‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 15 sur 124 · Voir ci-dessus, p. 32 et · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 32 et

:i. Collection de M. Etienne Charavay.

moi de vous rappeler que vous êtes absolument le maître de votre musique, que mou avant-dernière lettre vous affranchit de tout engagement avec moi et que si vous laissez votre musique à mon poème, c'est qu'apparemment vous y trouvez votre avantage et votre plaisir qui en cela se trouverait d'accord avec les miens.

Dans cette hypothèse et supposé qu'elle soit foudée, rien ne me paraît plus naturel, plus honnête pour l'auteur qui vous a proposé son poëme, que de faire de la musique exprès pour lui. Puisque vous avez jugé ce poëme digne de la musique de Bayard, il faut croire qu'il mérite vos soins, — mais encore une fois, en admettant cet expédient ou tel autre que ce soit, faites absolument abstraction de ce qui me concerne.

Je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

De Lisle>.

Rouget de Lisle ne recueillit donc pas beaucoup de gloire avec cette représentation de Bayard dans Bresse, Mais elle eut du moins Tavantage de l'introduire dans le monde artiste de Paris. Dès le moment qu'il vint présenter ses poëmes aux théâtres, il fut en relations avec un des plus grands maîtres du temps, Grétry. Il était chez lui un soir de Tautomne de 1790 quand sa fille Antoinette, dernière survivante de trois enfants chéries dont les deux premières étaient mortes coup sur coup, sortit en grande toilette pour se rendre à un bal. Le jeune officier poète ne put s'empêcher d'en

1. Collection de M. Alfred Bovet. — L'autre lettre à Champeiu, datée « Mardi matin », est signalée par un catalogue d'autographes, vente du 31 octobre 1871, J. Charavay

Éwre compliment à l'illustre miîsicien. « Oui, répoodît Grétry, elle est belle, encore plus aimable, elle va au bal, et dans qnelques semaines elle sera dans la tombe! . . . * » Le malheureux père prophétisait trop juste. . .

Fit-il à la même époque la connaissance de Méhul, jeune gloire de l'école musicale française, arrivé récemment à une célébrité soudaine par l'éclatant succès de sa première œuvre, Euphrosine ft Coradin^ type admirable de l'art de la Révolution? Aucun document ne nous autorise à l'affirmer ; mais leurs longues relations d'amitié, le ton de la correspondance qu'ils entretinrent par la suite et leur tutoiement fraternel peuvent faire sapposer que cette amitié data de leur jeunesse et qu'elle prit naissance dès ces premières occasions. Toujours est-il que, de ces visites faites aux musiciens de la capitale, Rouget de Liste remp*3rta un avantage nullement négligeable : il devint collaborateur de Grélry. Le fait n'a été signalé ni par les journaux du temps, ni par les annuaires, et l'ouvrage dont il s'agit, Cécile et Einnancé ou les Deux Couvents, comédie en trois , ades en prose mêlée d'ariettes, a si peu d'importance dans l'œuvre de Grétry que celui-ci non seui w-ment n'en a pas fait graver la musique, mais

[ î. ijiihTiîY. Kssais sur la musique, II, 413. « Le jour où, ^mblable à un ange, je la vis partir pour aller danser, un <A mes amis. Rouget de Liste, qui était chez moi, me dit, etc* »

as ROCGEt DE LIStË

n'en mentionne même pas le nom dans ses Essais,

C'est cependant à lui, ainsi qu'à Rouget de Lisle, . que nous devons de connaître la vérité sur cette collaboration.

Rouget de Lisle s'en est expliqué dans un écrit qu'il fit imprimer en Tan II, où il est dit : . « Pendant mon séjour à Paris, je fis, conjuin- ., tement avec un de mes amis, un ouvrage intitulé . les Deux Couvents, dont le but moral était de '. mettre dans tout leur jour Thypocrisie et les , fureurs monacales et de prouver que la justice et . l'humanité résident ensemble chez le peuple* »• . Cela était bon à dire en Tan II, mais il est probable . qu'en 1791, Rouget de Lisle n'avait pas songé à , tant de choses et n'avait pas eu d'autre arrièrepensée que de traiter un sujet à la mode.

Quant à Grétry, nous connaissons de lui deux ■ lettres écrites à son collaborateur, dont l'une, datée du 4 novembre 1792, lui donne des nouvelles de la représentation du jour de la Toussaint « où ■ les Deux Couvents ont fait près de 4.000 francs de recettes. Cet ouvrage restera, lui dit-il, et sera joué souvent, ce qui fera plaisir aux « Marseillais du parterre » qui le réclamaient toujours. » Le l'^r décembre, autre lettre où il revient sur le même sujet, disant qu'on lui demande d'aller

\. Joseph Rouget Delisle au peuple et aux représentants, an II, p. 2.

ioùner à Liège des représentations de son

Guillaume Tell et des Deux Couvents^.

Dans tout cela, Grétry dore un peu la pilule à

son collaborateur : ce qui est vrai, c'est qu'à la première représentation, le 16 janvier 17922, Cécile ef Ermancé n'avait obtenu aucun succès. On reprochait au sujet de rappeler celui des Victimes eloitréesj une des pièces en vogue à l'époque. « Le saccès du troisième acte, dit le Journal de Paris, n'a pas répondu à celui du second, qui offre des scènes intéressantes et des tableaux touchants. » Le Moniteur fit une analyse détaillée de la pièce : comme c'est le seul vestige qui nous reste de l'œuvre commune de deux hommes illustres, nous croyons devoir la reproduire :

Cn jeune homme nommé FlorviJle, fort familier avec les Boines d'un couvent d'hommes, fort aimé du père Antoine, TonEfaniste, obtient la permission de se promener dans le jardin sous prétexte de cultiver les fleurs. 11 cn profite pour £ûre percer un mur qui communique à un couvent de Craiiijes, où est renfermée une jeune pensionnaire qu'il aime, qu'il va épouser, et qu'il ne voit pas assez souvent à

i. Catalogne d'autographes, vente du 26 novembre 1883, Eug. Charavay, numéros 240-241.

2. Les Spectacles de Paris donnent le 12 janvier comme éèXti de la première de Cécile et Ermancé; mais le 16 est la ÀièXe donnée par le Moniteur dans le numéro du jour et annoncé daus les programmes des spectacles des deux nu- Déros précédents, la seule exacte conséquemment. L'on voit par ce» petits détails combien toutes ces indications des auouaires et des journaux soit peu sûres et ont besoin d^tre contrôlées.

son gré. Ermancé, jeune novice qui doit prononcer ses vœux le lendemain, trouve la communication et en profite pour voir une religieuse qui lui a été ravie, et qui habile aussi le couvent voisin. Elle porte aussi le nom de Cécile, Les amants sont surpris, et voilà Cécile livrée aux religieuses; mais Tabbcsse est une femme douce et indulgente, elle n'en a rien à craindre. Ermancé n'est pas si heureux, Florville le surprend à son retour, et trompé par Téquivoque des noms, il le croit son rival et va le dénoncer. Le supérieur, homme dur et féroce, condamne Ermancé à être enferme dans un caveau. On l'y descend, et on l'y enchaîne. Florville, au désespoir de ce qu'il a fait, descend dans le souterrain au moyen d'une corde attachée à un barreau. Là, tout s'explique. Florville se trouve bien plus coupable, et, pour s'en punir, il arrache la corde par laquelle il devait remonter, et se condamne à partager le sort de son nouvel ami. Ou entend du bruit sous terre; ce sont des maçons qui travaillent dans une carrière, et qui viennent délivrer nos captifs. Au troisième acte, le maire et un commandant de la garde nationale viennent délivrer Cécile, à qui sa famille pardonne, ainsi que celle d'Ermaucé. On fait venir aussi le prieur voisin, qu'on accable de reproches, et la pièce finit par un concert donné à ces messieurs par les pensionnaires du couvent'.

Aujourd'hui, un tel sujet nous semble sigulièrement enfantin : il est pourtant assez bien dans la note de Tépoque qui a vu paraître au théâtre des niaiseries encore plus grandes. C'est chose étonnante, même, qu'une époque aussi pauvre en littérature scénique ait été si féconde au point de vue musical, et que, sur des poèmes conçus dans un tel esprit, des musiciens comme Méhul,Grétry, Lesueur, Gossec, Cherubini, Dalayrac, Berton,

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