‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 11 sur 124 · GiNDRR DE Mancy, .Soc. cTEmul. du Jura, 1837, p · texte numérisé non relu

GiNDRR DE Mancy, .Soc. cTEmul. du Jura, 1837, p

menls qui renversaient la royauté, il est probable qu'à toutes les raisons politiques ou personnelles qu'il pouvait avoir se mêlait encore le souvenir de cette entrevue du palais de Versailles. Il avait vu la reine !

Après six années passées à TÉcole militaire, Rouget de Lisle fut nommé sous-lieulenant (1782), et alla terminer ses études spéciales à TÉcole du génie de Mézières, qui était ce que nous appelons aujourd'hui une Ecole d'application. Après deux ans, il en sortit avec le grade d'aspirant-lieutenant en second au corps royal du génie (1®"^ avril 1784); il vint passer quelque temps dans sa famille, à Lous-le-Saulnier et àMontaigu (c'est à cette année 1784 que se rapportent les anecdotes de la démolition du vieux château précédemment racontées) ; enfm il reçut un emploi de son grade pour Grenoble, mais ne resta pas longtemps dans cette garnison, car il fut envoyé presque aussitôt à Mont-Dauphin, forteresse des Hautes-Alpes, entre Embrun et Briançon, dans une position inexpugnable sur un immense rocher à pic isolé de deux côtés, au confluent de la Durance et d'un autre torrent de la montagne : pays abrupt et sauvage, qui dut paraître étonnant à ce montagnard qui ne connaissait encore que les collines de Lons-le-

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Saulnier. Il y resta cinq ans et demi; en septembre 1789, nommé lieutenant en premier, il changea de région et revint dans le Jura, au fort de Joux*. La vie des officiers en ces pacifiques années de la royauté finissante était, en vérité, une vie heureuse. La liberté était bien plus grande pour eux qu'elle n'est aujourd'hui, la discipline moins sévère et le service moins pénible. Pour les officiers du génie, principalement, à peine pouvait-on s'apercevoir s'ils étaient soldats : n'ayant pas de troupes sous leurs ordres (car les régiments du génie n'existaient pas et n'ont été institués qu'à une date beaucoup plus récente), la nature de leurs travaux faisait d'eux plutôt des ingénieurs que de véritables officiers. Formant une élite dans le monde provincial, ils étaient reçus dans les meilleures maisons des villes où ils passaient : nous verrons que, pendant son séjour à Mont-Dauphin, Rouget de Lisle eut dans la société de la ville voisine, Embrun, les relations mondaines les plus suivies. 11 travailla son violon et se mit à faire de la poésie.

C'était une mode générale chez les hommes de la fin du xvm^ siècle d'écrire des vers. Il était aussi nécessaire aux jeunes gens du monde de rimer des élégies, des églogues, des fables, surtout des chansons et des pièces badines, qu'aujourd'hui aux jeu-

1 . Archives de la guerre (voir à la fin du volume, Pièces Ju^tificatives, C).

nés filles de jouer du piano. Inutile d'ajouter que les poètes d'alors, comme les virtuoses d'à présent, se tenaient, au point de vue esthétique, à des hauteurs à peu près équivalentes. Voltaire était le « poète » sur lequel se modelait l'inspiration de toute cette jeunesse. Pour nous en tenir à ceux des contemporains de Rouget de Lisle qui, comme lui, s'illustrèrent à divers titres pendant la Révolution, bornons-nous à en citer trois : Carnot, Robespierre, Bonaparte. Les deux premiers, qui devaient se retrouver au comité du Salut public, furent pour la première fois collègues à la société des Rosati d'Arras, réunion de poètes bachiques qui récitaient ou chantaient leurs productions, couronnés de roses, groupés autour d'un autel de verdure : Robespierre y célébrait « l'homme de la nature » ; Carnot y repoussait les « tumultueux désirs », tous les deux vantant à l'envi le bonheur de la vie champêtre et les plaisirs de Bacchus. Pour Bonaparte, il adressait dans le même temps à laSaint-Huberti des vers louangeurs — impérialement mauvais, — et écrivait une fable, que les anthologies ont précieusement recueillie, et dont le principal personnage se nomme César (ce César est un chien).

Les poésies que Rouget de l'Isle composa à cette époque ne sont pas d'une nature sensiblement supérieure. Un certain nombre nous ont été conservées par les Essais en vers et en prose que leur

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auteur lit imprimer en 1796, et où il a fait place à plusieurs morceaux antérieurs à la Révolution, d'uD ton singulièrement différent de ceux qui sui- \TreDt: plusieurs portent la date de 1785 et 1786, et, pour indication d'origine, Mont-Dauphin ou Grenoble ; mais beaucoup, qui n'ont aucune mention analogue, furent évidemment faits aussi à cette époque, reconnaissables au ton général, parfois à des détails descriptifs ou topographiques qui révèlent Torigine, aussi bien qu'au groupement avec les pièces datées auquel Tauteur les a soumis dans le livre.

Il serait inutile de citer quelqu'une de ces pièces en entier, bien que toutes soient fort inconnues: nous donnerons une meilleure idée du ton général en reproduisant quelques-uns des titres, parfois suivis d'arguments ou de commentaires:

A M"^° DE Meff..., en lui renvoyant un éventail quelle m^ avait confié dans un bal à Embrun, et que j avais emporté par mégarde (Mont-Dauphin, 15 août 1785).

A HÉLKNE C..., qui s était embarquée sur un radeau pour aller joindre son mari parti de la veille pour la campagne (Mont-Dauphin, 12 juillet 1786). Cette personne est, pour cette belle conduite, comparée par le poète à toutes les héroïnes de l'antiquité. A M"** Pla..., quiy la première fois qu^ elle chanta dficant moi, prit une voix fausse, grêle ei tremblotnntp^ absolument semblable à celle d'une vieille.

"lA ROUGET DE LISLE

A Victoire de N...,,ûuec laquelle on me trouvait de la ressemblance,

A Julie de Lum..., à qui Pasc... avait adressé -une critique sur un grand chapeau dont elle faisait sa coëffure ordinaire (Mont-Dauphin, 15 août 1786). Dans cette pièce, un journal de modes est appelé :

Un code par l'amour dicté Pour l'usage de la Beauté.

L'ÉPOUX MALUEURKUX. L'argument, que j'abrège, dit qu'il s'agit de Thistoire d'un mari dont la femme a disparu avec son ami, « avec des preuves non équivoques de leur intelligence. On a su depuis qu'ils étaient passés en Italie. C'est ce malheureux époux qui parle ici. » Triste î...

A Nice (nom de femme dont il est encore question dans une autre pièce) dans le jardin de laquelle fêlais forcé de passer la nuit. C'est une chanson ayant pour refrain à la fin de chaque couplet :

Pour un amant Conçois-tu rien de plus charmant?

Parlant de la toilette de nuit de cette personne, le poète la qualifie de « joli mystère ». Le refrain donne lieu, à la fin de certains couplets, à des applications assez osées, et qui sentent bien leur dix-huitième siècle. Mais Rouget de l'Isle était si sincère!..

Poursuivons celle énumération avec quelques pièces encore :

A M™* B..., en lui envoyant des violettes au milieu de r hiver.

AD..., en lui envoyant quelques bouteilles de vin blanc,

Épitaphé de Rosette, jolie serine qui avait été mutilée d'une patte dans le nid, qui vint mourir sur la main de sa mçfltresse, et qu'on enterra au pied d'un rosier. Air de Jean-Jacques : Je l'ai planté.

A M™® DE L... qui faisait une quête pour payer les mois de nourrice d'un enfant dont la mère était morte en couches et dont le père était aveugle. Air : Jupiter un jour en fureur, suivi de : Prenez pitié d'un p*^tit malheureux.

Comnie nous voilà encore loin de la Marseillaise ! En somme, ce n'est rien diminuer du mérite de Rouget de Lisle que de dire que ces premiers essais poétiques ne dénotent aucune originalité. Ils sont modelés sur les productions analogues de tous les portes amateurs du dix-huitième siècle.

Une chose cependant les en distingue.

D'après la poétique du temps, les poésies lyriques, c'est-à-dire les chansons bachiques, sentimentales ou autres, étaient toujours composées sur des airs connus. C'était le triomphe du vaudeville, simple chanson à l'origine, mais qu[ venait de prendre une telle importance qu'il allait donner son nom à un genre théâtral dont la vogue

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