‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 22 sur 124 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p

code d'alliance de ces feuilles de chêne offertes par vos mains. » L'office religieux terminé, la cérémonie populaire commença. Elle avait lieu en plein air, sur la place d'Armes (aujourd'hui place Kléber).

Un chœur et un immense orchestre , pour lequel tous les musiciens de la ville avaient été mis en réquisition, avaient pris place sur une estrade, avec Pleyel comme chef. Sur la place, aux fenêtres des maisons, et jusque sur les toits, toute la population se pressait, la plupart des assistants tenant le texte en main ; enfin de place en place se tenaient les musiques militaires de tous les régiments de la garnison.

La musique de Pleyel, insérée plus tard par Rouget de Lisle dans &es Cinquante chants français avec cette observation: « Cet air est le seul du recueil qui ne soit pas de moi »), est certes bien loin d'avoir l'élan de la Marseillaise : elle n'en valait que mieux, peut-être, étant destinée à une fête pacifique. Par son style tout classique et sa forme simple, elle était tout à fait ce qui convenait à une exécution populaire chez de calmes et flegmatiques alsaciens. Elle rappellerait volontiers, par son esprit, certaines de ces cantates profanes que Bach écrivait pour célébrer l'élection d'un Conseil municipal de petite ville allemande ou faire honneur à quelque haut personnage de passage en la ville où il était Cantor ou Coppelmeister:

comme forme, d'ailleurs, infiniment moins riche et moins compliquée. Elle se compose de deux phrases, dans un mouvement de marche modéré.

La première a peu de relief: nous en retrouverions aisément les formules essentielles dans le premier fmal de Don Juan, on, plus tard, dans la sonnerie de trompettes qui commence le final de la Symphonie en ut mineur de Beethoven, le tout soutenu par un bon gros accompagnement d'accords plaqués en notes bien égales. Mais, dans la seconde période, formant refrain, le chant se précise et s'élève : les voix disent, avec une sorte de religiosité et d'inspiration :

Liberté sainte!

Liberté sainte!

Viens, sois l'àme de mes vers;

Et que jusqu'à nos concerts

Tout porte en nous ta noble empreinte.

La mélodie se développe sans hâte, calme et naïve, dans le caractère de certains cantiques allemands : on a là, un instant, comme un avantgoût de ces lieder que Weber rendit plus tard si populaires, et la cadence finale termine le morceau sur une impression de vieille romance.

A l'exécution sur la Place d'Armes de Strasbourg, le chœur et l'orchestre attaquèrent d'abord seuls la première phrase et firent entendre ainsi le couplet tout entier; mais, à la reprise du re-

fraîn, les musiques militaires se mirent de la partie, et tout le peuple, se joignant au chœur, chanta avec lui, en un formidable unisson. Il en fut de même pour toutes les strophes suivantes. Ainsi lancé à tous les vents, ce chant ne pouvait manquer de devenir rapidement populaire : il le fut bientôt même sur l'autre rive du Rhin.

€ 11 fut accueilli avec transport par les habitants du Brisgaw, nous dit Rouget de Lisle. Souvent, de la rive libre du fleuve, j'ai entendu le rivage opposé retentir de ce chant consacré à la liberté française*. »

Et le soir, il y eut un grand banquet donné aux vieillards, aux enfants trouvés et aux orphelins : le Maire, Madame Dietrich, les dames de Strasbourg, les officiers municipaux, les notables de la ville servaient eux-mêmes « les mets Spartiates de cette table républicaine^. » Qu'elles étaient belles, ces premières fêtes de la Révolution, dans leur symbolisme naïf et touchant! On avait la foi; on pensait avoir fait une conquête éternelle; on prononçait avec amour des mots vagues, où de

1. Rouget Delisle au peuple^ etc., p. 3. — Essais en vers et en prose^ p. 136. — Le Roy de Sainte-Croix, p. 131, d'après une copie autographe de VHymne à la Liberté précédée d'une uotice. Cette pièce est sans doute la même qui se trouve signalée dans le catalogue de vente des manuscrits de Rouget de Lisle (23 et 24 février 1838) où on lit la mention de Y Hymne à la Liberté (1791): Loin de nous levain délire, précédé d'un historique.

Page 1