L. Spacii, F. Dietrich, p
grandes idées étaient contenues; les temps étaient venus, les noms de Liberté et de Fraternité n'étaient plus de vains mots
Combien ces douces illusions devaient peu durer! Dans le même temps que le roi de France jurait « de maintenir la Constitution au-dedans et de la défendre contre les attaques du dehors », Tempereur d'Autriche et le roi de Prusse, en la compagnie du comte d'Artois, concluaient la convention de Pilnitz, laquelle se résumait en une menace et un projet d'invasion de la France. Déjà, lors de la fuite de Louis XVI et de l'arrestation de Varennes, la nation avait pressenti l'approche du danger, et s'était mise d'elle-même en état de défense armée. Les premiers bataillons de volontaires de la Révolution furent levés et les garnisons des frontières renforcées.
Le maréchal Lùckner, mis à la tête de l'armée du Rhin, vint prendre son commandement à Strasbourg. C'était un vieux serviteur de l'ancien régime, d'origine étrangère, habitué aux vieilles tactiques et aux manœuvres classiques: pour toutes ces raisons, il ne joua ni ne pouvait jouer un rôle important dans les guerres de la Révolution.
Il avait auprès de lui, comme principal lieutemt, le général Victor de Broglie, un de ces noes à l'esprit libéral qui, à Taurore de la Révotion, eurent aussi leur heure d'illusion et cru- Qt à la possibilité d'une rénovation pacifique. 11 ait été élu député parla noblesse de Golniar et de helestadt aux Etats-généraux de 1789, et y avait is le parti de la Révolution. Les travaux de la instituante une fois terminés, il reprit du service ilitaire et partit comme maréchal de camp pour irmée du Rhin, où il remplit bientôt les fonçons de chef d'état-major général. Il était un des ■incipaux habitués de la maison Dietrich.
Deux autres officiers généraux fréquentaient îtte même société: le duc Armand d'Aiguillon, l Achille du Chastellet. Le premier, fils du cébre duc d'Aiguillon, était un type accompli du eigneur philosophe des derniers temps de la oyauté. Son histoire est à peu près la même que elle de Victor de Broglie: nommé député en 89, e fut lui qui, après le serment du Jeu-de-Paume, >rit l'initiative de la fusion de la noblesse avec le iers-état, et qui, dans la nuit du 4 août, proposa abolition des privilèges et des droits féodaux ; il nnt ensuite à l'armée du Rhin, et fut nommé maréchal de camp en 1792. Pour Achille du Chastellet fou Duchâtelet, comme on l'imprimait souvent à iépoque), également maréchal de camp (était-il fils de la célèbre marquise philosophe du Chatelet,
Tamie de Voltaire ? C'est ce que les historiens les mieux informés n'élucident pas), il avait professé dès longtemps des sentiments libéraux et civiques qui lui avaient valu une popularité générale. Blessé tout au début de la guerre, il consolait les soldats qui le relevaient en disant que « cela ne devait pas les empêcher de chanter le Ça-ira ! » Et comme, par une faveur spéciale, le roi lui avait fait envoyer une litière, il refusa fièrement, avec des effets « à l'antique », répondant « qu'il accepterait tout de Sa Majesté plutôt qu'un bienfait. » L'on voit que c'était un fur.
Dans les grades moins élevés, il nous faut citer encore Caffarelli du Falga, capitaine du génie de la même promotion que Rouget de Lisle, plus tard membre de l'Institut, mort dans la campagne d'Egypte, — et un tout jeune lieutenant, — vingtquatre ans, — aide de camp de Victor de Broglie, qu'on appelait de Veygoux, et qui, dans la suite, renonçant à la particule et à son nom de noble, couvrit d'une gloire pure le nom primitif de sa famille : Desaix.
Ces détails étaient nécessaires, toUs ces officiers ayant joué un rôle, fût-ce comme simples spectateurs, au moment décisif qui vit naître notre chant national. Leurs tendances politiques étaient libérales ; ils avaient accepté sans hésiter j usqu'alors les premières conséquences delà Révolution. Tous étaient très jeunes, les généraux comme les capi-
laines : le plus âgé, Caffarelli du Falga, avait trentesix aas, quatre de plus que Rouget de Lisle.
Ce dernier vécut avec eux tous, pendant la durée de son séjour en Alsace, sur le pied d'une véritable intimité, et subit profondément Tinfluence de leurs tendances et de leurs opinions.
A côté de ces hommes dont l'esprit libre n'allait pas sans certains ressouvenirs de leurs attaches avec Tancien régime, il s'élevait une classe nouvelle, d'essence toute populaire, prétendant rompre absolument avec le passé, et poussant la Révolution à ses limites extrêmes. Dès sa venue à la vie publique, à Strasbourg, une scission profonde s'était produite dans les sociétés politiques dont Dietrich avait été au début l'unique inspirateur. Jacobins et constitutionnels, réunis autrefois pour la même lutte, se traitaient aujourd'hui en ennemis, et le maire, qui jadis inspirait à tous ses concitoyens une confiance aveugle, était maintenant attaqué avec une violence inouïe.
A la tête du parti Jacobin étaient principalement deux hommes dont l'influence sur le développement postérieur de la Révolution en Alsace devait être funeste : Euloge Schneider, et Jean-Baptiste Laveaux. Il ne s'agit pas de traiter ici de questions d'histoire politique dont la nature échapperait évidemment à notre compétence ; il nous semble cependant que, quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir sur la théorie moderne du bloc, cette
théorie ne saurait être applicable qu'aux principes et aux faits généraux, non indistinctement aux hommes ; et, quelque admiration que l'on professe d'ailleurs pour cette époque sans pareille dansThistoire de l'humanité, quelque reconnaissance qu'on puisse avoir pour cie colossal effort d'où notre société moderne est sortie, qu'il est certaines personnalités de la Révolution qu'il serait bon de détacher du bloc, de crainte que l'admiration en diminue et que la reconnaissance en soit gênée. Les Jacobins de Strasbourg nous semblent être dans ce cas. Laveaux était un moine défroqué, sorte d'aventurier de bas étage, venu on ne sait d'où, ayant passé la première partie de sa vie à errer en Suisse et en Allemagne, à Bâle, à Francfort, à Stuttgard, à Berlin, se mettant au service des grands, qu'il flagornait et exploitait, puis, quand la Révolution Française éclata, attiré par l'espoir de faire carrière dans une direction opposée, venu à Strasbourg jouer le rôle de dénonciateur contre les meilleurs citoyens. Schneider était de même un prêtre défroqué ; il se jeta dans les excès les plus violents de la Révolution, à tel point qu'en 1793, quand les commissaires de la Convention — dont était Saint-Just — vinrent à Strasbourg, ils se virent. contraints de traduire un tribunal révolutionnaire « comme émissaire de l'étranger » ce Schneider qui avait terrifié toute l'Alsace par ses folies sanguinaires, promenant la guillotine dans
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toutes les villes, « poussant le délire, disait Robespierre, jusqu'à mettre en réquisition les femmes pour son usage ! » Chacun de ces meneurs avait on journal : Laveaux, le Courrier de Strasbourg ; Schneider, VArgos ; et il fallait voir de quel ton Dietrich y était traité ! Les dénonciations les plus infâmes étaient portées contre lui : on l'accusait de trahison, d'entente avec l'étranger ; car déjà en ce teoips il existait des citoyens, français ou autres, ayant la prétention de monopoliser le patriotisme. La race n'en est même pas encore tout à fait perdue. N'était il pas tout naturel que Laveaux, le prêtre renégat, Tancien parasite des princes prussiens et wurtemburgeois, fût beaucoup plus pur et plus patriote que n'était Dietrich, avec son noble cœur et le passé sans tâche de sa famille ? Trop modéré, celui-ci ne sut pas résister à la violence de telles attaques. 11 lui fallait un journal pour le défendre : sous ses auspices fut créée la Feuille de Strasbourg^ « journal politique et littéraire des bords du Rhin, par une société de Patriotes », dont la direction fut donnée à un certain Chayrou « citoyen français, » directeur du collège de Strasbourg (d'ailleurs étranger à la ville), et l'un des familiers du salon Dietrich. Mais les polémiques (le ce journal furent bien indécises, bien timidts ; il ne devait se trouver, dans l'entourage de Dietrich, qu'un seul rédacteur de force à tenir tête à Laveaux, à répondre à ses attaques avec courage, hardiesse,
une violence égale à la sienne, et à l'accuser à son tour. Ce rédacteur fut Rouget de Lisle.
Tel est, considéré sous tous les aspects, le monde dans lequel il évolua pendant cette époque décisive de sa vie. Certes, ce milieu était sensiblement différent de tous ceux par lesquels il avait passé jusqu'alors. Lui-même était bien changé. Ce n'était plus le jeune officier des forteresses des Alpes, aimable et galant, l'esprit moqueur, ne songeanf qu'à tourner de petits vers dont la futilité n'est pas douteuse et à jouer du violon. Certes il n'abandonna rien de ses qualités primitives, procédant de sa propre nature. C'est uue grave erreur, nous le savons aujourd'hui, de considérer la Révolution comme une époque durant laquelle disparurent les qualités aimables et franches qui sont au fond de l'esprit français : pour en juger dans le cas particulier qui nous occupe, nous avons des témoignages bien significatifs. D'abord la lettre de Madame Dietrich écrite après la première audition de la Marseillaise, lettre intime où elle rend compte à son frère de ses occupations des derniers jours : elle lui présente d'abord « le capitaine du génie Rouget de Lisle » comme « un poëte et compositeur fort aimable ; » et, quant à l'idée même qui présida à la conception de l'œuvre, elle l'explique de la manière suivante : « Comme tu sais que nous recevons beaucoup de monde et qu'il faut toujours inventer quelque chose, soit pour changer de
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conversation, soit pour traiter des sujets plus distrayants les uns que les autres, mon mari à imaginé de faire composer un chant de circonstance. » El elle conclut : « Le morceau a été joué chez nous à la grande satisfaction de Tassistanee. » Ainsi, ce chant national, cet hymne de la patrie française ne fut composé d'abord que pour ajouter un élément de variété à des réceptions mondaines, sur la demande du maître de maison, un bon bourgeois de Strasbourg désireux de renouveler l'intérêt de ses soirées !
Quelques semaines plus tard, une autre lettre Tient nous fixer sur le caractère général de ces réunions : celle-ci est de Rouget de Lisle lui-même, qui, parti de Strasbourg, écrivait à Dietrich : « Ne m'oubliez pas, de grâce, auprès de la petite société dusoiroùron parle si bien patriotisme, etoûVonrit quelquefois de si bon courage aux dépens... de ceux qui le méritent. » Le franc-comtois railleur repalaît dans ces lignes ; mais Von voit par elles que celte tension de Tesprit vers un but unique, que l'on imagine avoir été constante à l'époque de la Révolution, se relâchait souvent.
Seulement, à son heure, cette tension était I exln* me, et chez aucun elle ne fut plus violente que • hez Rouget de Lisle. Dès ce moment, il se révèle i\ nuus comme un caractère enthousiaste, passionné, animé d'une ardeur que rien autrefois ne faisait pressentir, saisi d'un besoin de dévouement qui
restera jusqu'à la fin de sa vie la principale caractéristique de son esprit : facilement accessible, du reste, aux influences extérieures, et se laissant guider par le sentiment plus que par la raison. Ceux qu'il nommait ses amis pouvaient s'en reposer sur sa parole : elle était sûre et fidèle.
Mais comment cette ardeur, cette passion, cet enthousiasme, n'eussent-ils pas été ressentis et partagés par tous ceux qui l'entouraient, entretenus et avivés comme ils l'étaient par la marche implacable des événements ? Car l'heure décisive avait sonné. C'était trop longtemps tarder, et les esprits s'usaient dans une indécision énervante. L'Assemblée Nationale n'attendit pas que les ennemis, dont tout le monde connaissait les préparatifs helliqueux, commençassent les hostilités : elle prit elle-même la terrible initiative. Le 20 avril 1792, la France déclara la guerre à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse.
Avant d'entrer plus avant dans ce récit, il importe de fixer une question d'histoire sur laquelle il nous parait certain que l'on a erré jusqu'à ce jour : celle de la date exacte où l'événement que nous allons raconter se produisit. La Marseillaise fut composée, nous le savons, dans la nuit qui suivit la proclamation de la guerre h Strasbourg : Rouget de Lisle l'a affirmé plusieurs fois, notamment dans ses deux principaux recueils poétiques et musicaux. Les Essais en vers et en
prose de 1796 datent V Hymne des Marseillais de « Strasbourg, jourde laproclamation de laguerre » ; et, dans les Cinquante chants français^ l'auteur, un pea plus explicite, écrit : « Je fis les paroles et laîr de ce chant à Strasbourg, dans la nuit qui saisit la proclamation de la guerre, fin d'avril 1792. » Voilà qui est clair ; mais la date exacte, quelle est-elle? Nous ne saurions nous étonner que Rouget de Lisle n'en ait pas conservé le souvenir ; aassi, dans les récits qu'il fit plus tard de cette nuit mémorable, il s'en tient à des indications aussi vafoes que celles de ses propres livres. Un de ceux àqui iifit ses confidences, son compatriote Désiré Monnier, ne donne qu'une date approximative: même, dans deux rédactions différentes écrites à d'assez longs intervalles, il en indique deux: « Vers le 25 avril, » dans son Annuaire historique du département du Jura pour 1849 ; « Vers le 20 avril, » dans ses Souvenirs d'un octogénaire de province (1871).
Un autre, de la Barre, qui recueillit également
le même récit de sa bouche, semble plus précis,
ouais est notoirement inexact : il fixe pour date la
nuit dn 29 au 30 avril ; or nous savons par des
témoignages certains, qui seront rapportés en
leur temps, que la Marseillaise était composée
avant le 29 avril . cette indication est donc le fait,
Si»it d'une défaillance de mémoire assez explicable
[Kir les quarante et un ans qui séparaient Tévénc-
menl <lu récit, fait en 1833, soit d'une pure et sim-
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pie fantaisie. Le récit de Madame Voiart, rapporté par Gindre de Mancy, est muet sur la question de date ; enfin une quatrième personne, un camarade de Rouget de Lisle qui avait été spectateur de tous ces événements, et qui, en 1830, c'est-à-dire près de quarante ans plus tard, cherchait à rappeler ses souvenirs, dit que le Chant de guerre de V armée du Rhin fut imprimé à Strasbourg en novembre 1791, erreur plus grave encore et qui ne mérite môme pas d'être discutée*.
La conjecture pouvait seule suppléer à l'absence de documents. Aussi un biographe de Dietrich, un archiviste de Strasbourg, Louis Spach, entreprit d'arriver à une solution par le raisonnement. 11 constate d'abord que, par suite du temps nécessaire, à cette époque, pour la transmission la plus prompte des dépèches, la déclaration de guerre, faite le 20 avril à Paris, n'a pu être connue à Strasbourg avant le 24 ; que, d'autre part, une lettre écrite le 29 constate l'existence du chant de Rouget de Lisle avant ce jour ; et il en conclut que là Marseillaise a été composée dans la nuit du 24 au 25 avril 1792, et exécutée chez Dietrich dans la soirée du même jour 2. Cette conclusion avait été généralement adoptée.
Elle est pourtant inexacte. L. Spach s'est trompé d'un jour. J'en ai acquis la conviction en lisant