CHŒUR DES SOLDATS ET DES MATELOTS
.Mourons pour la patrie !
C'est le sort le plus heau, le plus digne d'envie.
LE CAPITAINE
Ce pavillon dont sur les mers Nous devions soutenir la gloire N'aura-t-il vu que nos revers?
A la patrie, à l'univers, Nous qui jurâmes la victoire, Pourrons-nous accepter des fers?
CHŒUR
Mourons pour la patrie !
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
LE CAPITAINE
Pourrons-nous au joug des Anglais Soumettre une tète servile, Nous hommes libres, nous Français?
Parmi l'opprobre et les regrets, Irons-nous vieillir dans leur île, De leur mépris dignes objets?
CHŒUR
Mourons pour la patrie !
C'est le sort le plus beau, le plus digue d'envie.
LE CAPITAINE
Oui, suivons un transport si beau; Qu'un noble trépas nous honore, Pour nous la vie est un fardeau.
Entr'ouvrons les flancs du vaisseau Et que nos mains lilires encore A nous tous creusent un tombeau.
CHŒUR
Mourons pour la patrie I C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
LE CAPITAINE
Pavillons, flammes, étendards, Signes de triomphe et de joie.
Brillez sur ces flottants remparts, 0 liberté! de toutes parts, Que ta bannière se déploie, Et charme nos derniers regards !
CHŒUR
Mourons pour la patrie !
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
LE CAPITAINE
Approche, superbe vainqueur I
Approche, les vaincus t'attendent,
Prêts à couronner ta valeur.
Tu diras à ton dictateur
Comment les vrais Français se rendent :
Qu'il frémisse au nom du Vengeur!
CHŒUR
Mourons pour la patrie!
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
1,E CAPITAINE
Voici le moment glorieux ; Notre immortalité commence :
Sur l'avenir fixons nos yeux...
TOUS {les bras tendus vers la flotte française)
Amis, recevez nos adieux :
Douce patrie! heureuse France!
Entends, reçois nos derniers vœux.
Je meurs pour la patrie !
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
[Le vaisseau s' abîme.) Dormez du sommeil des héros Guerriers, républicains fidèles!
Dormez; des palmes immortelles Croissent pour vous du sein des eaux.
Aux saintes pages de l'histoire, Au cœur sensible des Français, La reconnaissance à jamais Va consacrer votre mémoire.
Dans un pelit volume de 130 pages, sans nom d'auteur, même sans nom d'imprimeur et sans date, Rouget de Lisle a publié un récit dans lequel il raconte l'histoire de l'expédition de Quiberon. Cette édition, assurément très rare, a pour épigraphe, sur la première page : Domestica facta — Faits nationaux. Nous avons eu en main un autre volume, extrait de la Bibliothèque des Mémoires, par M. de Lescure, tome XXXI, qui forme la seconde édition de ces pages historiques. Rouget de Lisle cite deux vers d'Horace qui font allusion aux horreurs de la guerre civile : « Quu, quo, scelesti, ruitis ? — Forcenés, oii vous précipitez-vous? En quo perduxit miseras discordia cives. — Cest là que la discorde conduisit de malheureux citoyens. »
Rouget, en écrivant cette lamentable expédition, éprouve un serrement de cœur qui est bien en harmonie avec les citations qu'il rappelle. Longtemps il a hésité à écrire cette histoire ; il ne trouvait pas l'heure propice.
«Était-ce, dit-il, lorsque la vengeance nationale « poursuivait les émigrés de toute part et s'appesan- « tissait sur eux avec fureur? Était-ce lorsque les calculs
— iLU —
« machiavéliques d'un despote qui jetait le masque rap- « pelaient ces émigrés dans la patrie qu'ils avaient a désertée, trahie, livrée de tous leurs vœux, de tous « leurs eiïorts à la dévastation et à l'esclavage? Etait-ce « lorsque des ovations, des monuments expiatoires étaient « décernés à ceux d'entre eux qui, à Quiheron, avaient « reçu le prix de leur félonie? Époques fatales ! époques (( de honte et de malheur où l'ami de son pays et de « la liberté ne pouvait que baisser la tête, s'indigner et « se taire ! »
Il avait surtout comme but, en l'écrivant, de protester contre les insinuations perfides des royalistes qui se prêtaient à répandre des exagérations mensongères et calomnieuses en criant bien haut que les soldats de la République avaient violé les lois sacrées d'une capitulation. Ils prétendaient que leurs soldats avaient mis bas les armes à la condition d'avoir la vie sauve. Or, jamais cette convention n'a eu lieu. Les Chouans, qui avaient appelé les étrangers à leur secours, leur avaient facilité l'entrée du territoire français. Ils comballaieut contre leur patrie; pris les armes à la main ils ont été fusillés, conformément aux lois cruelles de la guerre, mais reconnues comme légitimes par tous les peuples civilisés.
Les émigrés ont appelé Prairie des Martyrs, les lieux où ils ont été punis du dernier supplice. Longtemps les prêtres bretons ont métamorphosé en saints tous ceux de leurs champions qui succombaient dans leurs querelles, insérant leurs noms dans des légendes ou annuaires, « réceptacles d'impostures et de calomnies, « d'absurdités, de prétendus miracles dont ils infestaient « ces pays aveuglément soumis à leurs jongleries et à « leur prestige ».
M. de Sombreuil, l'un des chefs, qui fut exécuté, n'a jamais déclaré qu'il y avait eu capitulation.
PJus tard on rappela cette époque, vers 1828, quand Armand Carrel, réfugié en Espagne, fut pris, combattant au milieu des Espagnols révoltés et contre nos propres soldats. Armand Carrel, d'abord condamné à mort, fut acquitté finalement, parce qu'il fut démontré clairement qu'il y avait eu capitulation.
A Quiberon, rien de semblable. Et, cbose aggi-avante pour les Chouans, c'est que toutes leurs précautions avaient été prises pour assurer leurs succès et qu'ils avaient commis des atrocités.
Après le 0 thermidor, le comte de Puisaye était allé à Londres y négocier pour l'envoi de troupes chargées d'appuyer les Chouans.
Sir John Warren commanda l'expédition, composé«ede 9 vaisseaux de ligne, armés de 442 canons.
L'expédition met à la voile le 10 juin 1795. Le 23 juin, un combat naval eut lieu sous Belle-lle-en-Mer. Bridport bat notre amiral Villaret-Joyeuseet débarque ses troupes, le 27 juin, sur la plage de Carnac.
Les administrations républicaines sont épouvantées par ces nouvelles. La Piépublique est menacée au Nord, à l'Est et à l'Ouest. Au Nord et à l'Est nos succès sont une compensation. Mais la guerre civile semble terrible dans tout l'Ouest.
Heureusement deux perspectives viennent rassurer les esprits d'abord effrayés. La discorde est au camp des émigrés, grâce à la rivalité de de Puisaye, plein d'ardeur et d'audace, général rival de d'Hervilly, royaliste méthodique et lent dans l'exécution des décisions prises.
D'autre part, le gouvernement républicain leur oppose le général Hoche, irréprochable dans ses conceptions et l'exécution des manœuvres arrêtées. Nous avons vu que Tallien, délégué par le Comité de salut public avec le
député Blad, avait amené avec lui Rouget de Lisle, qui devint l'aide de camp du général Hoche.
Il faut admirer la confiance réfléchie et légitime que Rouget avait dans son chef, auquel il était absolument dévoué.
Voici comment il en parle : « Hoche, qui, de la « classe infime où le hasard de la naissance l'avait « placé, s'élança, dès sa jeunesse, au niveau des notace bilités les plus illustres de son époque, par sa force « d'âme, ses principes généreux, l'instinct des grandes (( choses et ses talents naturels, qui ne durent leur « développement qu'à lui-même; homme nouveau, mais « de la plus noble nomeaulé {virnobilissimœ novitatis),
(( Aux obstacles, le général opposa son génie ; aux (( dangers, son courage ; aux ressources qui lui man- (( quaient, son imperturbable sang-froid et sa prodi- « gieuse activité. La justesse, la vigueur, la hardiesse « de ses dispositions décuplent les moyens qui lui restent « et suppléent à ceux qui lui manquent. En un clin d'œil ft ses mesures sont prises pour le bon comme pour le (( mauvais succès. »
Hoche avait installé son cabinet dans un grenier à fourrage, au-dessus d'une grange où se trouvait son étatmajor.
Là il conférait avec Tallien et Blad, qui l'affranchirent de la préoccupation des subsistances, de manière que le général fût tout à sa mission guerrière.
« Pendant que le général s'entretenait avec eux, écrit (( Rouget de Lisle, je ne me lassais pas de le contempler, « de contempler son imposante stature, son air guerrier (( quoique gracieux et sans forfanterie, ses traits doux (( et fiers, embellis par une superbe cicatrice qui, sans « les altérer, lui traversait le front dans toute sa hauteur, « et venait expirer à la naissance du sourcil droit,
(( j'admirais son héroïque simplicité, l'heureux accord « de ses paroles et de ses manières, du son de sa voix « avec ses expressions. Tout en lui me révélait un (( homme supérieur. En l'écoutant je sentais le besoin « de m'en faire un ami. »
Ce portrait sincère d'un supérieur fait par son subordonné, devient un éloge et pour le héros et pour l'historien.
C'était en effet un grand guerrier, un grand citoyen, que le général Lazare Hoche. Malheureusement il mourut trop tôt, empoisonné, disent quelques historiens, par les ennemis de la République. On a été jusqu'à répandre le bruit que Bonaparte avait vu cette mort avec un sentiment de satisfaction. Ce qu'il y a de certain, c'est que si Hoche ne fût pas mort si jeune, il eût pu contrebalancer, par son grand talent militaire, sa haute probité, ses qualités administratives, l'influence du premier consul qui redoutait les hommes de cette trempe. La ville de Versailles, où il est né, n'a point oublié son remarquable héros, et chaque année, au 21 juin, on y célèbre solennellement la date de sa naissance.
Les Chouans et leurs alliés savaient à qui ils avaient affaire. Le général de Puisaye avait décidé une attaque générale, le 6 juillet, pendant la nuit. Hoche, qui se tenait sur ses gardes, le repoussa vigoureusement. La situation était critique, surtout pour les relations entre Paris et la Bretagne. Ce n'était pas sans danger que Tallien et Blad, partis dans la nuit du 30 juin au 1" juillet, avaient effectué leur voyage, escortés et défendus par un détachement de la légion nantaise.
Peu de temps auparavant, les Chouans avaient impitoyablement massacré des jeunes gens qui se rendaient, au nombre d'une vingtaine, de Paris à Brest, d'après un décret qui les avait mis en réquisition pour la marine.
« Je ne puis, dit Rouget de Lisle, sans émotion, (( retracer le noble dévouement dont ces jeunes gens « étaient animés. Toujours prêts, toujours les premiers « au poste de la fatigue et du danger, indifférents aux (( privations, insensibles aux besoins, jamais, pendant « plusieurs jours et plusieurs nuits d'une marche forcée, (( on ne les entendit proférer une plainte. »
Ils se délassaient et se consolaient en chantant :
« Mourons pour la Patrie !
« C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. »
C'était bien là l'esprit qui animait tous les soldats de la République, et Déranger les peignait bien quand il disait d'eux :
« Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes « Tous à la gloire allaient du même pas. >
Les malheureux jeunes gens, surpris par un groupe de Chouans, furent impitoyablement égorgés malgré leur jeune âge.
Ce trait peint bien la férocité de cette guerre, surtout chez les hommes fanatisés. Aussi Rouget ajoute-t-il, après avoir raconté cet égorgement : « Quelle guerre (( qu'une guerre civile attisée par la main des prêtres! »
Là ne s'arrêtaient pas les sévices des Chouans et des Anglais contre les malheureux prisonniers, soldats delà République. On ne pouvait tous les égorger, mais on leur faisait subir, sur les pontons, les plus mauvais traitements; on les forçait à s'enrôler dans des régiments, par moitié intercalés entre des royalistes; on forma ainsi plusieurs régiments : Royal-Louis, Royal-Emigrant, Royal-Artillerie, etc.
Beaucoup étaient exposés dans les postes les plus
dangereux du fort de Peiithièvre. Aussi tous ceux qui purent se sauver de ce fort à la marée basse, désertèrent pour venir au camp français, dit de la Sainte-Barbe.
Le fort de Pcnlhièvre était le point d'appui, la place forte des Cl^ouans. Rouget de Lisle a joint à son volume une carte très explicative et il est facile d'y constater l'importance de ce fort. Il fallait s'en emparer. C'était l'objectif du général Hoche. Ce fort pris, la cause serait gagnée.
Hoche, de concert avec Tallien, fixa l'attaque générale au 1" thermidor, 19 juillet 1795. Tallien et Blad avaient, pour quelques jours, quitté le camp pour se rendre à Vannes, dans le but de faire croire aux Chouans qu'ils ne seraient pas attaqués prochainement par eux. Hoche avait en face de lui do Puisaye, qui no manquait ni de courage, ni d'énergie, ni d'esprit de décision.
Pour s'emparer du fort de Penthièvre, les troupes se mirent en marche à onze heures du soir. le :20 juillet. A peine sorties de leurs lignes elles sont assaillies par un orage épouvantable tel que, de mémoire d'homme, on n'en avait vu de semblable dans ces parages. Assaillis par la marée montante, par la pluie torrentielle, les bruits du tonnerre et les éclairs qui sillonnaient les nues, rendant l'obscurité encore plus profonde, les bataillons ►républicains avancent quand même.
Les généraux et officiers de la chouannerie, rassurés par ces contre-temps qui semblaient survenus en leur faveur, ne prirent pas toutes les précautions qu'ils auraient dû prendre. Et malgré les canonnières anglaises qui vomissaient la mitraille sur nos bataillons reconnus, à force d'audace et d'intrépidité, au point du jour le drapeau tricolore flottait au fort Penthièvre, à la grande stupéfaction des Chouans désorganisés. Le général Botta, républicain, atteint gravement au pied par un biscaïen,
eut la satisfaction de voir, avant de mourir, cet admirable et inattendu résultat.
Hoche surveille la fuite des royalistes et tous ceux qui furent pris les armes à la main furent rii,^oureusement exécutés. Il n'yavait pas eu capitulation, nous l'affirmons sur la bonne foi de Rouget de Lisle. Dans cette guerre, il avait reçu une blessure, mais elle fut sans gravité.
Royalistes et Anglais furent abattus par la prise du fort de Penthièvre, les exécutions et la débandade de l'armée des Chouans. Quelques-uns de leurs chefs cependant, Charette en tète, projetèrent une nouvelle expédition. Comme chef supérieur, elle devait avoir à sa tête le comte d'Artois. Il vint sur le Jason expédié d'Angleterre, suivi de tous les courtisans, cette vermine des trônes qui recherche les honneurs, les places, les sinécures, et fuit tous les dangers. Mais soit qu'il se sentît incapable de jouer le rôle qu'on lui avait assigné, soit qu'il ne crût pas à un succès, soit enfin qu'il cédât à sa lâcheté, il déclara que définitivement il ne roulaitpoint aller chouaner.
Sa décision fut généralement approuvée par la vermine qui l'accompagnait. Mais Charette protesta en homme convaincu et il écrivit à Louis XVIII une lettre ainsi conçue :
(( Sire, « La lâcheté de votre frère a tout perdu! Il ne pouvait paraître à la côte que pour tout perdre ou tout sauver. Son retour en Angleterre a décidé de notre sort. Sous peu, il ne me restera plus qu'à périr inutilement pour votre service.
« Je suis, avec respect, de Votre Majesté, etc.
« Signé : Charette. »
Le comte d'Artois revint en Angleterre, sur le Jason
qui l'avait amené et d'après des ordres qu'il avait dictés lui-même.
La période aiguë de l'expédition de Quiberon s'arrêta là. Hoche acheva de pacifier la Vendée par sa conduite loyale, digne, bienveillante et ferme à la fois.
Cette histoire est fort intéressante à lire : il est à souhaiter qu'on en fasse une édition populaire.
Rouget y trouva l'occasion de sauver de la mort quelques malheureux que le hasard avait confiés à sa loyale bonté.
Nous avons vu tour à tour Rouget de Lisle poète, homme de guerre, écrivain, musicien, auteur dramatique et historien.
Nous allons terminer cette longue étude par celle de l'histoire politique et anecdotique de la Marseillaise.