ROSA MOURANTE
(songe)
« Cur narrare tibi metuam mea somnia si te delectare queant?
Corpus pœtarum.
« Pourquoi craindrais-je de vous raconter mes songes, s'ils peuvent vous amuser? »
La romance de Rosa tnouranie est sortie un beau matin de la tête de Rouget de Lisle ; il explique comment l'idée, née dans son cerveau, y fit son incubation et, ainsi que la Marseillaise, vint au monde comme par inspiration. C'est un cuiûeux exemple de la production d'une œuvre littéraire, comme en enfantent souvent les poètes.
Cette pièce de prose et de vers, qui a déjà été publiée, parut précédée de l'élégie Montaigu que nous avons lue déjà à la page 130.
Rouget de Lisle commence ainsi :
(( Ce fut dans la retraite à laquelle j'adressai depuis ce chant de mélancolie que je fis le songe dont voici le récit. Dès le premier instant je pris avec moi-même l'engagement de l'écrire. Je ne sais quel sentiment pénible, quelle crainte superstitieuse m'en a constamment détourné. Peu de temps me reste pour remplir cette espèce d'obligation. Les années s'accumulent; les
adversités se multiplient; mon agonie déjà si longue ne saurait durer longtemps encore. Si Rosa ne fut pas un être purement fantastique; si j'ai bien interprété l'ordre qu'elle sembla me donner de consacrer le souvenir de son infortune, hâtons-nous de satisfaire ses mânes; et quelque puisse être ce monde mystérieux où je la rejoindrai bientôt, que son ombre du moins n'ait pas le droit d'y contrister la mienne par des reproches.
« Le premier jour du printemps 1812 me reçut dans ma chère solitude. Je me flattais alors que là s'accomplirait ma destinée. Privé de toute distraction extérieure, sans ambition désormais, sans projets; sans espérance dont les fictions pussent caresser mes loisirs, que je regrettai d'avoir négligé ces goûts nés avec moi, ces germes heureux dont la culture avait semé sur ma vie tant et de si douces jouissances!
(( Je m'effrayais d'interroger ma mémoire, autrefois riche et fidèle ; mon imagination autrefois si docile; mon ancienne aptitude à revêtir ses capricieuses conceptions de formes poétiques et musicales. Ce violon, la joie de mon enfance, la passion de ma jeunesse, mon bonheur de tous les temps; ce violon, compagnon jadis et consolateur de ma captivité, le confident de mes amours, la source de mes inspirations, à peine osais-je tourner vers lui mes regards; je l'avais abandonné depuis dix ans ; il m'accusait d'ingratitude.
(( Je restai plusieurs jours absorbé dans mes tristes réflexions, sans avoir le courage de constater à quel point elles étaient fondées. Cette expérience je la fis enfin, et combien n'eus-je pas lieu de m'en applaudir. Jamais avare ne fut si heureux en retrouvant son trésor. A mon premier appel, je sentis se ranimer toutes ces facultés que je croyais éteintes. Ma mémoire se réveilla, plus active et plus féconde; une foule d'idées oubliées revinrent peupler
mon imagination, amenant à leur suite des idées nouvelles et réclamant pour celles-ci comme pour ellesmêmes des expressions qui se précipitaient sous ma plume. Quant à mon violon, notre paix fut plus difficile à conclure. Mes doigts eurent d'abord à lutter contre des cordes rancunières et rebelles ; mon archet refusait d'obéir à une main qu'il ne connaissait plus. Un peu de patience triompha de ces obstacles, et bientôt mon ermitage fut embelli, vivifié par le concours de moyens qui, vulgaires sans doute, ne m'en rendaient pas moins les vieux plaisirs de l'habitude, rajeunis par tout l'attrait de la nouveauté.
« Un soir, vers le milieu de mai, après quelques heures d'enchantement, données soit à mes rêveries littéraires, soit à des improvisations musicales plus ou moins fautives, plus ou moins insignifiantes, mais non dépourvues de verve et de facilité, je vins, la tête singulièrement exaltée, me reposer au-dessus d'une terrasse couverte de rosiers et d'autres arbustes en fleurs, sur un balcon dominant une campagne immense, et devant lequel se déploie une des vues les plus riches et les plus variées que l'œil humain puisse contempler. Il était dix heures. L'obscurité me dérobait ce spectacle que je ne vis et ne me rappellerai jamais sans émotion. Comment peindre celui qui le remplaçait î
« La nuit régnait dans toute sa magnificence, une de ces superbes nuits de printemps dont le charme tempère la majesté, et qui de l'univers font à la fois le sanctuaire d'une religieuse admiration et le temple de la volupté. Les hautes régions de l'air resplendissaient, étincelantes de myriades d'étoiles, reflétées à l'infini par l'azur du firmament.
« Leur éclat propagé à travers l'espace venait, par une défirradation insensible, se fondre dans les ténèbres, et les
ténèbres, légèrement transparentes, s'étendaient sur la" nature, comme une voile diaphane sur les formes qu'il couvre sans le cacher. Éblouis par les splendeurs élhérées, ' mes yeux furent contraints de s'abaisser vers les scènes ■ de la terre, dont l'inlérêt plus doux et plus immédiat 5 finit par captiver tous mes sens. Rien autour de moi qui t ne respirât la joie, le bonheur et la vie. Toutes les voix i de la création retentissaient dans ce moment solennel, et ' célébraient à l'envi la jeunesse de l'année, l'hymen tant désiré du printemps et de la nature. L'air^aturé du principe végétal semblait ne s'agiter un peu que pour en disséminer l'influence toute puissante, avidement aspirée . même par les être inanimés. -'
« De chaque point du sol s'exhalaient des nuages de parfums, qui, mollement promenés dans l'atmosphère, puis retombant en rosée, s'identifiaient avec les plantes, les fleurs, et toutes ces joyeuses familles, l'espoir et l'ornement de nos vergers, de nos champs et de nos coteaux. La chaleur douce et pénétrante de la température délicieusement rafraîchie par les zéphyrs du soir; cette brise , qui m'arrivait chargée du souffle des roses, des chants | du rossignol, et de toutes les odeurs du printemps; le f bruissement monotone et continu des insectes de la prairie, qui servait de base et de complément aux harmonies de la nuit; ce calme sublime, ce vaste, cet au- | guste et inaltérable silence où tous les bruits s'absorbent comme les grains de sable dans la mer; cet ensemble prodigieux de beautés, de contrastes, de grandeur, de simplicité, de grâces, de merveilles, me plongeaient dans v la stupeur et le ravissement. Tout à coup le ciel blanchit { du côté de l'orient, et la lune apparaît sur la montagne ■; de Coldre. Dans un clin d'œil sa lumière s'épand jusqu'aux extrémités de l'horizon. Confondus tout à l'heure dans le vague du crépuscule, les objets se dégagent, se dessinent
et se manifestent avec tous les prestiges de l'astre qui les éclaire. Là, sur ma gauche, à l'ouest, c'est la tour de Monlmorot, dont une cupidité vandale menace les débris; monument sacré où, suivant les vieilles traditions, fut élevée cette belle et pieuse Clotilde*, qui put changer la croyance, mais non pas adoucir les mœurs d'un époux barbare. Au nord, en face de mon humble habitation, s'élève la Tour du Pin, qui s'enorgueillit d'avoir possédé le plus brave des chevaliers, le plus français de nos monarques, le meilleur des hommes, notre bon Henri. Sur la colline intermédiaire, à l'emplacement où fut le château de Pymont,je distingue une vapeur blanchâtre qui semble être le fantôme de ses restes nouvellement écroulés. S'ils se dirigent à l'est, après avoir observé la masse obscure formée par le feuillage de la forêt de Pannessières, mes yeux se rabattent sur le joli village de Périgny, qui tapisse en amphithéâtre le pied de la montagne; puis, s'élançant au sommet, ils se reposent avec les rayons de la lune sur la cime des grands arbres, tout cicatrisés de la foudre, qui le couronnent et que les siècles ont vu naître et vieillir au milieu d'une enceinte sépulcrale, chère de tout temps à la piété des fidèles du canton. Tandis que sous leurs antiques rameaux ils abritent la modeste et vénérable chapelle de Saint-Etienne, construite sur le terrain même où l'on rapporte qu'à la naissance du christianisme dans les Gaules, des bûchers immenses étaient allumés à des heures marquées de la nuit pour annoncer la célébration du saint sacrifice et ses différentes solennités aux peuples attentifs de la Séquanie cisjurane, de la Bresse et d'une partie de la Bourgogne.
(( J'en étais là de mon récit lorsqu'un événement cruel
1. Sa'.ulc Cictililc, princesse Je la maisim Je Boui-ij.ignc, foiumc de Clovis.
— 'iyo —
m'a forcé de l'interrompre; évidemment bien cruel en elTet puisqu'il me laisse vivre!... N'importe, continuons. |
(( Les premières angoisses sont passées; mes forces, mon courage se raniment : essayons de mettre fin à la lâche que je me suis imposée, ne fut-ce que pour éprouver s'il me reste quelques facultés intellectuelles, quelque mémoire ; et si, ne pouvant plus écrire, je puis du moins, avec le secours d'une main étrangère, transporter sur le papier mes idées devenues si fugitives!...
« Je jouissais avec transport du spectacle dont tout à l'heure je crayonnais une faible esquisse, et combien s'y mêlaient de souvenirs tendres et douloureux! C'est ici, c'est sur ce balcon entouré d'un magnifique chèvrefeuille, que,chaque soir d'été, ma bonne mère assemblait sa nombreuse et naissante famille et présidait à ses jeux ; que chaque soir, au retour de la chasse, moi-même, adolescent alors, après avoir satisfait à la sollicitude paternelle, je m'associais à la gaîté bruyante des enfants; les charmais en leur contant mes exploits de la journée, et surtout ceux par lesquels j'avais failli m'illustrer; ou bien, assis près de ma mère, un bras sous le sien, les yeux attachés sur ses traits ravissants de douceur et de tendresse, je m'enivrais du bonheur de la contempler, de l'entendre, d'entendre ces douces et sages paroles qui, mieux suivies, m'eussent guidé plus sûrement dans le dédale de mon orageuse carrière. A l'une des extrémités du balcon, et presque de plain pied, se trouvait mon cabinet de travail, où l'on avait conservé de la lumière, et dont la fenêtre ouverte me donnait toute facilité pour considérer, dans l'intérieur, deux portraits qui y étaient appendus. L'un, celui de ma mère, en face de la croisée, me souriait et semblait se réjouir de me voir fixé dans un séjour qu'elle aimait, et qu'elle avait toujours désiré (jue j'habitasse avec elle*; l'autre était celui de la der-
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j: nière de mes sœurs, morte avant le temps, et peinte dans i la première fleur de la jeunesse. Placée dajis l'ombre, L cette figure charmante en recevait une teinte de mélancolie qui paraissait exprimer le regret de ne point partager une retraite qu'elle eût embellie par tous les charmes de l'esprit et de l'amitié.
(( Mes regards ne pouvaient se détacher de ces portraits; en vain m'en éloignais-je: un ascendant invincU)le m'y ramenait sans cesse. Le cœur gros de sanglots et de larmes, suffoqué par l'attendrissement, je me jetai dans un fauteuil; ce fauteuil, la place qu'il occupait, étaient ceux que ma mère avait préférés. Je pleurai beaucoup en les reconnaissant. Cette crise dissipa mon oppression, et je tombai dans un extase que prolongèrent le parfum des fleurs et l'espèce de magie dont j'éprouvais l'empire. Je ne revins à moi qu'au son de minuit qui, retentissant dans le lointain, à l'horloge de la ville, m'avertit que, pour un solitaire, il était heure indue, et je me couchai machinalement.
« Etrange effet du hasard! dans le conflit de ces mille idées qui venaient de m'assaiilir, pourquoi la plus futile, la plus insignifiante, avait-elle jeté dans mon imagination les racines les plus profondes? A quelque distance de Montaigu, en tirant vers la montagne, il est un bois que j'ai toujours aimé, sans doute parce qu'il avait été le principal théâtre de mes amusements, le premier asile de mes rêveries. Depuis mon retour j'avais oublié de le visiter; et, tout en me rappelant cet oubli, je m'étais bien proposé de le réparer. A peine dans mon premier sommeil, je m'imaginai qu'au lever de l'aurore je m'acheminais vers ce bois dont je gardais un si doux souvenir. Arrivé sur un vaste plateau qu'il termine, je fus frappé d'étonnement à l'aspect d'un édifice dont j'ignorais absolument l'existence, et que je voyais s'élever au milieu
de la forêt. C'était un pavillon hexagone, en marbre d'une éblouissante blancheur, surmonté d'un dôme et d'une architecture aussi noble qu'élégante. — « Quel est « ce pavillon? Comment se fait-il qu'on ne m'en ait jamais» « parlé? Quel en est le propriétaire? Pourquoi l'avoir fait' « construire dans ce lieu désert et presque sauvage?» -i
(( Ces questions que je m'adressai toutes à la fois, sans| aucune donnée pour les résoudre, ne firent que rendre" ma curiosité plus vive, et je me hâtai vers l'objet qui l'avait excitée. J'en avais soigneusement examiné la posi- 1 tion. Familiarisé comme je l'étais avec le terrain, je me ' désignai les sentiers aboutissants ; et malgré l'épaisseur du taillis, quoique, une fois que j'y serais engagé, je dusse renoncer au secours de la vue pour me conduire, je me | croyais certain de parvenir au point désiré, directement et sans obstacles.
« J'abordai la lisière du bois dans cette confiance ; elle fut trompée. Nulle issue ne s'offrit à mes regards; toutes avaient été fermées avec l'attention la plus minutieuse : on eût dit qu'une puissance jalouse s'était étudiée à rendre inaccessible l'enceinte où je voulais pénétrer. Impatienté de ce contre-temps, j'étais prêt à m'éloigner, lorsque s'élancèrent de la forêt deux animaux charmants, espèces de levrettes parfaitement semblables, blanches comme la neige, marquetées de taches de feu symétriques, d'une taille au-dessous de la moyenne, et des formes les plus gracieuses.
« Ces jolis animaux accourent à moi, me font mille caresses, et reçoivent les miennes avec de petits gémissements doux et plaintifs, qui tenaient également de la joie et de la tristesse. Tout à coup l'une d'elles se précipite vers l'endroit par où elles étaient sorties, retourne la tète à chaque instant comme pour s'assurer que je la suivais : l'autre demeura constamment à mes côtés.
Nous rejoignîmes la première, qui s'enfonça brusquement dans l'épaisseur du bois, et m'indiqua par un signe expressif que je devais la suivre, ce que j'entrepris de faire, malgré les difficultés. En écartant d'épaisses broussailles, qui s'opposaient à mon passage, je découvris un petit sentier échappé à mes premières investigations; il s'élargissait insensiblement et je le pris sans hésiter. Un quart d'heure après, mes compagnes et moi nous débouchâmes sur une belle pelouse, au haut de laquelle se présentait le pavillon mystérieux.
(( Je m'approchai de cet édifice, en admirant de plus en plus sa merveilleuse construction. c< L'intérieur, me « demandai-je, répond-il à ces dehors magnifiques? « L'accès me serait-il permis dans ce sanctuaire, car ce « doit être celui de quelque divinité? »
« Ma curiosité fut encore déjouée, du moins pour quelques instants. Chaque pan de l'hexagone se formait d'une table de marbre unique, et plusieurs fois j'en parcourus le circuit sans y trouver de porte. Ce ne fut qu'au troisième ou quatrième tour que l'une des levrettes s'étant placée devant le pan du milieu, posa sa patte sur le marbre qui devint une grande portière de velours, par laquelle, à la suite et sous les auspices de mes deux guides, je hasardai de m'introduire.
« Dès l'entrée, je faillis me prosterner, tant je fus saisi de l'air majestuex et solennel qui régnait dans cette enceinte.
« C'était une salle immense, hexagone comme le pavillon, et faiblement éclairée par le demi-jour qu'elle recevait d'une ouverture pratiquée dans le dôme. Des lampes odorantes, distribuées d'espace en espace sur la corniche qui circulait à l'entour, y répandaient une odeur exquise. Elle était belle de la beauté de ses proportions, riche sans faste, élégante sans aflëterie, et
peuplée par sa solitude même qui en faisait le séjour du recueillement et de la méditation. Ami passionné de la simplicité, ce fut avec un vif sentiment de plaisir, je dirai presque d'orgueil, que j'admirai celle dont ici tout portait l'empreinte, et qui concordait si bien avec mes notions sur le vrai beau, sur le grandiose et les moyens de produire des sensations profondes, d'obtenir ces effets puissants, prompts et pittoresques, auxquels ne sauraient atteindre, dans aucun genre, la complication des formes, la multiplicité des ornements et l'imitation servile de ce que la mode a consacré.
(( Au fond de la salle, une estrade élevée de plusieurs marches portait un sopha de style antique, parsemé d'hiéroglyphes et sur lequel reposait un objet enveloppé d'un grand châle de cachemire.
(( Mes conductrices s'avancèrent à pas lents et silencieux et s'arrêtèrent au bord de l'estrade. Je les suivis, et, comprenant leur intention, je montai jusqu'au pied du sopha, sur le dossier duquel je m'appuyai. Bientôt, je vis s'agiter, s'entr'ouvrir la partie supérieure du voile, et paraître la tête d'une jeune fille dont je ne profanerai pas les traits en essayant de les décrire. Eh ! quel pinceau ne désespérerait d'y réussir, d'en reproduire l'harmonie et la délicatesse, d'exprimer ce mélange ineffable de grâce, d'innocence et de bonté, cette pâleur attendrissante, ce charme de vie et de jeunesse que n'avaient pu flétrir les soufl"rances, les chagrins, le souffle menaçant de la mort ?
« — « C'est vous, me dit péniblement la figure angé- « lique aux yeux bleus, sièges de la candeur et de la « résignation; c'est vous; je vous attendais, écoutez... « écoutez la romance de Rosa mourante, et... ne l'oubliez (( pas », ajouta-t-elle d'un ton plus accentué.
« A CCS mots parut au-dessus de la tète de Rosa un
nuage d'où plusieurs mains s'avancèrent et déposèrent entre les siennes un instrument de forme inusitée, que je crois pouvoir appeler une harpe-lyre. Elle en tira quelques arpèges ; puis, d'une voix douce et faible, qui faisait vibrer toutes les fibres du cœur, elle chanta son lai. Au moment où il finissait, un bruit lugubre se fit entendre dans le nuage, Rosa, le sopha, le pavillon disparurent, et je m'éveillai.
(( Ma première pensée, comme on peut le croire, se reporta vivement sur cette apparition, sur l'injonction expresse que Rosa m'avait faite de ne point oublier sa romance.
« L'air vint de lui-même s'olïrir à mon esprit. Je me levai immédiatement et m'empressai de le copier, à la clarté de la lune qui brillait encore. Une fois cet air fixé, j'en déterminai facilement le rythme, et fort de ces données, je me flattai de retrouver sans peine les paroles : je m'abusais. Soit que le trouble où m'avait jeté Rosa eût détourné mon attention, soit que mon extrême désir de remplir l'espèce de mandat que j'avais reçu paralysât ma mémoire, elle fut tout à fait en défaut.
« D'inutiles efforts achevèrent de brouiller mes idées, et non seulement l'ensemble de ces paroles m'échappa, mais il me fut impossible de m'en rappeler une seule, ni le sens général de la romance, ni rien de ce qui m'aurait mis sur la voie. Ce que je vais dire vous paraîtra puéril.
« J'avais à cœur de répondre à la confiance de Rosa, et l'impuissance définitive où je me voyais à cet égard me tint plusieurs jours au supplice. A diverses reprises j'essayai de parodier sur cette mélodie quelques paroles analogues. Ce que je fis était si loin de ce que j'avais entendu, de cette ingénuité, de cette mélancolie dont l'impression m'était restée, quoique vague et fugitive!
Je déchirai ces malheureux essais à mesure qu'ils étaient ébauchés, et fatigué de mes infructueuses recherches, je m'efforçai d'oublier le songe et l'héroïne, tout en murmurant sans cesse l'air de Rosa, tout en jetant un œil de dépit sur la copie que j'en avais faite, lorsque le hasard me la mettait sous la main.
(( Trois semaines s'écoulèrent. Moins que jamais j'espérais parvenir à quelque résultat satisfaisant et même je n'y attachais plus que l'intérêt d'une curiosité vivement stimulée par ce fait singulier d'un résultat positif et matériel, produit par une chimère. Celte indifférence ne fut pas de longue durée. Je fis une seconde fois le même songe, et les mêmes circonstances l'accompagnèrent. Une seconde fois Rosa me prescrivit la loi du souvenir ; loi que la répétition de sa romance devait me rendre plus facile; et toutes mes facultés étaient en jeu pour mettre à profit ce moyen de m'y conformer. Combien ne fus-je pas désappointé ! Rosa chanta, mais en italien. Quoique cet idiome ne me soit pas étranger, il ne m'est pas non plus assez familier pour que je ne fusse point déconcerté par ce changement imi)révu, et qu'il n'exerçât pas une influence fâcheuse sur l'attention qui m'était nécessaire : aussi tous mes soins, toute mon application furent-ils en pure perte. Vainement chaque mot de la traduction m'avait-il rappelé le mot français correspondant; vainement avais-je conservé des notions sur le fond, le coloris de la romance, sur le nombre des couplets et quelques autres particularités. Cette seconde séance ne laissa dans ma mémoire aucune trace, relativement aux paroles proprement dites, et mon embarras, ma perplexité demeurèrent les mêmes.
(( Quelques jours après, au commencement d'une nuit très pluvieuse : — « Si Rosa, me disais-je à moi-même, « si Rosa désire une troisième visite, espérons que ce ne
« sera point cette nuit, par le temps qu'il fait. » — Cette nuit même amena la catastrophe et le dénouement d'une aventure que j'ose à peine appeler imaginaire.
« Dans mon premier sommeil, je rêvai que transporté je ne sais comment au bord du bois, je voyais arriver les deux levrettes, l'air morne, la tête basse, et d'une allure toute différente de leur allure première. Leur robe naturellement fuie, et d'une blancheur éclatante, n'était plus qu'un poil noir, rude, hérissé : leurs yeux étincelaient remplis de larmes sanglantes. Elles approchèrent en grondant, s'attachèrent à mes pas, et m'entraînèrent comme leur prisonnier jusqu'au pavillon. — Ici tout annonçait le deuil et les désastres : les marbres semblaient suer des pleurs. Lorsque je fus au pied du sopha, et que soulevant le cachemire, Rosa découvrit son visage, j'eus peine à retenir un cri de douleur et d'effroi. Ces traits enchanteurs, ce visage qui naguères conservait tous ceux de la jeunesse et de la beauté, livides maintenant, épuisés, décomposés, n'offraient plus que l'image du désespoir et d'une destruction prématurée. — « Yous « voilà !... Ma romance, vous l'avez donc... Je vais la dire « encore une fois... pour la dernière... Si vous l'ou- (( bliez !... »
« On lui mit dans les mains sa harpe-lyre devenue pour elle un fardeau. Ce fut en anglais qu'elle chanta. Par un contraste déchirant, jamais sa voix ne m'avait paru si fraîche, si suave, d'une expression plus naïve et plus mélodieuse. Aux dernières syllabes, sa tête se penche comme une fleur qui meurt sur sa tige.
(( Les accents delà désolation retentirent alors au sein du nuage qui subitement envahit la salle entière ; les lampes s'éteignirent; des voix lamentables répondirent de la voûte et de toutes les parties de l'édifice, dont un tonnerre souterrain ébranlait les fondements. Soudain,
ils s'arrachèrent avec fracas des entrailles de la montagne, et je sentis le pavillon qui s'élevait rapidement dans les airs. Au bout de quelques minutes il s'arrêta et tout s'évanouit.
« Je restai seul, planant dans le vide comme un épervier, puis je descendis lentement et traversai plusieurs zones de nuages, les unes brûlantes, les autres glaciales. Lorsque j'en sortis, j'aperçus la terre comme un point dans l'espace. Ma chute alors se précipita de manière à me faire perdre la respiration; et bientôt je reconnus le mont et le bois de Montaigu, ensuite des blocs énormes de rochers, sur lesquels je tombai perpendiculairement. A l'instant du choc qui devait me mettre en pièces je m'écriai, tressaillis, et, m'éveillant, je me trouvai sur mon lit, trempé de sueur, et dans la posture où je croyais être en nageant au milieu de l'atmosphère.
« Un moment après j'entendis quelque bruit dans la pièce voisine : c'était un domestique qui couchait au dessus de ma chambre et qui, réveillé parle cri terrible que j'avais jeté, accourait tout tremblant pour voir ce qui m'était arrivé.
« Il recueillit à la hâte les pièces éparses de mon coucher dont il répara le désordre et se retira.
« Seul avec moi-même, je me rendis compte de cette étrange fantasmagorie, et je l'avouerai, ce fut avec terreur. Quel espoir de me rappeler cette romance fatale, de me la rappeler d'après la version anglaise, tandis que je n'avais pu retenir un mot de l'original?
«A peine avais-je fait cette réflexion qu'à ma très grande surprise, et comme par un prodige, tous les éléments de la romance se représentèrent à ma pensée, isolés et sans ordre, à la vérité. Mais j'avais remarqué la disposition des couplets et principalement la manière dont chacun se terminait : la fin du dernier s'offrit la première, et
me servit à constater, h classer les trois autres. Dès lors, en remontant de celui-ci au commencement, et, chose bizarre, à l'aide surtout des paroles anglaises, chaque vers partiel vint se placer dans son cadre respectif et je récitai le lai de Rosa comme si je l'eusse simplement répété de mémoire. Le voici tel, je puis le dire, qu'ellemême l'a dicté et sans qu'il ait subi le moindre changement, que j'eusse regardé comme une profanation :