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LA MARSEILLAISE

Pour quiconque n'a pas eu en main le relevé des articles publiés dans tous les journaux depuis 1792 jusqu'à nos jours, il est difficile de se rendre bien compte du rôle important que la Marseillaise a joué dans les diverses périodes de notre histoire. Jamais, on peut l'affirmer sans crainte, aucun chant n'a eu une pareille popularité, n'a eu un aussi grand retentissement. Aussi, l'air de la Marseillaise est connu du monde entier et partout il y rappelle le souvenir d'une grande et généreuse nation et ses luttes gigantesques quand elle a voulu rompre avec un régime d'injustice et d'oppression.

Chaque peuple a son air national, mais aucun air n'a l'ampleur ni la sublimité du chant énergique qui a si bien stimulé le courage et l'entrain des soldais français. Aucune révolution dans l'histoire des peuples n'a eu autant de retentissement que notre Révolution de 1792 ; une influence aussi directe pour leur émancipation. Les révolutions d'Angleterre, glorieuses assurément, n'ont eu des échos que dans l'Angleterre même. Encore n'y sont-elles pas terminées, car tôt ou tard l'Irlande reprendra ses droits, de même que les États de l'Allemagne sauront s'émanciper un jour, grâce à l'exemple que nous avons donné au monde entier. Nous sommes de ceux qui

croient à la République universelle en Europe. Un élément puissant et irrésistible est créé, rapproche les peuples, les éclaire, les stimule. C'est l'application des sciences et les merveilleux résultats qu'elle a donnés au monde.

De l'unité indiscutable des sciences physiques et chimiques naîtront, et le rapprochement des peuples au nom de la Fraternité, de la Justice, de la Solidarité et l'unité des croyances religieuses.

La science étant une, elle est de tout pays; Au niveau de ses lois tous les peuples soumis Célébreront un jour Tunité, l'harmonie De l'Être bienfaisant d'où découle la vie*.

Oui, l'élément scientifique, qui est pour ainsi dire à son aurore, aura une influence immense, décisive. Dans les progrès dont les résultats sont incalculables, la Marseillaise n'y sera point oubliée; elle marquera une étape, bien qu'elle ne soit qu'une œuvre d'art, parce qu'elle contient en elle un élément unique peut-être. « Drôle de chant, disaient les soldats, on dirait qu'il a des moustaches. » Il n'est pas un journal qui n'en ait entretenu ses lecteurs, soit en bien, soit en mal; pas un littérateur qui n'en ait dit un mot; pas un poète qui ne lui ait fait une allusion quelconque. Aussi, s'il était à propos de grouper tout ce qui a été imprimé pour ou contre la Marseillaise, nous aurions les éléments nécessaires pour faire non pas un volume, mais des volumes.

Malgré des controverses sur l'origine de la Marseillaise, un fait indéniable, incontestable, établit la naissance de ce chant et en fixe la date à la nuit du 25 au

1. Chant I dos Miistères de Flore ou Philosophie des Sciences, poème en quatre chants de l'auteur de ce volume.

26 avril 1792. Rouget de Lisle déclare, ûa.ns son Recueil des Chants français, qu'il a fait son chant, paroles et musique, dans la nuit qui a suivi la nouvelle de la déclaration de guerre à l'empereur d'Autriche. Or, cette nouvelle est parvenue au maréchal Luckner, à Strasbourg, à deux heures du matin, le 2i avril. Ce n'est donc pas da"ns la nuit du 24 au 25 que Tut enfanté ce chant patriotique, comme l'ont avancé presque tous les auteurs, quoi qu'en aient dit Lamartine, Alexandre Dumas et autres écrivains. Ce n'est pas non plus en s'accompagnant sur un piano que Rouget de Lisle a fait son hymne guerrière. Rouget savait jouer du violon très agréablement, et c'est avec son violon, son imagination et sa verve poétique et musicale qu'il a fait son œuvre, tantôt l'air devançant les paroles, tantôt les paroles attendant la note qu'il lui attribua. Si Rouget n'avait pas connu la musique et n'avait pas eu une grande habitude du rythme poétique, il n'eût certainement pas pu réaliser le chant que Diétrich lui avait demandé. Les chants guerriers du Spartiate Tyrtée pouvaient avoir un accent bien cadencé et des paroles stimulantes pour le courage d'une nation belliqueuse ; mais ce n'était pas, ce ne pouvait pas être ce que fut la Marseillaise, le cri sublime et entraînant d'un peuple qui s'affranchissait des chaînes d'un pouvoir absolu corrupteur et corrompu.

Pour les personnes qui n'ont jamais cultivé la poésie et la musique, il est difficile de comprendre qu'un sujet quelconque, qu'un mot donné à l'esprit du penseur, peut germer subitement durant le calme de la nuit, s'y développer, revêtir une forme et, au réveil, donner une création, une poésie palpable aux yeux et à l'oreille.

Rouget a lui-même expliqué le travail intellectuel qui s'opérait dans son cerveau, et nous reproduisons un chant publié déjà avec les détails de sa conception et de son

enfantonicnf. Il le démontre dans une pièce en prose et en vers intitulée Rosa mourante. Oui, il y a dans tout cerveau un travail de diij^eslion intellectuelle, si je puis me permettre cette comparaison, qui s'opère et donne ses produits. La Marseillaise en est un exemple frappant ; Rouget ne pouvait se douter du rôle qu'allait jouer son œuvre poétique et musicale.

La première audition dan& la demeure du baron Diétrich avait enthousiasmé tous les auditeurs. L'œuvre avait franchi le seuil de la maison hospitalière. La musique de la garde nationale de Strasbourg l'exécuta pour la première fois publiquement le 29 avril 1 792. On en parlait avec admiration et au lendemain; ce chant parut d'abord sous le titre: Chant de guerre de Varmée du Bhin, dédié à M. le maréchal Luckner. La partie la plus connue dans l'histoire de la Marseillaise est le changement de nom qu'elle subit et qu'elle a définitivement gardé. Il n'est pas une notice, fût-elle de quelques pages, qui ne rapporte avec raison que le Chant de guerre de Varmée du Rhin obtenant dès sa naissance une réputation extraordinaire, fut publié dans les journaux d'alors, connu à Marseille, chanté de Marseille à Paris par les volontaires qui allaient y défendre la liberté, qu'ils chantèrent cet hymne à la prise des Tuileries le 10 août, et qu'ils furent sans s'en douter les parrains de l'œuvre de Rouget de Lisle; Vlly mue des Marseillais, puis la Marseillaise, tel est le nom qui lui est resté.

Ce que tout le monde ne connaît pas, c'est la mise en scène imposante qui accompagna l'exécution de la Marseillaise sur les théâtres de Paris. Lays, chanteur alors à l'Opéra, fut un des premiers qui, par son interprétation énergique, donna au chant de la Marseillaise une vigueur inconnue jusque-Là. Ce chant patriotique, une fois connu et apprécié, terminait toutes les représentations

de l'Opéra. On renlourail d'une pompe et d'un appareil inconnus aujourd'hui. L'aulel de la Patrie occupait le milieu du théâtre; il était entouré de prêtres, de soldats, de femmes, de vieillards, de jeunes (illes. Lays paraissait ensuite la tête ceinte de bandelettes sacrées; il faisait fumer l'encens sur l'autel et entonnait le chant martial. Quand il arrivait à ce cri : « Aux armes, citoyens! » il semblait qu'un coup électrique frappait l'assemblée qui s'unissait à l'acteur et répétait tout entière cet ordre, cette prière ou ce vœu. A cette strophe :

Amour sacré de la Patrie,

tout le monde se levait les bras étendus, la tête découverte ; on faisait répéter aux échos de la salle le mot majïique de Liberté.

Quelques-uns se jetaient à genoux, les femmes émues sanglotaient et l'auditoire tout entier jurait que jamais l'ennemi ne souillerait le territoire. Cet enthousiasme était réel, il ne tombait pas avec le rideau du théâtre. Sous le péristyle même, des commissaires étaient établis avec des listes d'engagements, et des milliers de personnes venaient donner leur nom et demander des armes pour courir à la frontière. L'acteur était pour beaucoup dans ces mouvements spontanés. C'était lui qui avait imaginé celte puissante mise en scène. C'était lui dont la voix ardente stigmatisait tous les soirs et vouait aux Furies les complices de Bouille, tous les monstres qui sans pitié déchiraient le sein de leur mère.

Aujourd'hui, quand nous chantons la Marseillaise, nous ne pouvons pas, en général, comprendre comme alors tout ce que le nom de Bouille avait d'odieux pour la nation et combien ce nom révoltait le sentiment patriotique.

Tous ces détails, l'immense majorité des citoyens les a oubliés. Aussi devrait-on laisser de côté ce couplet, malgré l'idée de pardon contenue dans les quatre premiers vers:

Français, en guerriers magnanimes,

Portons ou retenons nos coups!

Épargnons ces tristes victimes,

A regret s'armant contre nous !

C'est le sentiment humanitaire qui parle là, auquel fait opposition la conduite de Bouille qui veut amener les soldats étrangers pour opprimer sa patrie en y rétablissant r ordre d'autrefois que la Révolution avait détruit.

Ce sentiment de pardon, Emile Debraux ne l'a pas oublié qnand'il a fait sa chanson F an fan la Tulipe ([ni n'est que l'historique du soldat de la Révolution :

« Longtemps soldat vaill' que vaille, Quoiqu'au d'voir toujours soumis.

Un' fois hors du champ d'bataille, J'n'ai jamais connu d'enn'mis; Des vaincus la touchante prière MTit toujours voler à leur secours.

P't-étr' que c'que pour eux J'fais, les malheureux L'front un jour A leur tour Pour ma mère, En avant, Fanfan la Tulipe, Miir millions d'un' pipe En avant. »

Ce succès des enrôlements volontaires et de la recrudescence qui en résultait après le chant de la Marseillaise prouve l'importance réelle et patriotique qu'il a eue.

On cite même de curieux exemples qu'il y a quelque in-

térêt à rappeler ici. A la suite d'une représentation, un jeune homme veut s'engager, sa mère s'y oppose. Le jeune homme va trouver Lays dans son cabinet et le prie de recevoir son engagement: « Partez, mon ami, lui dit Lays, courez à la frontière, rangez-vous sous le drapeau tricolore. Il est beau de mourir pour la patrie, pour la liberté. Songez que vous allez repousser le Prussien. » « Allez, enfant de la Patrie, le jour de gloire est arrivé. » L'hymne est repris avec ensemble, on écoute du dehors, on applaudit, on apprend la cause de la reprise de ce chant et tout d'un coup apparaît l'œil enflammé, les poings sur les hanches, la mère du conscrit, M""" Beuvron, qui vient protester encore.

Ses prolestations sont sans elïet, le fils s'engage.

Plus tard, dans le moment le plus brillant de l'Empire, Lays est appelé à une soirée des Tuileries, non plus pour y chanter la Marseillaise que Napoléon voulait oublier. Un dame de la soirée, en beau turban lamé d'or, reconnaît Lays et dit à sa voisine la maréchale Lefebvre: <( C'est celui-là qui chante un peu bien /a Marseillaise... Ah! ah! je vous en réponds; il aurait fait partir pour Jemmapes les pavés de Paris s'il avait voulu. J'en sais quelque chose, moi! »

(( Taisez-vous donc, dit la maréchale Lefebvre en donnant un coup d'éventail sur les doigts de la femme qui parlait ainsi, est-ce qu'on parle de Jemmapes ici? En avant Marengo et Austerlilz. Du reste, taisons-nous toutes deux, voilà M. Lays qui va cbanter. »

Lays ne chanta pas la Marseillaise, mais un morceau iV Œdipe Roi: ((Divinités d'Athènes prolectrices..., etc.»

La voisine de la maréchale Lefebvre n'était autre que M™" Beuvron, et son fils Jean Beuvron, tout galonné d'or, renouvela connaissance avec Lays. Il était alors chef d'escadron de la garde impériale.

An passage de la Bérésina, de si trisle mémoire, le refrain de la Marseillaise réveilla le courage des désespérés et ce fut Napoléon lui-même qui entonna le couplet: « Allons, enfants de la patrie. »

C'était le feu mis aux poudres et tous les soldats, ragaillardis par ce chant entraînant, continuèrent leur route, applaudis par les mourants qui soulevaient leurs mains refroidies déjà, et ranimés par léchant héroïque de Rouget de Lisle.

Que d'exemples on pourrait citer où ce chant entraînant réveilla le courage des désespérés.

Dans une étude à la fois sincère, honnête et vraie sur les chants de l'armée, Georges Kastner se plaît à rendre à la mémoire de Rouget de Lisle la justice qui lui est due, non seulement pour la Marseillaise, mais encore pour les nombreuses productions patriotiques qu'il a faites. Bornons nos citations à celles qui touchent à la Marseillaise.

« Si. aux jours néfastes de la première Révolution, dit Kastner, la Marseillaise mêla quelquefois ses accents aux cris de mort de la guerre civile, si elle retentit lugubrement autour de l'échafaud et devint un moment l'hymne de la terreur, elle put aux frontières se laver de ces souillures en remplissant un rôle plus conforme aux idées de patriotisme et de liberté des Français, partant plus honorable pour le pays. C'est là qu'il fallait la voir à l'œuvre. Elle enrôlait des milliers de volontaires ; elle chargeait les canons, elle bourrait les fusils; des enfants elle faisait'des hommes; des hommes elle faisait des héros. Elle entraînait sur les pas de leurs pères, de leurs frères, de leurs époux, des femmes toutes surprises de se sentir disposées à combattre. Quand elle avait fait ranger son armée en bataille, elle commençait son immortelle harangue; semblable à ces déesses invisibles

des poèmes d'Homère, elle parcourait les rangs des soldats, encourageant les uns, menaçant les autres. Aux Français elle inspirait la conscience de leurs forces, aux ennemis celle de leur faiblesse. Son souffle agitait fièrement les cœurs et les drapeaux; chacun attendait qu'elle donnât le signal de l'attaque; et quand elle avait dit: Marchez, marchez, qu'un sang impur abreuve vos sillons! les Français s'élançaient sur l'ennemi, rapides comme la foudre, forts comme l'avalanche, indomptables comme la mer en courroux. Ah ! combien de généraux se sont inclinés devant ce grand capitaine ! L'un d'eux écrivait au Directoire : « J'ai gagné la bataille, la Marseillaise commandait avec moi. » Un autre venait demander « un renfort de mille hommes ou une édition de la Marseillaise ». Un troisième disait : « Sans la Marseillaise, je me battrai toujours un contre deux; avec la Marseillaise, un contre quatre. »

L'abbé Monlgaillard, royaliste, qui écrivit l'histoire de France depuis la fin du règne de Louis XVI jusqu'à l'année 1825, rend justice à la Marseillaise et à son rôle, en historien sincère : « Pendant toute la durée du passage du mont Saint-Bernard, dit-il, la musique des régiments n'a cessé de se faire entendre; ce n'est que dans les endroits des plus grandes difficultés que le pas de charge vient ranimer la vigueur des soldats. » Plus loin, il ajoute : « UHymne des Marseillais, qui exerça une si puissante influence dans les armées républicaines de 1793 et 1794, est chanté avec enthousiasme par les soldats de Bonaparte ; les échos des Alpes retentissent de ces strophes qui décidèrent si souvent de la victoire, qui firent trembler les ennemis de la France. Liberté! liberté! ce talisman enflamme encore aujourd'hui les soldats et double leurs forces sur les glaciers des Alpes.»

Notre compatriote et ami, Félix Pyat, a, sur la

Marseillaise, écrit une notice publiée en 1842, in-8>. Avec le style chaleureux, patriotique et incisif qui le caractérise, il émeut profondément en parlant de la Marseillaise et de son auteur : « Rouget de Lisle a fait la Marseillaise : c'est assez pour nous et pour lui. Quel poète, en effet, fut plus glorieux et plus utile? Lequel a eu plus de mérite et de succès? Amphion, Orphée. Tyrtée, vous êtes tous égalés! Amphion chante et les murailles s'élèvent! Orphée, et les lions s'attendrissent! Tyrtée, et Sparte est sauvée ! Eh bien, la Marseillaise seule a cette triple efficacité. Chacun de ses couplets est deux armées. Après donc ses sept couplets, quatorze armées se lèvent pour défendre la République, et la République est sauvée! Son refrain est un vrai cri de guerre qui armerait jusqu'aux agneaux ; en l'écoutant, les femmes rêvent à Jeanne d'Arc, les enfants regardent sans peur le cimier de leurs pères, tous s'aguerrissent, grandissent pour remplacer les hommes quand ils ne seront plus. Au bruit de ses rimes, nouvelles trompettes de Josué, les trônes croulent comme de vieux murs, les fers se brisent, la terre tremble dans ses vieux fondements pour renverser les anciennes servitudes et les anciennes tyrannies. Tout finit par une chanson !

« Et c'est un homme qui a fait ces miracles... Un poète seul, Rouget de Lisle enfin, car il a fait la Marseillaise! Mais non, ce n'est pas lui qui l'a faite, ill'a chantée le premier, voilà tout! L'auteur, le véritable auteur de la Marseillaise, c'est le peuple, le peuple tout entier, avec son horreur de l'esclavage, de l'étranger, avec sa foi dans la liberté, la patrie, avec toutes ses craintes et ses espérances, avec son enthousiasme infini et son éternelle poésie. »

Rude, l'énergique sculpteur de Dijon, s'est inspiré de la Marseillaise quand il a fait son admirable bas-relief

de l'arc de triomphe de l'Étoile. La pierre parle là autant au cœur que le refrain de Rouget de Lisle : « Aux armes, citoyens! »

Suivant la réflexion de Pyat, Rude sculpte, et c'est le peuple qui tient son ciseau !

Le beau, le vrai est éternellement admirable. La voix du peuple est éternellement belle, éternellement vraie, quand elle est compacte dans ses manifestations. Elle gronde aujourd'hui en murmurant sourdement, sauf à éclater plus tard, bienlôt peut-être, si l'on ne veut pas entendre ces murmures qui sortent de la bouche de tous les travailleurs : « Réforme aux abus, réforme aux impôts! )) Il y a en France dix millions de travailleurs qui ne gagnent, bon an mal an, que de 400 à 600 francs de salaire. Avec ce budget, républicains, faites le bilan d'un père de famille et calculez les privations qu'il doit s'imposer, à lui et à sa famille, et rester honnête. Si l'on me disait : C'est une erreur! Je n'aurais qu'à répondre : Pour une place de facteur, pour une place de cantonnier, qui gagnent de 42 à 50 francs par mois, il y a cent compéliteurs. Heureux s'estiment ceux qui sont élus! Aujourd'hui nos bûcherons du Berry ont refusé le travail qui ne leur donnait que de 13 à 10 sous par jour. C'est un devoir pour nous de mettre sous les yeux des heureux du monde qui pourront nous lire, ces faits malheureusement trop réels.

Et pourtant, si les charges étaient plus équilablement réparties, avec l'esprit ingénieux et laborieux du Français, nous aurions celte République rêvée, qui ferait de la France un Éden ! Ce serait la plus puissante arme contre les pouvoirs tyranniques ou arriérés dans les ornières du passé et de la royauté*.

i. Ici, qu'il nous soit porniis de faire une petite digression pour justifier encore relie qui piécède. Il s'uyit de statistique de la population. Pour ne

Et ce n'est plus alors le chant des combats à entonner, mais l'Hymne de la Paix et du bonheur qu'il faudrait moduler. En attendant, n'oublions pas la Marseillaise, mais gardons-la précieusement, ainsi que les bouteilles de bon vin de derrière les fagots, comme disait le général Bugeaud en parlant de ce chant entraînant, dont il a su tirer un vigoureux parti dans la guerre de la conquête d'Algérie.

Quelques citations encore de l'influence de la Mar-

pas exagérer lus faits avancés, prenons la stalislique de 1886. Voici ce qu'elle

était alors :

At^riculture -17,700,000

In'austrie 8,:j00,000

Traiisiiorl 1,000,000

Commerce 4,300,000

Force publique 600,000

Administration publique 700,000

Professions libérales 1,100,000

Citoyens vivant de leurs revenus. .. . 2,300,000

Sans profession 200,000

Non classés 500,000

Professions inconnues 300,000

Total 37,000,000 habitants.

Eh bien, la classe la plus nombreuse est évidemment celle des agiicul-

teurs. Si nous déduisons des 17,700,000 le total des patrons ou chefs d'exploitation qui se répartit ainsi :

Propriétaires-cultivateurs 1,836,100

Fermiers, métayers, colons 1,031,200

Horticulteurs, maraîchers 103,000

Bûcherons, charbonniers 77,700

Total 3,108,000

Si du total général nous déduisons ce total dernier, il nous reste 14,592,000 agriculteurs, qui sont les manœuvres, les journaliers ou domestiques.

Or, pour ceux d'entre eux qui sont mariés et pères de famille, nous pouvons affirmer que dans le centre de la France, ceux qui sont les heureux ne gagnent pas plus de 600 francs par an. Riches, faites votre budget avec ce chiffre, et vous jugerez le nombre de privations que doivent s'imposer ces abeilles de la nation ! C'est sur celte classe que pèse la grande partie des contributions indirectes pour les objets de consomnialion ! Et nous n'avons pas encore, à la fin du xix'^ siècle, réformé ces abusl Si vous n'exigez pas ces réformes de vos législateurs, avec le suffrage universel que vous avez en main, votre longanimité et votre patience tournent à la sottise. Vous ne pouvez comprendre ni la Marseillaise de la Guerre, ni l'Hymne d& la Paix-

— iLol —

seiUaise dans les succès de la République de 1792, et nous en aurons fini.

Nos adversaires eux-mêmes, d'au delà du Rhin, rendent hommage à ce chant qu'ils appellent souvent la Dangereuse Marseillaise : « Une fois, comme le jour venait de poindre, dit un officier allemand qui avait fait la campagne de 1792, nous entendîmes sonner l'alarme. Personne ne pouvait se rendre compte des bruits qui retentissaient au loin. On croyait entendre des cris, des roulements de tambour, des coups de canon. C'était bien tout cela, en effet. Les Français, qui s'étaient rapprochés de nous depuis quelques heures, saluaient l'aube matinale et, en même temps, l'ennemi, en répétant l'hymne terrible des Marseillais. Décrire l'etTet de cet hymne chanté par des milliers de voix et accompagné d'une manière si formidable, est chose humainement impossible. »

Un musicien allemand, écrivain aussi, Christmann, dans des articles publiés par la Gazette musicale de Leipsig (1798-99), est loin de dissimuler sa sympathie pour les hauts faits de la République française. Rien, pour lui, n'est à la hauteur de l'hymne des Marseillais. Aucun chant n'est comparable, dit-il, au chant des Marseillais, si ce n'est le beau refrain de la Marche des Pyrénées, chanté alors dans son pays par nos régiments de dragons : Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie!

La Marseillaise est, dit-il, le brevet d'immortalité de Rouget de Lisle. Or, l'autre refrain est aussi de lui. D'autres ont écrit : La lionne n'a fait qu'un petit, mais ce petit est un lion. — Il y en aurait donc au moins deux.

En réalité, les musiciens allemands ont été plus justes pour Ronget de Lisle que certains de nos Fran-

çais. Sur des données absolument injustifiées, on a voulu contester à Rouget la paternité de la Marseillaise, Les Allemands, eux, ont pour la plupart, concouru à rétablir les faits. Nous avons cité plus haut Chrislmann, cela ne suffit pas, et nous faisons appel à la loyauté de Reichardl, auquel on attribuait l'air de la Marseillaise, sur des paroles du savant Forster. Tous les deux ont loyalement protesté contre ces assertions. On attribuait à Grétry l'air des Marseillais. « Non, écrit Grétry dans ses Mémoires (tome III, page 13), l'auteur de cet air est le même que celui des paroles, c'est le citoyen Rouget de Lisle. Il m'envoya son hymne, Allons, enfants de la patrie^ de Strasbourg, où il était alors, six mois avant qu'il fût à Paris. J'en fis, d'après l'invitation de l'auteur, tirer plusieurs copies que je distribuai. »

Pourquoi Bûchez et Roux ont-ils écrit, dans leur Histoire de France, t[ue la Marseillaise n'était pas de Rouget de Lisle, mais bien d'un certain M. L'Allemand de Huninguesl II y a plus qu'une équivoque, il y a là une erreur. L'Allemand de Huningues serait le compositeur et Rougez Delille (sic) serait le poète. L'examen attentif de ce rapprochement ne supporte pas l'analyse. On le trouve dans leur Histoire parlementaire de la Révolution française (tome XVII, page 204), et ils s'appuient sur un passage erroné de la Chronique de Paris, n" CCLIII.

Je crois qu'il n'y a pas lieu de pousser plus loin cet examen.

Mais on ne peut lire sans les flétrir les affirmations scandaleuses de Caslil-Blaze, qui va carrément écrire : « L'air est allemand, c'est celui d'un cantique allemand très mal approprié aux paroles »; et, dans des digressions audacieuses, il refuse à Rouget de Lisle la pater-

nilé du chant liéroique dont il est l'auteur. D'après lui, la gloire en reviendrait à un certain Navoigille, Allemand, et l'erreur se propageant mieux que la vérité, M. Fétis, dans sa Biographie des Musiciens, affirmait sans hésitation les conclusions de Castil-Blaze.

Ce farceur va plus loin ; il est de Cavaillon, où les passions politiques sont très accentuées, chacun l'a pu constater dans les élections à la Chambre des députés, il y a quelques années ; ce farceur, dis-je, qui est absolument anti-républicain, se plaît à abaisser tout ce qui en exprime les sentiments. 11 va plus loin encore, il critique la Mai^seillaise et, avec une théorie plus qu'enfantine, il reproche au poète d'avoir mis des dactyles là où il faudrait des spondées, comme si les élans du patriotisme permettaient d'ergoter sur des pointes d'aiguille. Ah ! ils sont malins les royalistes de Cavaillon ! Vous n'avez pas pris vos bonnes lunettes pour y voir, monsieur Castil-Blaze, quand vous avez écrit dans votre Molière musicien, page 452, tome II : « Rouget de Lisle composa les paroles qu'il ajusta sur l'air d'un cantique allemand, que l'on avait applaudi chez M"'' de Montesson (la maîtresse du duc d'Orléans). Le Chant de l'armée du Rhin, c'est ainsi qu'il fut appelé dans sa nouveauté, fut exécuté le lendemain aux acclamations du peuple et des soldats. Les régiments de la garnison et des environs de Strasbourg eurent adopté bientôt cette marche du plus beau caractère.

« Des voyageurs de commerce, qui se rendaient à la foire de Beaucaire, apportèrent cet air et le répandirent dans le midi de la France. Les Marseillais se préparaient alors à se mettre en campagne. Ils entrèrent à Paris, chantant les couplets de Rouget de Lisle. »

Il y a erreur sur l'auteur de l'air de la Marseillaise, le fait est absolument prouvé déjà; il y a erreur sur la

propagande qui en fut faite d'abord par des voyageurs de commerce. La foire de Beaucaire a lieu du 25 au 29 juillet. Et le chant de Rouget de Lisle a été chanté à Marseille le 22 juin 1792, dans un banquet des Fédérés, par un fédéré de Montpellier nommé Mireur. Ce chant fut publié le lendemain dans un journal rédigé par Ricoreet Micoulin.

M. Castil-Blaze insiste avec une malignité évidente pour déprécier Rouget de Lisle et son œuvre principale. C'est ainsi qu'en rendant compte d'une représentation de la Muette de Portici, d'Auber, dans le feuilleton du Journal des Débats, à la date du 3 mars 1828, après avoir parlé du duo de Mazaniello et Pietro :

Amour sacré de la Patrie.

« Que personne ne s'alarme, ajoute-t-il, il ne s'agit point de la Marseillaise ! »

Enfin, laissons là cet aristarque de Cavaillon; il a poussé beaucoup trop loin sa critique acerbe contre tout ce qui touche à notre hymne national et à son auteur.

Mais, ô bizarrerie d'écrivain ! Voilà que M. Castil- Blaze se dément lui-même et se confond! Dans un feuilleton du Constitutionnel, à la date du 17 juillet 1833, M. Castil-Blaze écrit ces lignes : « La Révolution de 1789 inspira les poètes, les musiciens français, et de nombreuses productions, parmi lesquelles on en distingua d'excellentes, nous formèrent sur-le-champ un répertoire d'airs nationaux et patriotiques. M. Rouget de Lisle, officier du génie, composa les paroles et l'air de la Marseillaise, à Strasbourg, vers la fin d'avril 1792, dans la nuit qui suivit la proclamation de la guerre et lui donna le titre de Chant de l'armée du Rhin. »

Plus loin on lit :

« Je me souviens que, dans les premiers temps, on attribuait cet air à Gossec, à Pleyel, qui l'avaient enrichi d'une harmonie correcte et vigoureuse. Un grand nombre de personnes, trompées sans doute par quelques rapports que les voix, la musique offraient avec ce chœur de Sargines :

Aux ennemis de la Patrie, Allons présenter l'étendard,

voulaient absolument que la Marseillaise fût un chœur de Sargines, parodié comme Veillons au salut de VEmpire, dont le représentant du peuple Dubois-Crancé avait ajusté les paroles sur une jolie romance de Renaudd'Art. »

Nous croyons que cette citation pourra lever tout doute sur l'attaque de Castil-Blaze, qui s'est réfuté luimême, et qu'il y a lieu d'arrêter là les preuves pour affirmer de nouveau que Rouget de Li'sle est réellement bien l'auteur des paroles et de l'air de la Marseillaise, ou de l'air et des paroles de ce chant, puisque tantôt les unes ou l'autre se devançaient dans la création de cette œuvre mémorable.

Nous pourrions citer encore le sculpteur patriote David d'Angers, M™' Amable Tastu et bien d'autres qui rappellent des faits anecdotiques tellement multipliés qu'ils formeraient plusieurs volumes, comme nous l'avons annoncé. Ce serait là une publication très curieuse que nous nous proposons de réaliser si Dieu nous prête vie et si nous trouvons un éditeur patriote.

M. Leroy de Sainte-Croix, qui a écrit des volumes très intéressants et nombreux sur l'Alsace, serait aussi un auteur à citer. Il devait être noire collaborateur et, au début de nos premières tentatives, il a disparu comme

un nuage, laissant à Paris femme et enfant sans ressources; absolument sans aucune ressource. C'est grâce à la générosité du ministre de l'instruction publique que cette dame malheureuse, qui avait le brevet d'institutrice, put regagner l'Alsace. Une lettre de remerciements qu'elle m'a adressée à la date du 20 octobre 1881 prouve sa gratitude et la bienveillance du ministre.

C'est grâce à elle que n'ont pas été perdus six dossiers, dont la collection a servi à écrire ce volume, et dont son mari, fourvoyé, à qui je les avais confiés, aurait été cause de la perte. N'ayant aucune donnée sur les lieux où s'est retiré M. Leroy de Sainte-Croix, que ce volume, s'il lui tombe sous les yeux, lui apprenne que, malgré son départ précipité, je n'ai oublié ni son talent d'écrivain, ni nos bonnes relations, ni le projet de faire connaître aux patriotes Rouget de Lisle et ses œuvres.

M. Leroy de Sainte-Croix a publié ses œuvres dans la maison Hagemann etC", libraires-éditeurs â Strasbourg, 135, Grande-Rue, catalogue 1881. Ses travaux remarquables y sont en grand nombre et des plus intéressants. M. Leroy de Sainte-Croix a fait à Lons-le-Saulnier, le 8 novembre 1880, et à Choisy-le-Roi, le 14 novembre, deux conférences (imprimées heureusement) sur Rouget de Lisle. Il a écrit un volume, sur le Chant de guerre pour V armée du Rhin, fort intéressant,

Nous-même l'avions devancé par des conférences faites tour à tour le 3 février 1878, au théâtre de Grenelle, à Choisy, à Saint-Denis, à la salle des Capucines, etc., etc. Il y a tant â dire sur les détails concernant la Marseillaise qu'on peut en parler et en parler encore sans trouver la fin.

Et nous, avant d'entrer dans une autre phase d'examen, nous terminerons sur le pouvoir énergique de l'action de la Marseillaise, non seulement au point de vue

de l'esprit guerrier, mais de l'esprit humain en général.

Le prcmierde ces faits est extrait d'une notice publiée par M. Louis Du Bois, imprimerie Durand, rue Pont- Mortain, à Lisieux.

Elle contient des détails intéressants, mais surtout une erreur bénévole de l'auteur. A la page 28 on lit : « Au mois d'octobre 1792 j'ajoutai un septième couplet qui fut accueilli dans les journaux : c'est le couplet des Enfants, dont l'idée est empruntée au chant des Spartiates, rapporté par Plut arque :

Nous entrerons dans la carrière Quand nos aines n'y seront plus; Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus {bis).

Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil, Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre ! . . .

Aux armes, citoyens ! etc., etc.

Eh bien, nous répétons, c'est une erreur volontaire ou une réminiscence dans la mémoire de Louis Du Bois. L'auteur de ce couplet est l'abbé Peyssonneau. 11 était incarcéré et quand il parut devant le tribunal révolutionnaire, contre les accusations d'incivisme : « à preuve, dit-il, c'est que j'ai ajouté à l'hymne du Chant dp guerre de V armée du Rhin le couplet des Enfants. » Il récita ce couplet et sa tête fut sauvée.

Malgré celte erreur, la notice de Du Bois est intéressante. Nous en extrayons ce fait qu'il a puisé lui-même dans les Mémoires de M""^ Tastu :

« Le lendemain de la bataille de Jemmapes, Rouget de Lisle, alors aide de camp du général Valence, fut

chargé par lui d'un message pour Dumouriez. Sa mission remplie, Dumouriez le retint à dîner; il accepta et il se trouva placé à table à côté du duc de Chartres (depuis Louis-Philippe), qui lui témoigna beaucoup de joie de ce rapprochement. Comme Rouget de Lisle félicitait le jeune prince sur la journée de la veille, dont le succès pouvait, à bon droit, lui être en partie attribué : « Oh ! « non, dit le prince en souriant, ce n'est pas à moi, « c'est à vous que ce succès est dû » ; et voyant l'étonnement et la curiosité se peindre sur le visage de son interlocuteur : « Au moment de l'attaque, ajouta-t-il, je « reçus du général l'ordre d'aller m'emparer du bois de « Boussu. On me donna, pour exécuter ce mouvement, « un bataillon formé des jeunes gens de Saint-Denis qui « n'avaient pas encore vu le feu ; ils s'avançaient au pas « accéléré avec autant de courage que d'inexpérience, « quand, tout à coup, une décharge part du bois même « que nous allions occuper. Voilà ces pauvres jeunes « gens qui, dans un premier mouvement de surprise, « s'effraient, perdent la tête, se débandent et m'aban- « donnent.

« Je cours après eux; je parle, je supplie. Tout est « inutile, ils n'écoutent ni mes ordres ni mes prières « Désolé d'une défection si inattendue, je tente une <( dernière ressource; je lève mon chapeau sur la pointe « de mon épée, et de toute ma voix je commence à « chanter :

4 Allons, enfants de la patrie, « Le jour de gloire est arrivé.

« A ces accents chers et connus, mes fuyards parisiens « tournent la tête et s'arrêtent. Bientôt vous les eussiez « vus se rassembler de nouveau, accourir sur mes pas,

« et se remctlre en marche en répélant avec enthou- (( siasme le chant sacré. Alors je les rallie, j'en forme « une colonne serrée à laquelle je donne le nom de colonne « de Jemmapes ; je les dirige sur le bois qui protéi?eait <( les redoutes autrichiennes; et nous les enlevâmes (( à la baïonnette. »

Ce fait répond bien victorieusement à M. Granier de Cassagnac, qui n'a pas craint d'écrire à propos de la Marseillaise : « Tout le monde aujourd'hui connaît (( la Marseillaise et sait ce que vaut ce chef-d'œuvre (( boursouflé d'un Tyrtée de garnison. »

Quand on obtient de semblables résultats avec des boursouflures de ce genre, il faut qu'elles soient bien solides !

Que d'autres détails encore sur la puissance de l'œuvre de Rouget.

Nous terminerons par un exemple pris dans la relation des voyages du capitaine Baudin. Il était alors sur la terre de Diémen :

c Tandis que nos bons Diéraénois prenaient ainsi leur (( repas, il nous vint à l'idée de chanter, moins sans « doute pour les divertir que pour connaître l'efl'et de « nos chants sur leur esprit et sur leurs organes. Dans « ce dessein, nous choisissons un chant si malheureu- « ment prostitué dans la Révolution {la Marseillaise), (( mais si plein dechaleuretd'enlhousiasme et si propre à « remplir notre but. Au premier instant les sauvages (( parurent troublés encore plus que surpris; mais, après « quelques moments d'incertitude, ils prêtèrent une « oreille attentive; le repas fut suspendu, et les témoi- (( gnages de leur satisfaction se manifestèrent par des (( contorsions et des gestes bizarres; à la fin de chaque « strophe, de grands cris d'admiration sortaient de « toutes les bouches; le jeune homme surtout était

H comme hors de lui; il se prenait les cheveux, il se <( grallait la tête avec ses deux maius, et prolongeait ses « clameurs à diverses reprises. »

Cette action de la Marseillaise est si puissante que les monarques en ont toujours eu peur! « Ah ! si nous avions eu la Marseillaise à Waterloo », disait Félix Pyat !

Napoléon lui-même, nous avons vu comment il en a tiré parti au passage de la Bérésina. Il n'avait fait que rappeler le premier couplet: Allons, enfants de la patrie! L'air, réprouvé sous son règne, n'était pas oublié. Ne l'oublions jamais, mais respectons-le et ne le prodiguons pas! Et pourtant, nous avons eu des exemples donnés par des officiers môme qui voudraient qu'on l'oublitàtjOU qui oublient les services rendus. Dans le Petit Moniteur universel, à la date du 8 août 1877, nous lisons l'entrefilet suivant :

« Le correspondant du Temps sur le théâtre de la guerre, en Bulgarie, a raconté un incident qui s'est produit à un banquet donné au quartier russe et auquel assistait le chef de la mission militaire française, le général de Courcy.

« La musique du régiment d'Erivay ayant fait entendre la Marseillaise, dans le but sans doute d'honorer le représentant de la France, celui-ci n'a pu se défendre, parait-il, d'un mouvement de surprise.

« U Avenir militaire hit, à ce sujet, une réflexion fort juste : c'est que ce simple petit fait, qui, malheureusement, se reproduit à chaque instant, démontre une fois de plus la nécessité de doter la France et son armée d'un hymne national absolument étranger à la politique et qu'un Français, quelle que soit son opinion, ne puisse entendre à l'étranger qu'avec une émotion patriotique. »

Nous l'avions, cet air, et nous l'avons repris, et ce sont

des manifestations d'officiers qui en sont la cause involontaire, assurément. Cet air, c'est la Marseillaise. Rappelons à ce sujet l'incident du théâtre de Nantes, et reportons-nous à ['Officiel rendant compte de la séance de la Chambre des députés du 25 janvier 1878.

Voici quelques détails sur les scandales contre lesquels réclama M. Laisant, député de Nantes :

Au théâtre de la Renaissance de cette ville avait eu lieu la représention d'un drame militaire : Marceau ou les enfants de la République. La salle était comble, contenant 3,500 personnes. Le directeur du théâtre, sans avoir averti l'autorité militaire qui prétait son concours, avait imaginé d'introduire dans la pièce une scène à effet où un acteur chantait la Marseillaise, au milieu de figurants militaires et devant la musique du 64' de ligne. Cette scène avait excité l'enthousiasme de toute la salle, sans que l'ordre fût troublé, hormis par une manifestation d'un assistant.

(( Parmi les spectateurs, ajoute M. Laisant, se trouvait (( M. Hubert-Castex, colonel d'état-major, qui assistait à (( la représentation en bourgeois. En présence des applau- « dissements du public il poussa plusieurs fois des excla- (( mations comme celle-ci : « C'est ignoble! c'est infect! ({ il n'y a ici que l'écume de la population. »

(( Le public ne répondit pas à ces provocations; cepen- (( dant, le soir même, le directeur du théâtre reçut l'avis (( que désormais le concours des troupes lui serait refusé, « et, le surlendemain, paraissaient dans les journaux « deux documents qui ont été reproduits par toute la (( presse. »

Nous pourrions en citer un qui a paru dans le journal le Parlement, signé Paul Lafargue ; l'autre, dans le journal la Marseillaise, signé Charles Bigot.

Le ministre de la guerre, interpellé par M. Laisant,

répondit d'une manière qui lui donna salisfaction et la question de la Marseillaise en fût restée là; maisàcelte même séance, M. Talandier, député, dépose une proposition de loi tendant à faire reconnaître à la Marseillaise son caractère de Chant national français. (Rires à droite.) Malgré ces rires, la proposition Talandier ne fut pas perdue.

A la date du 16 février 1870, M. le président de la Chambre des députés, suivant l'ordre du jour, appelle la discussion sur la prise en considération de la proposition de M. Talandier ayant pour objet de faire reconnaître à la Marseillaise son caractère de Chant national français.

« M. Barodet rappelle que lorsque cette proposition a (( été présentée, il y avait un président de la République « et plusieurs ministres qui semblaient avoir horreur de « ce chant. (Bruit à droite.)

(( On l'interdisait aux musi(}ues tiiilitaires et dans les (( solennités nationales. A la distribution des récom- « penses de l'Exposition on a fait entendre du plain-chant « et des cantiques. (Nouveaux bruits.)

« Aujourd'hui la situation est changée et permet d'es- « pérer que la loi de messidor an III recevra son exécu- « tion.

« Si le Ministre de la guerre veut en donner son assu- « rance, la proposition sera retirée. (Bruits divers.)

« M. le ministre de la guerre (M. Gresley) répond « qu'il ne peut entrer dans 'sa pensée de ne pas appliquer « un décret et qu'il l'appliquera dans toutes les circons- « tances. (Applaudissements répétés à gauche, excla- « mations à droite.)

« M. le Président dit que la proposition étant retirée, « il n'y a pas lieu de prolonger la discussion. (Très bien « à gauche.)

Jl me semble nécessaire de rappeler ici le décret de messidor an III dont il vient d'être question ; le voici :

(( La Convenlion nationale, voulant, au retour de la première époque de la liberté française, entretenir l'énergie des vrais républicains, en proclamant solennellement les principes sacrés qui ont renversé la Bastille le 14 juillet et la royauté le 40 août, décrète ce qui suit :

« L'hymne patriotique intitulé : Hymne des Marseillais, composé par le citoyen Rouget de Lisle, et le Chœur à la Liberté, paroles de Voltaire, musique de Gossec, exécutés aujourd'hui, anniversaire du 14 juillet, dans la salle de ses séances, seront insérés en entier au Bulletin.

(( Les airs et chants civiques qui ont contribué aux succès de la Révolution seront exécutés par les corps de musique et les troupes de ligne. Le comité militaire est chargé de les faire exécuter chaque jour par la garde montante du Palais-National. » (Nous reproduisons avec intention cet arrêté déjà inscrit, 26 messidor an III — 24 juillet 1795.)

La loi est donc précise.

Voici la circulaire envoyée par le ministre de la guerre, M. Gresley, aux gouverneurs militaires de Paris et de Lyon, au gouverneur général civil de l'Algérie et aux généraux commandant les corps d'armée, au sujet de la Marseillaise :

« Paris, le 24 février 1879.

(( Mon cher général, « Un décret-loi en date du 26 messidor an III (14 juillet 1795), inséré au Bulletin des Lois, et qui n'a jamais été rapporté, porte que le morceau de musique intitulé :

Hymne des Marseillais, sera exécuté par les musiques militaires.

« En conséquence, il y a lieu de se conformer à celte loi dans toutes les circonstances où les musiques militaires sont appelées à jouer un air officiel.

c( Toutes les dispositions contraires à cette prescription seront considérées comme non avenues.

(( Recevez, mon cher général, l'assurance de ma haute considération.

(( Le ministre de la guerre, <( Général Gresley. »

C'est donc depuis cette époque que /a Marseillaise est redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être, un hymne et un chant national.

El nous répétons encore : gardons-le bien et servonsnous-en à propos. Tous les peuples l'aiment; tous les gouvernements despotiques l'ont en horreur. La Russie, cependant, l'a acclimaté dans ses vastes Etats. Espérons que ce chant d'indépendance y mûrira ses fruits. Mais citons un dernier fait qui s'est passé à Pesth en Hongrie, en novembre 1840.

On écrit de Pesth au National de novembre :

.(( Il est arrivé un incident qui, tout insignifiant qu'il soit, aura de l'importance aux yeux des étrangers. L'acteur et danseur hongrois, Sandor, qui a dernièrement traversé la France avec une bande de musiciens bohémiens est rentré dans sa patrie. Il a eu l'honneur avec ses camarades de donner des représentations sur le théâtre national. Les premières représentations se sont passées sans accident. A la cinquième, dans une scène très pathétique, le public s'est levé en masse demandant à l'orchestre de jouer /a Marseillaise.

« Une partie de l'auditoire n'avait pas compris cette

demande; mais le parterre l'a renouvelée avec force. Bientôt retentit le cri général : La Marseillaise! Le régisseur déclare que l'orchestre ne pourrait pas exécuter le morceau demandé, ne l'ayant pas étudié. Il a promis que le lendemain /a il/arsei/^aise serait jouée. Deux jours après, la Marseillaise fut annoncée sur l'affiche. La salle était pleine. Les Bohémiens ont joué la Marseillaise. Après qu'elle eut été exécutée deux fois, il y eut des acclamations générales. Le public quitta tranquillement la salle. L'autorité, qui n'avait pu empêcher ces démonstrations, s'est empressée de donner l'ordre aux Bohémiens de quitter la ville dans les trois jours. » (Correspondance de Nuremberg.)

Après cette série d'histoires anecdotiques, examinons sommairement le rôle de la Marseillaise chez nous, en France, aux différentes périodes de notre histoire, pendant et depuis la Révolution.

Nous avons indiqué le rôle puissant qu'elle a joué dans les batailles. Elle fut présente à toutes les fêtes publiques à partir de 1792 jusqu'en 1797. La loi du 3 messidor en avait consacré l'exécution.

A la fin d'octobre on avait remis sur le théâtre de l'Opéra le ballet de Mirza et on terminait par des chants patriotiques, l'exécution de la Marseillaise entre autres y était mimée. Des chœurs de femmes imploraient la pitié : Epargnez ces tristes victimes, etc. Dans un ouvrage intitulé : les Spectacles de Paris pour l'année 1793, on exprime le vœu que les décors qui appartiennent à la nation soient mis à la disposition des théâtres qui monteront des pièces où seront exécutés des chants patriotiques, en tète desquels on place la Marseillaise. Alors ce chant était publié en tête de VAlmanach des Muses sous le titre de : Chant des Marseillais. Le couplet des

Enfants n'y figure pas, ce qui confirme encore qu'il n'esl pas de Rouget. Le premier couplet est inexact et faussé; le voici :

Allons, enfants de la patrie

Entendez-vous dans les campagnes Mugir ces féroces soldats?

Ils viennentjusque dans vos bras, Egorger vos fils et vos femmes!...

La mesure existe dans ce vers, mais la rime fait défaut. Généralement, quand on chante de nos jours ce couplet, on le fausse en ajoutant à ce vers la conjonction et.

Egorger vos fils et vos compagnes.

Les musiciens ne font pas cette faute parce qu'ils observent la valeur des notes qui s'appliquent à ces paroles, et font une noire du mi bémol sur le mot fils et deux croches sur vos com-pagnes. Et alors le rythme est absolument exact.

L'Almanach des Muses de 1793 contribua à répandre la Marseillaise, déjà très connue et fréquemment chantée dans les camps. On y chantait bien encore les chansons Ça ira, ça ira et la Carmagnole^ mais c'était bien plus fréquemment et avec un vigoureux entrain qu'on répétait la Marseillaise. Les émigrés l'appelaient le « Chant des Sans-culottes ».

Cette désignation mérite une petite digression sur ce mot de sans-culottes appliqué à tous les républicains sincères et enthousistes. Touchard-Lafosse, dans son Histoire de Paris, tome V, page 150, raconte que l'abbé Maury étant à la tribune, deux dames, patriotes exaltées, dont l'une était M™'= de Cérigny, témoignaient bruyamment leurs sentiments.

« Monsieur le Président, s'écrie l'abbé Maury, faites taire ces sans-culottes. » Le mot fit fortune et il est resté historique. Il était moins exactement appliqué aux républicains que ne le fit plus tard Camille Desmoulins, désignant ainsi le sans-culotte Jésus-Christ, mourant comme lui à 33 ans.

La Marseillaise est chantée à l'Opéra le 14 juin 1793, intercalée dans une pièce qui avait pour titre : le Siège de Thionville, chantée à l'ouverture du théâtre l'Egalité, le 28 juin 1793; à la Convention, le 5 juillet, avec quelques couplets à l'adresse de la Montagne; au Conseil général; au 10 août 1793 sur l'autel de la Patrie, au Champ-de-Mars.

Malgré tout l'accueil fait au chant patriotique. Rouget de Lisleest décrété d'accusation et arrêté le 21 décembre à Saint-Germain, où il est incarcéré.

Et pourtant l'Hymne des Marseillais concourait au succès de la bataille deWatignies le 16 octobre, où Carnet avait fait preuve d'un grand courage.

Nous répétons ici ce que nous avons dit déjà : il faudrait un volume au moins de récits anecdotiques sur le rôle de la Marseillaise.

En 1794, même succès, on la retrouve à Fleurus, au siège de Granville.

En vain quelques acteurs royalistes chantaient à contre-sens la Marseillaise sur leurs théâtres, le public ne s'y trompait pas, et le gouvernement donnait des rémunérations aux poètes et musiciens patriotes ; mais dans aucune des listes que nous avons parcourues nous n'avons trouvé le nom de Rouget. Et cependant un décret de la Convention lui avait alloué une récompense nationale (ju'il n'a jamais reçue. La Marseillaise fut chantée plus solennellement encore le 14 juillet 1795, pour l'anniversaire de la prise de la Bastille.

Les royalistes, comme le confirme l'histoire, commentaient alors à relever la tète. Les manifestations, faites d'abord par l'interprétation à rebours des chants patriotiques, quelques approbations du public, tout indiquait les manœuvres et les espoirs des partisans du régime détruit par la Convention : en messidor on voulut opposer à la Marseillaise le Réveil du Peuple au cri de : « A bas « les égorgeurs, les buveurs de sang et toute la horde « infernale des terroristes. » On reprochait dans les rangs des Muscadins au collet vert, noir et à cadenette, on reprochait à la Marseillaise d'avoir été chantée pendant les massacres de septembre, comme si ce chant avait eu d'autre but que de stimuler l'amour de la patrie !

Pendant quekjue temps on ne joua plus ni la Marseillaise, ni le Réveil du Peuple à la garde montante. C'est alors que la Convention publia un décret dans le Bullelin des Lois en y faisant figurer la Marseillaise et le Chœur à la Liberté, paroles de Voltaire. Il y aurait toute une épopée à faire dans cette lutte entre les deux chants. Rouget de Lislc n'y perdit rien de sa réputation, et dans la séance du 9 thermidor an 111 (27 juillet 1795), son nom fut prononcé à la tribune d'une façon à le glorifier: « J'appelle l'intérêt et la justice du gouvernement (dit Fréron) sur l'auteur de l'hymne que vous venez d'entendre, sur Rouget de Lisle, qui sait également chanter la liberté et combattre pour elle. Ce nouveau Tyrtée n'a point quitté la têtedes colonnes républicaines commandéespar Hoche, il n'a point quitté les représentants du peuple, et n'ayant pas d'emploi dans nos armées, quoique officier du génie réintégré, c'est en volontaire qu'il a servi dans cette mémorable action.

« Il est blessé à la main d'un coup de mitraille; je redemande que le Comité de salut public s'occupe promptement des moyens de le récompenser en lui

donnant de l'emploi dans l'armée de la République. » Cette dernière proposition est décrétée et de nouveau la Marseillaise triomphe. On la chante comme par le passé. Lays chante encore la Marseillaise à l'Opéra. On la chante à Metz au théâtre, où se trouvent des opposants. Les membres de la conspiration Babœuf la chantent alternativement avec le Ça ira et la Carmagnole. A Marseille, on lui oppose encore le Réveil du Peuple en 179G. Ces deux chants y sont interdits. A Versailles, la Marseillaise est siflée. Dans toute la première guerre d'Italie elle eslun stimulantpourles combats : àla prise de Millesimo. Cossario, Cavar et Cherasco. Nous avons une attestation de Dupin (Jean-Pierre), chef de bataillon au 4* régiment de ligne, qui déclare que les villes ci-dessus, de même que Plaisance, Reggio, Modène, les forts Urbry et Bologne furent conquis avec une rapidité vertigineuse; celte attestation se termine par ces mots : « Notre demi-brigade seule, avec deux pièces de « quatre, fit soumettre tout ce pays ettoutesces villes au « seul chant de la Marseillaise. »

En 1797, aux funérailles du ministre de l'intérieur Letourneux, le 3 vendémiaire an VI, comme aux funérailles du général Hoche, le 10 vendémiaire de la mémo année, on exécute l'hymne sacré des Marseillais. La journée du 18 fructidor n'avait rien enlevé à l'enthousiasme qui se manifestait toujours au couplet : Amour sacré de la Patrie t Au contraire et bien des républicains de bonne foi ne croyaient pas que le 18 fructidor serait suivi d'un 18 brumaire. Les députée font un banquet le 25 floréal an IV, on y chante la Marseillaise; en décembre de la même année, on offre un banquet à Bonaparte et toujours la Marseillaise y est acclamée. Nous pourrions multiplier cent fois des citations de ce genre, mais il faut nous hcàter parce que bientôt le 18 brumaire

donnera une impulsion nouvelle aux idées. L'anibilion d'un homme sera substituées l'enthousiasme national. Et bientôt la pourpre impériale l'aura étouffé sous le manteau de la gloire et sous le poids des couronnes guerrières. Mars et Bellone envahiront les camps et les chants des soldats ne loueront plus que le dieu de la guerre et du carnage.

On a dit avec raison que par l'histoire de la chanson on pouvait faire l'histoire de France. En 1801, la Marseillaise ne fait plus partie du programme du 11 juillet. L'étoile républicaine avait pâli. Le soleil se levait du côté de la Corse; presque tous les hommes politiques s'inclinaient devant lui. On comprendra facilement que les lettres de Rouget de Lisle à Bonaparte n'avaient pas été bien accueillies. Et la tourbe des courtisans n'allait pas se rapprocher d'un homme qui avait osé rester luimême, c'est-à-dire droit et honnête de cœur. Du reste, nous savons par ce qui précède à quoi nous en tenir.

La Marseillaise, comme un volcan éteint et comprimé, ne se trahit par aucune manifestation tant que dura le règne de Napoléon et des Bourbons. Mais les fameuses ordonnances signées, la Révolution de 1830 éclate. Casimir Delavigne fait la Parisienne. Mais la Marseillaise n'est point éclipsée par elle, et de nouveau le volcan lance ses tlammes et brise ses soupapes, toutes les fois que la liberté est menacée. Au lieu de la République la bourgeoisie, maîtresse en Juillet, donne à la France la royauté constitutionnelle avec les déceptions qu'elle apporte, les émeutes qu'elle fait naître et la corruption égoïste qu'elle favorise.

Pour être dans le vrai, les gouvernements doivent prêter l'oreille plus qu'ils ne le font aux revendications populaires. La Chambre des satisfaits nous a conduits à la Révolution de Février. Le gouvernement républicain, par

son organisation même, est le plus perfeclible et nous faisons des vœux pour que le chant de la Marseillaise reste toujours un chant patriotique qui doit être un chant de souvenir, de calme, d'allégresse et, à l'occasion, d'enthousiasme. Il n'en fut pas ainsi sous le gouvernement de Juillet. Tour à tour il fut chanté par Nourrit à l'Opéra et dans les théâtres de Paris et de la province. On l'entendit comme chant de revendication dans les nombreuses émeutes qui eurent lieu sous le gouvernement de Louis- Philippe en \S3A, entre autres dans l'insurrection d'avril. Elle nous amena les lois sévères contre la presse, lois dites de septembre. En 1840, la Marseillaise eut un retentissement plus général et plus intense dans la fameuse question d'Orient. Rappelons en quelques mois que l'Angleterre, craignant de perdre son influence sur Mohamet-Ali, alors gouverneur de l'Egypte, au profit de la France, se rapprocha de la Russie, de la Prusse et de l'Autriclie et, avec ces trois puissances, signa le traité de Londres le 15 juillet 1835, à l'exclusion de la Franche qui n'en fut pas même avisée. Une grande surexcitation s'y fit sentir; mais heureusement la guerre n'éclata point.

On chanta partout la Marseillaise ; on la chanta à Pau; à Rouen, on expulsa les étudiants qui l'avaient chantée au Prado, bal en vogue alors; on la chanta au Mans, où Michel de Bourges prononça un discours plein d'une virile éloquence en faveur du chant national de 1793: on la chanta en Egypte, à Francfort, à Arras, dans tous les théâtres de Paris, dans le jardin du Palais-Royal. Chacune de ces citations pourrait être appuyée par la reproduction des journaux d'alors. Il suffira ici d'avoir mentionné simplement ces notes en ajoutant que partout la Marseillaise excitait de courageux élans dans la population.

A la fête du 29 juillet 1841, la Marseillaise, sans avoir figuré au programme, fut exécutée dans le jardin des Tuileries et chaleureusement acclamée. La Révolution de 1848 la remet en honneur, mais le chant qui dominait alors c'était le Chant des Girondins :

Mourir pour la Patrie, C'est le sort le plus beau, lephis digne d'envie.

Nous savons que ce refrain est, en partie, tiré d'un chant de Rouget de Lisle. Et pourtant quels bravos la Marseillaise excitait dans le public quand Rachel, la grande tragédienne, la déclamait sous les plis du drapeau national.

Quant le 2 Décembre, de si triste mémoire, fut accompli, quiconque eût même fredonné publiquement le refrain de la Marseillaise eût été arrêté et poursuivi. Le journal le Siècle raconte pourtant, dans son numéro du 9 novembre 1868, qu'un certain nombre d'ouvriers ayant chanté la Marseillaise, ils furent poursuivis correctionnellement. Le tribunal ne considéra pas ce chant comme séditieux et ne condamna à la prison que les ouvriers accusés de rébellion contre la force publique.

Nous approchions de la mémorable et triste époque de 1870. Après les défaites de Sedan et la proclamation de la République, c'est-à-dire à la Révolution du 4 septembre, et pendant la continuation de la guerre, le chant de la Marseillaise fit explosion. On le chanta partout, dans tous les théâtres, où il excita l'enthousiasme plus ou moins vivement, selon l'âmedu chanteur. A l'Opéra c'était Faure, avec sa belle voix et sa franche diction; M™' Marie Sasse, drapeau en main, et sa patriotique interprétation; c'était à rOpéra-Comique, M"»* Galli-Marié; au Vaudeville, M"' Marie Laurent. C'était Michot un peu partout,

comme M'"^Agar avec sa voix énergique. Dans les cafésconcerts, M'"" Bordas était de beaucoup la chanteuse préférée.

Enfin, ce chant soulevait partout un sentiment de patriotisme qui malheureusement, arrivé trop tard ou mal dirigé, n'aboutit pas ! Mais comme conclusion, la République, une troisième fois proclamée, a donné au Chant des Marseillais, à la Marseillaise de Rouget deLisle,la consécration méritée.

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