‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 113 sur 124 · A. Loth, p · texte numérisé non relu

A. Loth, p

d'ailleurs cette direction que pendant six semaines, le principal titulaire ayant repris possession de son poste en novembre. Nous remarquerons, à ce propos, que si Grisons fut choisi à Télection pour cette suppléance, c'est, apparemment, qu'il faisait déjà partie du personnel musical comme exécutant, et qu'il n'est pas moins probable qu'il reprit cette fonction subalterne après le retour du directeur principal. L'absence complète, à partir de ce moment, de tout document concernant sa personne, prouve en tout cas son obscurité, qui est profonde. Quelques vieillards, consultés en ces dernières années, se sont souvenus de l'avoir connu: il donnait des leçons de clavecin et de chant, et chantait une chanson de sa composition : Grisons^ grisons-nous ; et c'est tout ce que Ton sait de son existence jusqu'en 1815, date à laquelle il a cessé de vivre.

Outre la chanson Grisons^ grisons-nous ^ on connaît de lui une œuvre musicale plus importante, dont voici le titre exact :

EsTHER, musique de M. Grison^ chef de maîtrise à la cathédrale de Saint -Orner.

C'est une sorte d'oratorio composé sur les paroles des chœurs de la tragédie de Racine.

Le manuscrit de cette œuvre a été conservé ^ On

1. Je ne saurais trop remercier M. A. Loth de la complaisance avec laquelle il m'a communiqué le manuscrit à'Estherde Grisons, que j'ai pu ainsi étudier tout à loisir.

y trouve 1res nettement, dès la première page, la mélodie entière de la Marseillaise, Là dessus, pas de doute à avoir : malgré des différences de détail, c'est incontestablement la même mélodie, d'un bout à Tautre, dans tout son développement, et trop complètement reproduite pour qu'il puisse êlre question de rencontre fortuite ou de simple réminiscence. Une réminiscence ne dure pas vingthuit mesures. Donc, de deux choses Tune: ou Grisons a volontairement intercalé le chant révolutionnaire dans l'introduction de son œuvre musicale, ou bien c'est Rouget de Lisle qui, non moins volontairement, a plagié Grisons.

La seule façon de décider laquelle des deux hypothèses est la bonne, c'est de rechercher si l'oratorio du maitre de chapelle de Saint-Omer est antérieur où non à 1792.

Or, si, sur ce point capital, les partisans de Grisons émettent des affirmations pleines d'autorité, ils sont, par contre, infiniment plus discrets lorsqu'il s'agit de fournir des preuves. En réalité, ils n'en apportent aucune. Leur plus grand, ou pour mieux dire leur seul et unique argument, c'est que, sur le titre de la partition, le nom de l'auteur

J'ai même quelques scrupules à contredire coaime je vais le faire la plupart de ses assertions et de ses conclusions : cela est un manque évident de reconnaissance pour l'obligeaoce de son procédé. Mais il s'agit d'hi:^toire ; aucune considération pei'sonnclle ne doit donc nous arrêter. La Vérité avant tout.

est suivi de cette meation: » Chef de maîtrise à la cathédrale de Saint-Omer » ; et, comme Grisons a quitté cette fonction en 1787, ils en concluent que l'oratorio a été composé avant cette date.

L'insuffisance de cette argumentation est manifeste. Grisons, nous l'avons vu, a vécu jusqu'en 1815, donnant des leçons de musique et prenant part aux exécutions musicales de Saint-Omer.

Est-il donc étonnant qu'il ait tenu à conserver le titre d'une fonction qu'il avait rempli pendant douze ans, titre qui lui faisait honneur, et qui lui appartenait en réalité, ou tout au moins dont l'usage l'autorisait à se parer? Les officiers en retraite restent toute leur vie « le capitaine, le général », lors même qu'ils ont quitté Tarmée depuis longtemps. J'ai connu un homme politique qui fut ministre pendant un mois, il y a quinze ans environ, et que l'on remplit d'aise encore aujourd'hui lorsqu'on l'appelle « Monsieur le Ministre. » Pour rentrer dans le monde des artistes, nous savons qu'il est parfaitement permis à un ancien chanteur de l'Opéra, par exemple, de conserver ce titre pendant toute sa vie : si, aujourd'hui même, M. Duprez, ou Madame Viardot, ou Mademoiselle Falcon, éprouvaient le besoin de se dire « de l'Opéra », bien qu'ils l'aient quitté depuis trente, quarante, cinquante ans et plus, personne n'aurait rien à y objecter. De même Grisons a pu, sans qu'il y ait aucunement matière à nous étonner, rester

« M. le Chef de maîtrise » jusqu'à la fin de ses jours.

Au reste, quelle est donc Fautorité de cet intitulé, l'unique document qu'on nous produise ? Un simple morceau de papier collé extérieurement sur le carton de la couverture, écrit d'une main étrangère, avec une faute d'orthographe au nom principal (6?mon au lieu de Grisons)? Cela n'a même pas l'authenticité d'une signature. La partition même n'est pas authographe : M. Loth, qui le croyait naguère et l'a dit dans son livre, m'a avoué avoir reconnu qu'il s'était trompé, que récriture n'était pas celle de Grisons^ mais d'un copiste dont il a reconnu la main dans des transcriptions de même provenance, — notamment, rapprochement bon à signaler, dans un exemplaire de Y Hymne des Marseillais, attribué à Gossec.

La partition ne porte aucune date, ni aucune donnée positive permettant d'en ^xer une. De même aucune indication, si faible soit-elle, n'autorise à dire que l'oratorio a été exécuté avant 1787. Cet ouvrage a laissé si peu de traces de son existence que je doute même qu'il ait jamais eu une seule exécution publique, à quelque époque que ce soit. Il n'en est pas resté autre chose que cet unique exemplaire manuscrit ; or, il a tout l'aspect d'un livre neuf, très propre, ne portant aucune de ces indications au crayon qu'il faut toujours surajouter aux répétitions, nuances, mouvements,

etc., ni de ces macules ou de ces déchirures inévitables, traces vivantes de la fièvre des études ou de Texécution, ces « glorieuses blessures » dont parle Berlioz dans la dédicace d'une de ses partitions autographes, fort endommagée, en effet (celle de Roméo et Juliette^ appartenant à la Bibliothèque du Conservatoire). Il est visible que cette partition n'a jamais servi qu'aux lectures à tête reposée faites par les quelques hommes d'étude qui ont eu la curiosité de la parcourir en ces dernières années. — D'autre part, on n'a jamais signalé l'existence de parties copiées en vue de l'exécution. Les parties séparées sont pourtant un des éléments les plus nécessaires pour préciser des études de ce genre. Voyez pour Bach : pour la plupart de ses innombrables cantates, écrites en vue d'une seule exécution, les parties ont été retrouvées, et sont toujours utilisées avec le plus grand soin pour l'établissement du texte musical définitif ainsi que pour la solution de diverses questions connexes. Ici, elles manquent absolument.

Une pièce authentique aurait pu fournir un renseignement utile: l'inventaire de la musique de la maîtrise de Saint-Omer dressé en 1787, au moment où Grisons résigna ses fonctions, signé de son nom et de celui de son successeur. Mais on y chercherait en vain le nom à'Esther de Grisons : il n'y figure pas.

M. Loth, qui a prévu l'objection, dit que cet

inventaire ne comprenait que des morceaux latins appartenant à la liturgie, et qu'en conséquence Toratario sur paroles françaises n'y pouvait pas figurer. Je réponds, moi, que s'il n'y figure pas, c'est qu'il n'existait pas ; que si Grisons l'avait composé comme chef de maîtrise, il devait rester dans la musique de la maîtrise; que s'il ne l'a pas composé comme chef de maîtrise, il n'y a dès lors aucune raison d'avancer qu'il l'a écrit pendant la durée de ses fonctions.

L'impossibilité d'établir que l'œuvre est antérieure à 1787 étant démontrée, il nous reste à rechercher à quelle époque elle a pu être, sinon exécutée (puisque nous avons vu qu'elle ne le fut probablement pas), du moins composée.

Nous savons que Grisons, qui, dès le début de la Révolution, en accepta les principes, prêta le serment civique, et finalement, prêtre défroqué, rentra dans la vie civile, fut pendant quelque temps, après le 9 thermidor, directeur de la musique des fêtes décadaires àSaint-Omer. Un article du règlement de l'ordre des cérémonies portait qu'à cette époque ÏBi/mne des Marseillais serait chanté tous les jours de fête décadaire*. Grisons en dirigea donc plusieurs fois l'exécution. N'y a-t il pas là une coïncidence frappante ? Elle n'avait pas échappé aux savants qui, les premiers, à Saint-Omer même, considérèrent la question

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