AS ROUGET DE LISLE
« En récompense, il fut donné à la grande âme de la France, en son moment le plus désintéressé et sacré, de trouver un chant, — un chant qui, répété de proche en proche, a gagné toute la terre. Cela est divin et rare d'ajouter un chant éternel à la voix des nations. »
Ainsi dit Michelet, qui la connaissait bien, cette âme de la France. J'en veux parler à mon tour, de ce chant où, depuis un siècle, elle s'est constamment reconnue : non que je prétende en donner une interprétation ou un commentaire nouveau, tout ayant été dit et les paroles les plus simples étant celles qui l'expliquent le mieux; j'en voudrais seulement raconter Thistoire. Car c'est là seulement qu'aujourd'hui encore on peut trouver à dire des choses inconnues. Je le ferai avec la gravité qui convient au sujet, bornant mes efforts à retrouver, s'il se peut, jusque dans les plus minutieux détails, la réalité des événements d'où s'esta déchaînée l'inspiration de noire chant national.
J'avais lu autrefois, il y a longtemps déjà, une page d'Edgar Quinet qui m'avait frappé au premier abord. Elle me revient au moment de commencer ce récit. Il citait une des Promenades de Jean-Jacques Rousseau, dans laquelle le philosophe recherche « en combien de cas il est permis de déguiser la vérité dans ses récits. Et, continue Quinet, les cas où il admet ces déguisements comme licites sont si nombreux, que l'on ne sait
plus quelle place il laisse à la réalité. 11 admet que Ton peut, sans mentir, donner comme vrai ce qui ne Test pas dans tous les cas qui suivent :
?0UT broder les circonstances;
Pour les exagérer, les amplifier ^ les outrer ;
Pour remplir par des faits controuvés les lacunes du souvenir ;
Pour prêter à la vérité des ornements étrangers ;
Pour dire les choses oubliées comme il semble quelles ont dû être ».
Et Quinet s*indigne contre « cette permission effrayante de mettre le faux à la place du vrai », de <c sacrifier la vérité à Teffet » et de « mêler le vrai et le faux, si bien qu'il n'y ait plus ni vérité ni mensonge » ; et il conclut : « Je ne ferai rien <ie cela, parce que ce mélange me déconcerte et me glace d'avance. »
Les préceptes de Jean-Jacques sont, il faut bien le dire, ceux qu'ont suivis la plupart des écrivains qui ont traité de la iH/arseîY/azse ; l'imagination tient la plus grande place dans leurs narrations. Quant à moi, je préfère la méthode de Quinet. Ma seule prétention, en écrivant cette histoire, sera d'être irai, d'éviter toute interprétation fantaisiste et de n'énoncer que des faits puisés à des sources sûres; heureux si, par ce travail, j'ai pu faire la lumière complète sur un sujet que je tiens pour un des plus intéressants que nous présente Thistoire entière de l'art lyrique.
sant. De tout cela il nous reste de curieux vestiges, qui montrent à quel degré les esprits étaient montés: des libelles, des pamphlets, des chansons, dans un style dont celte époque seule a connu le véritable secret : les Diners 'patriotiques, dialogues dans la manière du père Duchesne, mais dans un esprit tout opposé, puisque cette prose avait pour but de démontrer aux soldats de la nation, avec un juron à chaque phrase, qu'ils avaient bien tort de servir la Révolution et la France ; — un catéchisme en allemand, répandu dans les campagnes dans un but analogue ; — des appels à Tinvasion ; — des invectives aux représentants de l'autorité révolutionnaire, « tous ces puants, tous ces bandits qui seront hachés, pendus ou roués » ; à Victor de Broglie, «député parjure de la noblesse. d'Alsace », au maire Dietrich, pour lequel on demande « s'il ne se trouvera pas un homme assez ami du bien et de l'humanité pour brûler la cervelle ou pour enfoncer le fer vengeur dans le cœur de ce scélérat » ; — une chanson en allemand, sur l'air, bien français cependant, du Menuet d'Exaudet^ disant : « Ils tomberont, comme des traîtres, des assassins, des malfaiteurs, dans les mains du bourreau; les corbeaux voltigeront autour d'eux pour se repaître de leurs corps frétillant, dansant, chantant Ça ira^ ».
1. E. Seinguerlét, Srasbourg p enflant la Rcvolufion, p. S6 et suiv.
Il était vraiment besoin qu'un bon français vint là pour apporter un autre élément de lyrisme !
Au reste, dans la ville surtout, ces moyens grossiers n'avaient aucune chance de réussir. Le sentiment général était révolutionnaire, et la population avait, dès le début, accueilli avec joie les nouvelles des premières conquêtes de Tesprit nouveau. Après le 14 Juillet 1789, lorsque, à l'exemple de Paris, toute la France se souleva, le peuple de Strasbourg ne fut pas des derniers ; il envahit l'hôtel de ville où il manifesta sa haine des institutions du passé de la façon la plus significative. A la fête de la Fédération du 14 Juillet 1790, on planta à l'entrée du pont de Kehl un. drapeau tricolore avec cette inscription : Ici commence le pays de la liberté! Quelques semaines à peine après que Rouget de Lisle y fût appelé par son nouveau grade, il put assister au spectacle suivant: tous les habitants, à la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI à Varennes, manifestant une joie bruyante, et, le soir, la ville s'illuminantspontanément*. Un souffle d'indépendance et de bataille régnait sur tout ce peuple. Et la proximité de la frontière, le voisinage de l'ennemi de demain, ne contribuaient pas peu à l'entretenir.
Dans cet état des choses, Strasbourg trouva un homme qui, s'il ne lui fut pas donné de rester jusqu'au bout maître de la situation, n'en joua
1, E. Sringuf.rlet. Strasbourg pendant la Révolution.
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pas moins un très grand rôle dans Thistoire de la Révolution dans son pays. Il se nommait Frédéric de Dietrich. Il descendait de l'ancienne famille lorraine des Didier, qui, ayant embrassé le protestantisme, avait fui le pays où des Saint-Barthélémy étaient possibles, et était venue se fixer en Alsace vers la Vm du XVI° siècle. Etablie à Strasbourg depuis ce temps, la famille Dietrich ne tarda pas à s'y montrer aux places les plus en vue . Plusieurs de ses membres y jouèrent un rôle politique, notamment un Dominique Dietrich qui, en lH8i, prit une part active aux négociations qui firent de Strasbourg une ville française, et fut ensuite, après la révocation de Tédit de Nantes, interné à Guéret, où il resta plusieurs années, mais n'abjura pas.
Sa descendance prospéra de plus en plus. Sous Louis XV, Jean de Dietrich fut annobli à la fois par le roi de France et l'Empereur d'Autriche: il pouvait signer « seigneur de UeischofTen, d'Oberbronn et de Niederbronn, comte du ban de la Roche, etc., etc.... et comte de Dietrich. » Les représentants actuels de la famille ont repris la particule, que celui avec lequel nous allons avoir à faire plus ample connaissance avait abandonnée, cela par la simple raison que la Révolution avait aboli toute marque extérieure de noblesse: dans le même temps, le général duc Victor de Broglie, fils du maréchal de Broglie et grand'père du duc
notre contemporain, un de ceux aussi dont le nom reviendra souvent dans ce récit, est uniformément dénotnnié « Victor Broglie. »
Le baron Frédéric de Dietrich, ou, pour laisser à son nom sa forme historique, le maire de Strasbourg Frédéric Dietrich, était le second fils de ce Jean de Dietrich, annobli à la fois par Louis XV et par François P"". C'était un savant et un sage. Ayant beaucoup voyagé dans sa jeunesse, il avait écrit on livre sur les minières et usines des P3^rénées et de la Lorraine, et étudié la minéralogie avec les sommités scientifiques de son temps : ses travaux lui valurent d'être nommé d'abord membre correspondant, puis membre actif de l'Académie des Sciences. Il s'honorait de l'amitié de Turgot et de Condorcet. Sceptique en matière de religion, disciple de Voltaire, — à moins que ce fût de d'Holbach ou de Diderot, — il demeura étranger au dogme pratiqué par ses ancêtres : la religion de la Liberté et de la Patrie fut la seule qu'il pratiqua jamais. Quant au reste, bon bourgeois de Strasbourg, ami du « bien vivre » et des aimables compagnies, protecteur des arts, excellent musicien, non dépourvu d'ambition personnelle et se mêlant volontiers aux luttes et aux intrigues de la politique, ayant le goût du pouvoir et les capacités nécessaires pour bien l'exercer, il est le parfait modèle de l'homme de la fin de l'ancien régime, qui fît beaucoup pour préparer le nouveau, en di-
rigea la marche tout d'abord, et finit par se briser dans ce choc prodigieux de deux sociétés entre lesquelles il se trouvait. Ses portraits le représentent avec la physionomie sérieuse et douce d'unj philosophe de ce temps là : une grosse figure aux traits fortement marqués, vraisemblablement assez forte en couleurs, encadrée d'une perruque poudrée, et sur laquelle brillaient des yeux bienveillants et vifs^
Il était entré dans la vie politique aux premiers jours de la Révolution. Nommé commissaire royal dès les élections de 89 pour servir d'arbitre entre les différentes corporations dans rétablissement des cahiers, il présida les premières assemblées de la ville, joua Je rôle de conciliateur dans tous les événements qui se produisirent au début, encouragea la création de la « Société de la Révolution » nommée depuis « Société des amis de la Constitution », le premier club qui ait été ouvert à Strasbourg. Sa popularité était grande. Quand, en mars 1790, la municipalité de la ville fut constituée, il fût élu maire à une très forte majorité. La qualification de « premier maire de Strasbourg » lui est restée : ce n'est pas son moindre titre de noblesse. Très actif, toujours prêt à discourir, il inspirait à ce moment la plus grande confiance à ses concitoyens. Dans l'été de 1791, quand Rouget
{. Voy. L. Spaciï, Notice sur Frédéric de Dielrich, et Sein-
OUERLET, loc. Cit.
de Lisle arriva, bien que de sourdes rumeurs, avant-coureuses de dissensions prochaines, commençassent à se manifester, il semblait être le maître delà situation.
Frédéric Dietrich a joué un tel rôle dans l'histoire de l'origine de notre chant national qu'il nous a paru nécessaire de faire faire tout d'abord sa connaissance au lecteur.
Pour achever cette reconstitution du milieu où Rouget de Lisle va pénétrer et sous l'influence duquel il créera son œuvre définitive, il faut parler encore de l'état delà musique à Strasbourg pendant cette période du xvm® siècle. Cet état était tout particulièrement florissant. Strasbourg passait pour la seconde ville de France sous ce rapport, venant immédiatement après Paris pour la richesse et la qualité de ses ressources musicales. Elle possédait deux chapelles renommées, celle de la Cathédrale et celle du Temple Neuf ; chacune avait un orchestre de vingt-cinq à trente musiciens, et an chœur nombreux. Un artiste célèbre dirigeait la première : Ignace Pleyel. Deux théâtres, l'un français, l'autre allemand, jouaient Topera; l'orchestre du premier passait pour un des meilleurs qu'il y eut en France. La ville payait elle-même un certain nombre de musiciens des orchestres, qu'elle engageait au dehors, voulant à tout prix fixer et retenir chez elle des artistes d'une valeur sérieuse.
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Puis, chaque hiver, un concert d'abonnement dirigé par un des maîtres de chapelle avait lieu à dates fixes et faisait entendre au public de Strasbourg des symphonies, des ouvertures, des morceaux de chant classique et des oratorios. Il était excellent, ce public, curieux de belles œuvres et sachant leur faire bon accueil. Strasbourg fut la première ville française où Ton représenta la Flûte enchantée ; la Création d'Haydn y fût exécutée presqu'en même temps qu'à Paris. En fait d'artistes renommés, elle avait, outre Pleyel, un compositeur oublié aujourd'hui, mais qui avait joui d'une heure de célébrité, Edelmann, auteur d'une Ariane dans Pile de NaxoSy représentée en 1782 à l'Opéra de Paris*.
Dans une ville aussi bien pourvue en ressources musicales, les amateurs ne pouvaient manquer. A ce point de vue, il est douteux qu'aucune famille de Strasbourg ait rivalisé avec la famille Dietrich, où le goût de la musique était un véritable culte, où tout le monde en pratiquaill'art, chantant ou jouant d'un instrument. Frédéric Dietrich avait une bonne voix de ténor 2; à ce qu'il semble, il jouait du violon 3 ; ses talents allaient même jusqu'à lui per-
1. Conrad Berg. La musique à Srasbourg pendant les cinquante dernières années, 1840, p. 3 et sniv. et Seinouerlet, loc, cit. p. 299 et suiv.
2. Voir ci-après la lettre de M^e Dietrich, p. 93. Cf. Pièces justificatives, (i.
3. Désiré Monmeiv, Souvenirs d'un octogénaire. Voy. Pièces justitiûcativcs, F.
La MARSl':tLLAtSË: OÔ
mettre de faire de la composition. Quand plus tard, dans les années sombres delà Révolution, il fùl '^enfermé à TAbbaye, cVst à la musique qa'il demandait de distraire les loisirs de sa captivité : il écrivit dans sa prison une vingtaine d'allemandes qui sont restées dans ses papiers de famille, et existent encore*.
Sa femme, Madame Louise Dietrich, jouait du clavecin 2; elle parait même avoireu quelques notions, tout au moins pratiques, d'harmonie et d'orchestration, car c'est elle qui, la première, fît un accompagnement à la Marseillaise, et, de son propre aveu, en arrangea les partitions « pour clavecin et autres instruments^. y>
Ils avaient auprès d'eux deux jeunes nièces, l'une et Taulre presque enfants, travaillant déjà la musique avec un goût qu'elles tenaient de la famille*^. Les
1. Seinguerlet, loc cil y p. 216, et communication de M. le pasteur Roerich.
2. Un article de M. A. Rouget de Lisle {Intennédaire des chercheurs et des cnrieiLc. 1864, p. 217), ivvs documenté et plusieurs fois reproduit, m*avait fait supposer que M™c Dietrich possédait un piano-forte, instrument alors nouveau. « Une des nièces de Dietrich exécuta Taccompagnement sur un piano de Siibermann, » y est-il dit. Mais la lettre de M™^ Dietrich, écrite au cours mrmo des événements, parle seulement de clavecin ; elle doit faire autorité contre toute autre assertion.