Moniteur du 6 uiai
2. Seingteklet, Sb'asbout'f/ pendant la Révolution, p. 49 ; Correspondance de Carnot, publiée par Etienne Charavay, p. 88 et 98.
croissante. Le Champagne parut et les coupes circulèrent sur la table. Les dames, lasses de la politique, réclamaient une autre conversation ; on se mit à causer musique. Mais, l'idée de la guerre s'imposant malgré tout, elle vint se mêler à la causerie musicale : on parla chansons patriotiques.
Toutes les chansons que le peuple chantait venaient de Paris et étaient fort médiocres. La plus célèbre était le Ça ira.^ cet air de contre-danse qui eut une si singulière fortune ; devenu air favori de la reine, qui aimait à le jouer sur son clavecin, il tomba d'une fenêtre des Tuileries un jour d'été de 1790, fut ramassé au passage et chanté par des gens du peuple qui se rendaient au Champ-de- Mars travailler pour la fête de la Fédération ; des paroles s'y mirent, on n'a jamais su comment, et, à quelques jours de là, la France entière répétait sur cet air sautillant : « Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira î » Il était devenu une sorte d'air national et se jouait aux armées : il ne méritait certes pas cet honneur. Dietrich s'en indignait. Ne se lèverait-il donc personne pour trouver le vrai chant de la patrie? Ici, à Strasbourg, personne n'essaierait-il au moins de faire un chant de guerre, le chant de Tarmée du Rhin, *qui animerait et guiderait ces jeunes bataillons prêts à partir? Il voulait d'abord ouvrir un concours pour la composition de ce chant : dès le lendemain il le ferait annoncer dans les
papiers publics ; le corps municipal décernerait le prix à la meilleure des œuvres présentées.
Soudain, une autre idée lui traversa le cerveau ; et, se tournant vers le jeune capitaine, lui parlant sur un ton d'autorité bienveillante et avec one chaleur communicative, il Tinterpella : « Mais TOUS, Monsieur de Lisle, vous, qui parlez le langage des dieux, vous qui maniez la harpe d'Orphée, pourquoi ne tenteriez-vous pas cela? Trouvez un beau chant pour ce peuple soldat qui surgit de toutes parts à l'appel de la patrie en danger, et vous aurez bien mérité de la Nation ! » Rouget de Lisle se dérobait, faisait le modeste ; mais tout le monde approuva hautement Tidée de Dietrich; les généraux se joignirent à lui; les jeunes filles, qui avaient souvent fait de la musique avec le jeune officier, et qui connaissaient ses romances de Mont-Dauphin et du fort de Joux, insistèrent vivement ; toute la table était dans un état d'émotion extraordinaire; le Champagne passait et repassait, et les verres se remplissaient sans cesse. Du Chastellet, qui partait le lendemain pour Schelestadt, aurait déjà voulu le connaître, ce chant à venir : f Promettez-moi de me renvoyer, dit-il à Rouget. — Je le promets pour lui », répondit Dietrich. Bientôt, on se sépara.
Ils sortirent. Sur la place, longue et étroite, des groupes populaires stationnaient encore, s'exaltant, eux aussi, à s'entretenir des événements de
la journée, de ceux du lendemain surtout. Des soldats rentraient à leurs casernes; les postes étaient doublés ; les sentinelles veillaient. Le temps, qui avait été couvert presque tout le jour, s'était dégagé ; maintenant lesétoiles brillaient dans un ciel clair traversé seulement de loin en loin par de mouvants nuages blancs. Au bout de la rue du Dôme apparaissait, en une masse noire, l'abside énorme de la cathédrale ; du côté opposé, un fin croissant de lune, touchant presque à l'horizon, , se dessinait nettement au bout de la rue de la Nuée-Bleue, éclairant d'une lueur pâle et oblique les toits et les murailles des vieilles maisons alsaciennes.
La fraîcheur de la nuit remit un peu d'équilibre dans les idées de Rouget de Lisle. Il se sentait dans un état d'excitation inconnu. Après une telle journée, un tel spectacle des enthousiasmes du peuple, de telles émotions patriotiques, cette proposition de Dietrich l'avait troublé au dernier point. Le Champagne, dont il avait bu beaucoup (il Ta avoué plus tard), n'était pas sans avoir contribué un peu à ce trouble.
Il n'avait que quelques pas à faire pour aller de chez Dietrich à son appartement de la rue de la Mésange. Il rentra et monta dans sa chambre, la tête bouillante. Son violon était sur la table. Il le saisit et en tira quelques arpèges. Les formules de l'enthousiasme ambiant revenaient, impérieuse-
menl à son esprit : « Aux armes, citoyens î l'étendard de la guerre est déployé ; le signal est donné. Aox armes ! » Les doigts couraient sur les cordes, et des chants mystérieux vibraient sous Tarchet. « Marchons ! soyons libres jusqu'au dernier soupir!... » Peu à peu, la formule mélodique du chant se fixait, et des vers où se retrouvaient les paroles entendues dans les discours de la journée venaient se poser sur la musique, comme d'euxmêmes. Il prit note successivement des fragments essentiels de la première strophe, « n'écrivant les paroles, a-t-il dit par la suite, que pour garder Tordre qu'elles devaient occuper dans la mélodie » ; puis, dans le même jaillissement, il écrivit les cinq couplets suivants ; après quoi, brisé de fatigue et d'émotion, il se jeta sur son lit et s'endormit lourdement.
Il fait jour depuis longtemps, en avril, à six heures du matin. Quand Rouget de Lisle s'éveilla, Taîr frais du printemps et les joyeuses clartés du matin vinrent dissiper les îlerniers brouillards de son cerveau. Se levant de son lit, il aperçut sur le pupitre les notes prises en cette veillée dont le souv^enir lui apparaissait déjà comme un rêve ; il saisit les feuillets et se relut fiévreusement, étonné. Il ne pouvait tenir en place ; il sortit, et se rendit d'abord chez son camarade Masclet, officier attaché à Tétat-major de Victor de Broglie, un des convives de la veille. « La proposition de Dietrich
m'a empêché de dormir cette nuit, lui dit-il. Je Tai employée à essayer une ébauche de son chant de guerre, même de le mettre en musique; lis et dis-moi ce que tu en penses, je te le chanterai ensuite. » Masclet lut et écouta, non moins étonné et indécis que Tauteur; il lui soumit quelques observations, lui fît modifier deux vers, les derniers du couplet « Amour sacré de la patrie ». Puis, malgré Theure matinale, il ne voulut pas attendre plus longtemps et se rendit chez Dietrich. Celui-ci venait de se lever et était dans son jardin. Surpris d'une aussi prompte conception, il jeta les yeux sur le papier et dit : « Montons au salon que j'essaie l'air sur le clavecin. A première vue, je juge qu'il doit être bien bon ou bien mauvais. » La beauté de la mélodie le frappa du premier coup. 11 appela sa femme et lui dit d'écrire immédiament aux convives de la veille de venir dîner de nouveau chez lui le soir, qu'il avait quelque chose d'important à leur communiquer. Certes, c'était quelque chose d'important, mais ils se méprirent d'abord, et crurent que Dietrich allait leur donner des nouvelles, qu'il avait reçu des dépêches de l'armée de Luckner ou de Lafayette. Aussi, quand ils vinrent, Dietrich, pour piquer leur curiosité, refusa d'abord de leur rien dire ; on se mit à table, on causa des mêmes sujets que la veille, sans doute avec moins d'animation, et la chronique rapporte qu'au dessert le Champagne parut de nouveau.
Alors^ Dietrich se leva, et, de sa vibrante voix de ténor, accompagné au clavecin par sa nièce, il entonna :
Allons, enfants de la patrie!...
Les hîstonens qui nous ont fourni avec tant d'abondance les détails de la conception et de la composition de Fhymne de guerre restent muets sur rimpression produite par cette première audition dans le salon de Dietrich. Ils nous la laissent deviner. Nous la devinons. — Seule la maîtresse de maison écrivit, à quelques jours de là, cette simple phrase :
€ Le morceau a été joué chez nous à la grande satisfaction de l'assistance. »
L'on verra, dans six mois, si tout le monde éprouvera, à l'entendre, la même satisfaction de dilettantisme !
L'audition chez Dietrich avait été un succès; elle eut dans la ville un retentissement peu ordinaire. Plusieurs autres suivirent, pour chacune desquelles on revendiqua plus tard l'honneur d'avoir été la première. Les uns prétendirent que le ( hani de V armée du Rhin avait été composé pour un repas de corps donné par les officiers de la gar-
nison à ceux des bataillons volontaires nouvellement arrivés à Strasbourg, et chanté pour la première fois à ce banquet, dans la salle dite du Miroir, D'autres voulurent qu'elle eût été pour la première fois entendue, après une simple lecture de Dietrich dans la chambre même de Rouget de Lisle, dans une représentation solennelle donnée en Thonneur du dépaçt des troupes. Plusieurs réunions d'officiers et de soldats connurent Thymne dans sa nouveauté première, et Ton ne saurait dire, entre toutes, où elle fut exécutée d'abord. L'on rapporte, notamment, que Rouget de Lisle le fît entendre dans les premiers jours au café de la Lanterne, sous les Petites Arcades, lieu de réunion habituel des officiers*, et d'autres traditions, plus ou moins vraisemblables, ont cours maintenant encore à Strasbourg. La priorité de l'audition chez le maire n'est pas douteuse; elle ressort de tous les documents ; mais cela ne saurait empêcher que, dans les jours qui suivirent, Rouget de Lisle ait chanté son hymne à qui Tait voulu entendre. La version relative à Texécution théâtrale paraît la moins fondée : les détails donnés, d'après de prétendus souvenirs de Rouget de Lisle, sont vagues et peu probants. En revanche, les plus grandes probabilités pour la première exécution publique sont en faveur de l'audition
1. Ad. Morpain, Origine de la Marseillaise, p. 16. Pour le reste, voir les pièces justiGcatives.
que donna la musique de la Garde nationale, sur la Place dWrmes, le dimanche qui suivit la prodamation de la guerre, 29 avril, quatre jours seulement après la composition de ^œuvre^ • C'est, a écrit le témoin oculaire Masclet, un saperbe bataillon de Rhône-et-Loire qui eut les prémices du Chant de guerre de V armée du Rhin. Il arriva à Strasbourg ayant en tête, pour drapeau, un aigle d'or aux ailes déployées. » C'était Theure de la parade. Ce beau bataillon, de plus de huit cents hommes, alla prendre la droite de la ligne et 6t dès Tabord Tadmiration des assistants parla précision de ses manœuvres et de son maniement d'armes; puis la troupe défila, pendant que, pour la première fois, la musique jouait Thymne. La tradition, rapportée par Tauteur, veut qu'en marchant aux accents inconnus de cette musique, les soldats se soient sentis animés d'une ardeur subite et inaccoutumée. « Qu'est-ce doue que ce diable d'air, disaient-ils? Il a des moustaches ^I » Rouget de Lisle ne resta pas inactif après ce
1. Cette date n'est pas donnée par les documents contemporains : elle a été indiquée par A. Rouget de Lisle, dans Y Intermédiaire (20 sept. 1864), et souvent reproduite depuis lors. Mais l'audition par la musique de la Garde nationale «iir la Place d'Armes est affirmée par les témoignages les plus sérieux, et donnée comme ayant suivi de très près la ooiii position : dans ces conditions, la date du dimanche 29 avril est des plus vraisemblables.
2- Voy. GiNDRK DE Mancy, dans la Société d* Emulation du Jura. 1837, p. 35; id. Revue littéraire de la Franche-Comté^ 1864. p 20. Cf. G. KastiNEr, les Chants de l'armée, p. 46.
succès ; il s'efiForça de retendre et le propager par tous les moyens possibles. Il fit faire de son Chant de guerre des copies qu'il envoya à diverses destinations : au maréchal Luckner, d*abord, à qui il le dédia*; àGrétry, son collaborateur, qui, de son côté, en fit circuler plusieurs exemplaires dans Paris 2 ; et sans aucun doute à bien d'autres que nous ignorons. Il l'avait promis à Achille du Chastellet : celui-ci, se trouvante Schelestadt, sans
1. Une pièce manuscrite de la collection Heitz, aujourd'hui à la bibliothèque de l'Université de Strasbourg, porte
cette mention : « Sous le Avril 4792, Luckner reçoit
le Chant de guerre de l'armée du Rhin, dédié au maréchal Luckner, envoyé par Rouget (de Lisle), officier du génie. » Voy. Courrier du Bas-Rhin^ 2 sept. 1863, ap. A. Rouget de Lisle, la Vérité sur, etc., p. 7, et Intermédiaire, 20 sept. 1864, et Cf. Leroy de Sainte-Croix, p. 41. La date est illisible: les premiers éditeurs ont inscrit « le 5 avril », et, par conjecture, remplacé le 5 par le 25, qui n'est pas plus admissible : Le Roy de Sainte-Croix remplace le chiffre par des points. M. A. Loquin, s'en tenant au chiffre 5, propose de corriger « Avril » et de la remplacer par « Mai »; {Mélodies pop. de la France^ p. 54 et 62) ; mais cette opinion n'est pas soutenable, car il n'est pas admissible que, dans cette période d'activité, unique dans sa vie. Rouget de Lisle ait attendu dix jours pour envoyer son œuvre au personnage auquel il la dédia. Au reste, le 5 mai, Luckner était bien loin, ayant remplacé Rochambeau à la tête de l'armée du Nord après la panique de Mons et de Tournay, le 28 avril (V. Chuquet, Première invasion prussienne, p. 48) ; et, puisque la pièce est restée à Strasbourg, il n'est pas douteux qu'elle ait été réalise dans cette ville même, c'est-à-dire avant la fin d'avril.
2. <« Rouget de Lisle m'envoya son hymne: Allons enfants de la patrie, de Strasbourg, où il était alors, six mois avant qu'il fût connu à Paris; j'en fis, d'après l'invitation de l'auteur, tirer plusieurs copies que je distribuai. » Grétry, Essais sur la musique, III, note de la p. 13.
DOQvelles depuis trois jours et impatient de savoir quelque chose, écrivait le 29 avril à Dietrich : « Ayez la charité de me mander un peu ce qui se passe dans le monde, mes lettres et mes gazettes ne me viennent pas de Strasbourg, en sorte que je suis dans un abandon total. Je n'ai point reçu le chant de guerre de M. del'Isle, que vous m'aviez promise » Il ne tarda pas beaucoup, sans doute, à recevoir satisfaction sur ce dernier point.
De son côté, madame Dietrich passait tout son temps à faire des transcriptions de la musique. Au commencement de mai, elle en envoyait une copie à son frère Ochs, chancelier à Baie, en l'accompagnant de la lettre suivante :
Cher frère..., je te dirai que depuis quelques jours je ne fais que copier et trauscrire de la musique, occupatiou qui m'amuse et me distrait beaucoup, surtout daus ce moment où partout on ne cause et ne discute que politique de tout genre. Comme tu sais que uous recevons beaucoup de moide et qu'il faut toujours inventer quelque chose, soit pour changer de conversation, soit pour traiter de sujets plus distrayants les uns que les autres, mon mari a imaginé de faire composer un chant de circonstance. Le capitaine du génie Rouget de l'Isle, un poète et compositeur fort aimable, a rapidement fait la musique du chaut de guerre. Mon mari, qui est un bon ténor, a chanté le morceau qui eA fort entraînant et d'une certaine originalité. (Test du Gluck en uiieux, plus vif et plus alerte. Moi do mon •r^té. j'ai mis mon talent d'orchestration en jeu, j'ai arrangé l».-s partitions sur clavecin et autres instruments. J'ai donc beaucoup à travailler. Le morceau a été joué chez nous à la