, a une statue à Lons-le-Saulnier, une statue à Choisy-le-Roy; qui en aura une à Strasbourg le jour où celte ville redeviendra française, soit par une révolution sociale, soit par la force de nos armées; qui a un petit, mais touchant monument à Montaigu, voilà Rouget de Lisle qui a failli
mourir de misère et de faim dans une prison, en plein Paris, en 1826 ! Quelle honte, bon Dieu .'pour les hommes et les gouvernements qui l'ont réduit à cet incroyable désespoir ! On pourrait dire pour tous les Français !
Weiss s'occupait de son ami, écrivait à Casimir Perier; à Michaud cadet, autre honorable, à Lafitte, pour qu'ils délivrassent l'auteur de la Marseillaise.
En réalité, c'était « aux dépens du pauvre Béranger » que s'opérait la délivrance de Rouget.
Autre incident malheureux : Macbeth devait être représenté en octobre; mais voilà que « M. Rossini a réflé- (( chi que, pour ses intérêts de gloire et d'argent, il « valait mieux que son Mahomet fût joué cet automne (( qu'à présent. Il a demandé que cela fut ainsi; comme « de raison, tous les autres intérêts, toutes les autres « convenances ont disparu et Mahomet prend la place « de Macbeth, que voilà renvoyé où?... Il n'est plus « possible de le prévoir. »
A la date du 29 août, Rouget écrit à "Weiss: « Lorsque « je vous écrivis en sortant de Sainte-Pélagie, mon « cher ami, j'ignorais encore que ce fût aux dépens de « ce pauvre Déranger. Vous parlez de sa fortune ! Elle « se réduit, pour le revenu, au chétif équivalent de la a place qu'il a perdue (1,200 francs par an), et ce revenu « ne lui suffit qu'en vertu de son extrême économie, « favorisée, il est vrai, par sa position dans le monde. »
Au commencement de 1827, Rouget de Lisle, bercé de l'espoir de voir enfin jouer son opéra Macbeth, peut, grâce çiu concours pécuniaire de son ami Weiss, changer de logement. A celui qu'il occupait, 21, passage Saulnier, il était scandaleusement rançonné; et il vint habiter 19, rue des Grands-Augustins. Là il semble devoir inaugurer un avenir moins sombre. On a entendu la musique de son opéra Macbeth. Mais, nouveaux empè-
chements, le directeur de l'Opéra, M. le vicomte de La Rochefoucault, a eu l'idée d'y faire entendre de la musique religieuse. A de Jouy on demande un libretto, Moïse, dont Rossini fera la musique. Devant cette exécution toute autre étude devra cesser pour qu'on se livre à celle du Moïse. Mais on promet quand même à MM. Chélard que l'opéra sera représenté le 9 avril. Nous sommes au commencement de 1827.
Moïse, joué en avril, eut un succès plus bruyant que légitime; par conséquent, le retard de la représentation de Macbeth sera de peu de durée. Mais, nouveau et inouï malheur! L'administralion de l'Opéra a reçu à l'unanimité le libretto et la musique. Le nom de l'auteur du libretto, Rouget de Lisle, a dû être prononcé, et M. le vicomte de La Rochefoucault a été terrifié à cette nouvelle qui a été transmise par une dame charitable !
D'une lettre écrite à la date du 12 avril 1827, il faut extraire les passages suivants; il sont navrants plus peut-être que tous les autres. Voilà l'auteur d'une pièce qui a de la valeur, qui va être jouée à l'Opéra, qui est faite par un nom devenu immortel et à qui manque la garde-robe nécessaire pour qu'il puisse se présenter. Quelle leçon pour les pauvres auteurs ! Quelle effrayante perspective pour qui a du talent justifié par des œuvres que plus tard on achète à prix d'or ! « Pauvre Millet, tu (( as vécu de privations et c'est par des centaines de (( mille francs qu'on payait ton Angélus ! C'est en pleu- « rant que ton vieil ami, mort aujourd'hui comme toi, (( Eugène Lavieille, me racontait vos souffrances, vos « privations, vos misères souffertes en commun * ! »
Ah ! c'est le cas de rappeler ce vers de Déranger, ten-
1. Confidence que me faisait Eugène Lavieille, peintre, ami de Millet.
dant la main pour la famille malheureuse du pauvre chansonnier Debraux :
9 Ah ! du talent, le besoin est l'écueil. 3
« Il y aura demain huit jours que, dans une asssem- « blée à l'administration de l'Opéra, les ordres furent « donnés pour que Macbeth fût joué dans six semaines. « Je dois vous dire que différentes raisons ont nécessité « la révélation de mon nom au terrible vicomte.
(( Une très aimable dame s'est chargée de cette négo- « ciation; elle a parfaitement réussi. Il a été convenu « que l'ouvrage resterait sous le nom de son père puta- « tif; mais mon nom n'est plus un secret, et je ne garde « plus qu'un demi-incognito. Ceci me met en position « de surveiller et de suivre les répétitions de loin en « loin ; chose essentielle.
« Or, mon pauvre ami, tel est l'état où, d'encore en « encore, se trouve réduite ma garde-robe, qu'à la lettre oc je ne puis me présenter nulle part, surtout vis-à-vis « de gens pour qui l'écorce est tout, et qui, par état non « moins que par caractère, ne jugent un oiseau que par « le plumage. De là résultent les dépenses nécessaires « de quelques vêtements et d'un peu de linge. A quoi « il faut joindre ce qui reste à payer des malheureux « :2,000 francs dont je vous ai tant ennuyé, puis ce qu'il « me faut pour vivoter jusqu'au moment qui doit enfin « décider de mon sort.
(c Pour subvenir à tout cela, j'ai imaginé d'emprunter <( 1,200 francs imputables, jusqu'à concurrence de <r paiement, sur la première représentation de Macbeth. «. Observez que rien n'en est aliéné, qu'une pièce ne « tombe jamais à ce spectacle comme aux autres, et qu'il a n'en est aucune qui ne soit jouée de quinze à vingt
« fois ; qu'enfin la rétribution est fixée à 300 francs « si ce n'est à 500 pour les quarante premières repré- « sentations; je ne sais pas dans quelle proportion pour « les suivantes.
« En conséquence, j'ai cherché les 1,200 francs en « question ».
Le malheureux Rouget chercha sans trouver. Comment fit-il ?...
Au 25 juin il écrit :
« Macbeth va donc être joué ! Ils veulent que ce soit « vendredi prochain, et c'est à mon grand regret; je « voudrais que l'ouvrage fût dilîéré au moins jusqu'à « lundi. Il est difficile, n'est point su comme il devrait | <( l'être, et je crains fort que deux répétitions générales \ (( qu'on lui accorde ne soient insuffisantes. Je ne suis l (( rien moins que rassuré sur l'événement. Nous <( sommes servis à souhait par l'administration et les (( acteurs. Danses, costumes, décorations, tout cela est (( à merveille. Le poème parait réunir tous les suffrages, (( quoique d'un genre tout nouveau à ce théâtre et bien (( hasardé. Le compositeur a magnifiquement rempli sa « tâche dans les deux premiers actes, que tout le monde <( dit être entraînants; mais je tremble qu'il ne se soit « trompé dans le troisième, et alors !... Il est temps (( que finisse l'incertitude où je suis à cet égard; jointe (( à mes autres tribulations, elle m'accable. »
Nous en sommes arrivés aux dernières lettres de la correspondance de Rouget avec son ami et constamment dévoué Weiss. Naturellement il parle de la représenta- ' tion de Macbeth. Dans une lettre datée du 27 juillet 1827, nous lisons ce qui suit :
(( Je n'ai pas cru devoir vous rendre compte du succès
€ de Macbeth; succès qui, bien que réel, n'a point ré- (( pondu à mes espérances premières, et, dans le fait, (( ne devait point y répondre. Le compositeur s'est com- « plètement trompé, sa partition contient de belles « choses, mais se trouve entachée d'un défaut radical « qui s'étend sur tout l'ouvrage et devient incompatible (( avec un grand succès. Ce malheureux homme pousse « l'amour-propre, l'entêtement et l'esprit de domination « à un excès qui n'est pas convenable. Il a commencé « par m'évincer de toute coopération, sous prétexte qu'il « ne voulait pas se mettre en tutelle. D'où il résulte « que mes intentions principales, que presque toutes (( mes intentions ont été tronquées et dénaturées. Ente suite il a repoussé les avis de tous ceux qu'il a eu l'air « de consulter et a fini par se constituer seul juge de <( son travail qu'il n'a pas manqué de trouver irrépro- « chable, sublime comme il le trouve encore aujourd'hui « que le juge suprême, le public, a sanctionné les ob- « servations que moi et d'autres avions faites. Joignez à <( cela que l'ouvrage est très faiblement joué, et que la « mise en scène est déplorable, si bien que je n'ai pas « eu la satisfaction de voir une seule de mes idées con- « venablement exécutée. L'influence du rossinisme, (( auquel, plus que jamais, on sacrifie tout, a présidé à (( tout ceci, et toute ma surprise est que nous n'ayons « pas fait une lourde chute. Telle était ma conviction à (( ce sujet, que j'ai protesté officiellement contre la re- (( présentation qui me paraissait horriblement préci- « pitée et que je n'ai pas voulu assister à la première.
(( Tel qu'il est, cependant, Macbeth paraissait annon- « cer un cours assez satisfaisant. De la deuxième cà la « cinquième, les recettes sont allées en augmentant; et, « malgré la saison, ces recettes ne laissaient pas que « d'être considérables. Le public prenait en gré cet
— lOi —
(( ouvrage, l'écoulait d'un bout à l'autre avec un intérêt (( soutenu, et n'a manifesté jamais l'ombre d'improba- (( tion. Je me bornais à espérer une douzaine de repré- (( senlations, ce qu'on m'assurait être le minimum de « celles accordées aux pièces de celte nature. Qu'arrive- (( t-il? Depuis vendredi, 13, Macbethsc trouve suspendu (( sans aucune raison plausible. Nous attribuons ce mé- (( compte aux manœuvres avérées du dilettantisme. Mais « à cette cause, Chélard m'apprit bier qu'il s'enjoignait «.( une autre. M. le vicomte de La Rochefoucault est (( menacé d'une disgrâce. Il a des ennemis; quel courti- (( san n'en a pas, surtout quand sa faveur décline ! On a (( déterré à la Cour que j'étais l'auteur de Macbeth; on (( y fait un crime à M. le chargé des Arts d'avoir laissé (( jouer un ouvrage de l'auteur de VInfdme Marseil- (( laise. et vous devinez que ni l'ouvrage ni les auteurs (( n'ont pu résister à une considération pareille.
(( Cet événement me jette dans le bourbier plus avant que jamais. ;)
Au l''" août, dans une longue lettre, Rouget de Lisle donne de nouveaux détails sur la représentation de Macbeth :
« Quelles explications pourrais-je d'ailleurs vous douce ner sur Macbeth ? Ils l'ont assassiné, déloyalement (( assassiné, comme lui-même assassine le pauvre Dun- (( can, et, ce faisant, ils m'ont assassiné moi-même. (( C'était un bon poème, grâce à Shakespeare; le public « paraissait l'apprécier, y prendre gré de plus en plus, (( et quoique, à beaucoup près, la musique ne fût pas ce « qu'elle pouvait, ce qu'elle devait être, il pouvait fource nir une assez honorable et assez avantageuse carrière. « Mais pour celail eût fallu queee malheureux vicomte
« ne fut pas un pleutre, que Rossini et les Rossinisles « ne fussent pas de vils intrigants, et que moi je ne « fusse pas l'auteur de cette Infâme Marseillaise; « toutes choses irrémédiables, comme vous voyez ; et, « pour ce qui m'est personnel, je n'y changerais pas un « iota, s'agit-il de cent existences, aussi heureuses, « aussi brillantes que la mienne est abjecte et déplo- « rable. »
Là finit dans la collection des lettres de Rouget à Weiss ce que nous avons dû faire connaître ici par ces extraits.
L'année 18^8 fut aussi malheureuse que les précédentes pour le pauvre Rouget : nous avons vu au commencement de ce volume sa lettre à Déranger et la tentative de Rouget de mettre à exécution son projet longtemps prémédité d'en finir avec la vie en s'en allant à travers champs jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Pour terminer notre étude, nous allons passer à la critique des œuvres de Rouget et nous finirons cette seconde partie en rendant d'abord un témoignage de haute estime à feu M. Amédée Rouget de Lisle, qui fut maire de Saint-Mandé, et qui a consacré sa vie à recueillir tout ce qui pouvait intéresser à l'histoire de son illustre parent. C'est grâce à lui que nous avons pu trouver tous les documents pour servir à l'histoire de l'auteur de la Marseillaise. Depuis quelques annéesM. Amédée Rouget de Lisle est mort ; nous devons donc à sa mémoire un témoignage de haute estime pour le zèle et le soin qu'il a mis à collectionner tous ces documents.
Haut de stature, M. Amédée Rouget ressemblait beaucoup au médaillon fait par David d'Angers de son malheureux et illustre parent. Nous avons souvent eu occasion de le voir, de causer avec lui, soit dans des réu-
nions publiques, soit dans des banquets artistiques et littéraires, soit dans l'intimité.
Il lui restait une tille, dernier rejeton de la famille Piouget. Collectionneur surtout, en ce qui concernait les détails historiques de la Révolution française, il a dû laisser de précieux documents sur l'histoire depuisl789.
Nous terminerons enfin cette seconde partie par la reproduction delà lettredu commissaire-priseurqui a vendu les papiers laissés par Rouget de Lisle à sa mort, papiers peu nombreux mais d'autant plus précieux qu'on y trouve les détails où nous avons puisé, et la liste des divers travaux de Rouget de Lisle. Où étaitM. Amédée quand son parent est mort? Rien ne l'indique, mais l'héritière directe de Rouget, M'"' la baronne d'Expilly, ayant renoncé à la succession de son parent, ce qu'il possédait a dû être vendu aux enchères. Et pour quelle somme, bon Dieu! c'est dérisoire. Un amateur, M. Pochet-Desroches, ancien commerçant en verrerie, avec lequel j'avais eu des relations d'affaires, est devenu propriétaire des œuvres originales de Rouget de Lisle. Il nous, les a confiées et c'est sur des documents authentiques que copie a été prise avec un soin scrupuleux des œuvres de l'auteur de la Marseillaise.
Un dernier mot: Avant de mourir, Rouget avait probablement fait quelques petites économies, mal placées sans doute, car on trouve dans ses papiers, à la date du 15 janvier 1836, année pendant laquelle il est mort, une lettre ainsi conçue :
« Paris, le lô janvier 1836.
« Monsieur,
« Veuillez avoir la bonté de vous rendre chez moi dimanche 17 courant, à midi et demi, pour vous concerter avec plusieurs autres intéressés sur le parti qu'il faut prendre à l'égard de M. Levavasseur, dont les payements
sont suspendus par suite de l'incendie de la rue du Pol-
de-Fer.
« P. Hue,
« rue de Paradis-Poissonnière, 00.
« Monsieur,
« Monsieur Rouget de Lisle,
« chez M. Voiart,
« à Choisy-le-Roi. »
La malechance a donc poursuivi Rouget jusqu'à la fin de sa carrière; je dirai plus, jusqu'à la vente des œuvres qu'il a laissées.
M. Amédée Rouget de Lisle, dont nous avons fait ressortir le culte pour son illustre parent, voulant connaître exactement sinon les œuvres du moins la liste des œuvres de l'auteur de la Marseillaise, s'adressa au commissaire-priseur qui en avait fait l'adjudication, M. Luc Proteau, retiré à Orléans. Voici la réponse à la demande qu'il lui fit:
-( Orléans, ce 28 avril 18o3.
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en termes trop flatteurs, m'a trouvé absent d'Orléans. Je m'empresse d'y répondre aussitôt mon retour et de vous adresser le relevé des autographes de feu votre illustre parent et homonyme, dont j'ai été tenter la vente, jadis, sous les auspices de la famille Yoïart, mais sans succès faute d'enchérisseurs. »
Voici ce catalogue :
Du n" 1 au n" 91 :
Hymnes, romances historiques, la fameuse chanson sous le ministère Turgot (177G) Vivent les bons esprits encyclopédistes; le Sidney français; Chant de mort; les Bandoliers ;
l'Hymne à la Liberté (1791); Loin de nous le vain délire^ précédé d'un historique; Roland à Roncevaux (1792); la Marseillaise, fin d'avril 1792, dans la nuit qui suivit la déclaration de guerre; l'Hymne à la Raison (1793); le Chant du 9 Thermidor (31 juillet 1794); le Chant du Combat, demandé par le premier consul, après le 18 brumaire; Vengeance (1798), devenu le chant de guerre de l'armée d'Egypte.
Contes, fables, chansons, stances, dont Rosa mourante, chant élégiaque, etc., etc.
Du n» 92 au nM35, quarante-quatre pièces dont: quatre lettres à Bonaparte, une à Carnot, quatorze aux Directeurs, ■ deux à Lacuée.
Du n" 136 au n» 147, douze pièces, lettres et notes conlldentielles.
N" 148, Historique et souvenir de Quiberon (deux cahiers in-folio). Dix pièces de théâtre.
N' 149, L'Aurore d'un beau jour, comédie en un acte, mêlée de musique (autographe).
N° 150, Les Mœurs du XIIP siècle, ou Adélaïde de Walfingue, en cinq actes, imitée de Kotzebue (autographe).
N° 151, L'Ile enchantée, comédie en un acte, mêlée de musique, imitée de Métastase (autographe).
N° 152, Almanzor et Félime, opéra-féerie en trois actes et en vers (copié par une main étrangère).
N" 153, L'Ile déserte, petite pièce en prose (copiée).
N° 154, Semirac , tragédie lyrique en cinq actes (autographe).
N" 155, Créqui et Clémentine, comédie en trois actes, mêlée de musique (autographe).
N" 156, Othello, tragédie en cinq actes et en vers (autographe avec corrections).
N" 157, Fierval, ou le Fanfaron démasqué, comédie en un acte et en vers (autographe).
N<» 158, Marguerite d'Anjou, en trois actes mêlés de musique (autographe).
Voici le relevé des autographes vendus aux enchères le 23 février 1838 :
N" I à 6 dontIesBonsEspritsencyclopédistes,a(ijugés 2 20
7 à iO dont la Porte de l'Enfer, adjugés 1 70
lia 10 dont ExIiortatioH sur la Vie du monde, adjugés i :25
jJO à 2 i dont Poésies diverses, adjugés i 55
25 à 20 dont yuture des Eaux, adjugés l 50
:]0 Chant de Mort, adjugé 3 50
31 Poésies diverses, — 3 25
32 Roland à Honcevauj-, adjugé . . I 55
33 Hymne à la Raison, — 7 75
3i Citant du 9 Thermidor, adjugé 3 *
34 bis le Chant du Combat, adjugé. 2 05
35 )>H;/t'«Hc^, chant de l'armée d'Egypte. .. . 2 »
30 A7(?^<'/', adjugé 1 n
37 et 38 la Paix sur la campagne de Russie et
Bayard, adjugé 1 50
30 et 40 dont le Chant du Jura, adjugés 1 »
41 et 42 dont les Industriels, — 2 35
43 et 44 dont les Bandoliers, — 210
45 à 47 Trois pièces dont la Mère et le Lion 2 10
48 à 54 Sept pièces dont/« Gascon et l'Epiyramme,
adjugés 2 »
55 à 57 Trois pièces dont la Solution théoloyique,
adjugés 1 30
55 à 57 Deux pièces dont le Sifflet, retirées faute
d'enchères, mémoire » d
60 à 61 Deux pièces dont Vers sur une femme
grosse, retirées faute d'enchères » »
Total: quarante-quatre francs cinquante-cinq
centimes 44 55
Les frais se sont élevés à 166 12
La vente n'ayant produit que . . 44 55 Le commissaire-priseur s'est trouvé en
déficit de 121 57
« Pendant la vente une opposition à la livraison des derniers avait été formée, pour une somme de 144 francs, par M. Adolphe Chanal, lieutenant d'artillerie.
« Des insertions payées avaient été faites dans les journaux spéciaux le Gratis, les Petites Affiches, le Journal des Artistes et l'Artiste.
« Des insertions gratuites avaient été obtenues (sur la présentation d'une lettre de Béranger), et avaient paru dans le National, le Courrier français, le Siècle, le Bon Sens, le Corsaire et le Charivari,
« Voilà tous les renseignements, monsieur, qu'il est en mon pouvoir de vous donner. Quant à ceux que vous croyez pouvoir obtenir de mon érudition, ils tromperont complètement votre attente. Mon savoir est nul. Je sais seulement écouter avec une religieuse attention les causeurs instruits, les savants aimables, les poètes et les artistes éminents, et je n'oublierai jamais quelles heures délicieuses j'ai passées dans la société des personnes d'élite dont vous invoquez le souvenir que je garde précieusement dans ma mémoire.
« Quant aux manuscrits de votre illustre et cher parent, je n'en possède malheureusement aucun, car je m'empresserais de vous l'offrir aussitôt et j'ignorais la vente qui, dites-vous, a eu lieu en 1848. J'avais vendu ma charge depuis quatre ans pour satisfaire mon goût pour les voyages.
« Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
« Signé: Luc Proteau. »
En examinant cette liste et les pièces dont nous possédons les volumes ou des copies, il est facile de voir que nous n'avons pas la collection complète des œuvres
de Rouget de Lisle. Peut-être la publication de ce volume et sa divulgation nous permettront-elles un jour d'avoir sous les yeux les pièces qui manquent à l'appel. Nous allons maintenant faire un examen critique et une analyse des pièces principales des œuvres qui sont en nos mains.