‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 41 sur 124 · ROUGET DB LISLE · texte numérisé non relu

ROUGET DB LISLE

encore auprès de la population de Vienne pour avoir produit ce fameux couplet, bien qu'il n'en parlât jamais ; on rapporte cependant que, lorsque Louis-Philippe accorda une pension à Rouget de Lisle, il aurait dit à ses amis : « J'ai droit à une part de cette pension » ; mais il ne fît rien de plus pour attirer Tattention. Né quelques mois seulement avant Rouget de Lisle, il mourut un an avant lui, le 9 mars 1835 1.

Ces derniers traits ont une apparence peutêtre un peu trop légendaire. Je ne suis pas très sûr que les Tribunaux révolutionnaires aient eu coutume de mettre les gens hors de cause sur la simple déclaration qu'ils avaient composé huit vers, fussent-ils les plus patriotiques du monde^. D'autre part, Dubois, en assurant qu'il a composé le fameux couplet en octobre 1792, prouve au moins, qu'il connaissait la date de la première exécution > ce qui n'est pas le cas pour Pessonneaux, à l'égard duquel on peut se demander encore comment son couplet serait venu de Vienne à Paris : ce n'est pas par les Marseillais, en tout cas, puisque, pendant les deux mois et demi qui précèdent le 14 octobre,

i. Voy. sur ce sujet : E. J. Savioné, un couplet de la Marseillaise et l'abbé Pessonneaux, Vienne, 1872, in-8° de 15 p., avec portrait, et diverses citations dans A. LoQV]N,Mél.pop. de la France^ p. 92 et suiv.

2. Vhitermédiaire des Chercheurs^ qui a consacré plusieurs articles à ce sujet, a déjà soulevé la question, mais sans obtenir de solution définitive pour ce dernier point. Voy. 1878, col. 555, 650, 746.

aocuoe des éditions- publiées d'après leur version, séparément ou dans les journaux, ne laisse soup çoQoer Texistence antérieure de ce couplet. Pour ces raisons, j'inclinerais donc en faveur de Louis Dubois, préférant d'ailleurs ne pas prendre parti d'une façon absolue dans cette question, à laquelle on léger voile de vague et de mystère convient à merveille.

Ainsi, déjà la Marseillaise se conformait à la loi générale qui veut que la chanson populaire « s'accroisse en marchant ». Le chant de guerre de Rouget de Lisle n'existait pas depuis six mois, depuis trois mois peut-être, que déjà il avait pris ane signification toute différente et s'enrichissait d'éléments nouveaux, d'ailleurs parfaitement en rapport avec son caractère et sa nature, et fort lignes de lui être adjoints.

Cette période d'août à octobre 1792 est le beau paoment de la popularité parisienne du chant de Rouget de Lisle. Dans toute sa nouveauté, non encore terni par des fréquentations fâcheuses, il apparaît à tous dans sa fraîcheur immaculée, sa beauté radieuse et fîère. On ne se lasse pas de l'entendre, on le retrouve partout. Dès les premiers jours, nous l'avons vu, il était chanté sur la plupart des théâtres : il prend peu à peu posses-

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sion de toutes les scènes parisiennes et ne tardé pas à entrer triomphalement à l'Opéra. Le 21 septembre 1792, le canon de Valmy tonnâiit encofë, la Convention venant de proclamer le jour ménié l'abolition de la royauté, TOpéra donna line représentation « au profit dés femmes et des enfants de nos frères qui sont partis pour les frontières*, » où Chéron le chantait par deux fois, entre deux pièces, en présence d'un public enthousiaste.

Une lettre écrite à quelques semaines de là (le 4 novembre) par Grétry, donne à Fauteur les nouvelles que voici : « Vos couplets des MarseilloiS : Allons enfants de la patrie! sotit chantés datis tous les spectacles et dans tous les coins de Paris; Fair est très bien saisi par tout le monde, parce qu'ôti l'entend tous les jours chanté par de bons chan^ teurs^. » Dans ce même mois de novembre, le théâtre Feydeau faisait annoncer le chant de Rouget de Lisle sous le titre de la Chanson Marseillaise, nom qui est déjà presque celui qui est resté 3.

Mais son rôle ne devait pas être borné à des

1. Chronique de Paris du 21 septembre ; — Petites Affiches du 23 septembre. — Les deux pièces étaient Renaud de Sacchini et le ballet de Télémaque. M. A. Loquin dit que, pour cette audition le chant de Rouget de Lisle avait été orchestré par Méhul. Il ne cite aucune source et je n*âi retrouvé cette indication nulle part.

2. Catalogue d'autographes, vente du 26 novembre 1883, Eug. Charavay, n» 240.

3. Voy. les Programmes des spectacles dans les journaux du temps, 18 novembre et jours suivants.

andîtions par un chanteur unique : THymne national n'allait pas tarder à constituer, presque à lai seul, un spectacle complet, et ce spectacle ne fat pas une des moindres curiosités, je dirais Tolontiers Tune des moindres beautés de Tart de la période révolutionnaire.

L'on raconte que, vers ce tenlps là, les artistes de rOpéra s'étaient réunis pour porter une pétition à. l'Assemblée; Gossec les accompagnait. L'audience terminée, ils s'en furent dîner chez le traiteur à la mode, porte Maillot. Il faisait chaiid ; l'animation était grande aux abords du Bois de Boulogne, et, par les croisées ouvertes du restaurant, les promeneurs entendaient Lays et Chéron, les deux meilleurs chanteurs de l'Opéra, non moins célèbres par leurs talents que par leur civisme, chantant à pleine voix des airs patriotiques. La foule se massait pour entendre. Un auditeur, quelque ami de la maison, se détacha pour solliciter des citoyens chanteurs la faveur d'un morceau de musique : le dîner avait été bon, sans doute, car la requête fut accueillie de la meilleure humeur du monde. Lays et Chéron sortirent; quelqu'un avança deux tonneaux vides sur lesquels ils montèrent, comme de bons ménétriers de village, et, sans prendre souci des rumeurs de la rue, ils attaquèrent la strophe: Allons enfants de la pairie. Aussitôt, un silence religieux s'établit, la foule est comme fascinée. La mélodie se

déroule, portée par les grandes voix des chanteurs ; les strophes se succèdent, le mouvement s'élargit et les voix adressent leur sublime invocation à V Amour sacré de la patrie,

A ce moment, voici le spectacle que Ton vit : spontanément, les spectateurs s'étaient découverts ; la foule entière était à genoux.

Gardel, le maître de ballets de TOpéra, était près de Gossec. « Il y a dans cette scène de quoi faire quelque chose pour l'Opéra », lui dit-il à Toreille. « A votre disposition, faites le scénario », répliqua Gossec*. Et voilà comment, le 30 septembre 17922, l'Opéra donna la première repré-

2. Quelques auteurs fixeut le 2 octobre comme date de la première représentation de VOffrande à la Liberté. Il est vrai que les programmes des spectacles (du moins ceux du Moniteur) mentionnent VOffrande pour la première fois à cette date. Mais d'autre part les Petites Affiches du 2 octobre rendent compte de la représentation du 30 septembre, disant qu'on a joué « une Offrande à la Liberté, scène religieuse sur la chanson des Marseillais, qui a électrisé tous les spectateurs », et la partition gravée chez Imbault donne cette même date : « 30 septembre de l'an l®' de la République » comme celle de la première exécution L'omission des programmes quotidiens s'explique par ce fait qu'on n'avait pas l'habitude d'y annoncer les intermèdes et chansons exécutées dans les entr'actes, et, sans doute, à la première audition, on a considéré VOffrande à la Liberté comme tel. Cela ne peut donc nous empêcher de considérer la date du 30 septembre comme la bonne. — Au sujet du titre, plusieurs ont erré également en disant que l'œuvre s'appelait d'abord Hymne à la Liberté, et ne reçut le nom ^'Offrande à la Liberté que vingt jours plus tard : les Petites Affiches, mentionnant la représentation du 30 sep-

sen talion de Y Offrande à la Liberté^ scène lyrique du citoyen Gardel, musique de Gossec.

C'est en effet une simple scène qui n'a pas d'autre objet que de mettre la Marseillaise en action. Le rideau se lève sans prélude instrumental, et Ton voit accourir un citoyen (Lays) qui jette Talarme au milieu d'une fêle en s'écriant que la Patrie est en danger. Il chante les couplets populaires àTépoque: Veillons au salut de V empire, dont rintroduction dans cette scène n'est pas heareuse, car leur tour mélodique, par trop léger et gracieux, forme un contraste assez fâcheux avec le style grave et expressif du récitatif de Gossec. Pendant ce temps, la population s'attroupe, les jeunes gens s'encouragent mutuellement à défendre la Liberté, « Seule divinité que le Français révère », s'écrient-ils dans un bel élan mélodique, et Lays attaque la Marseillaise. A chaque strophe, le peuple lui répond par le cri : Aux armes ! L'orchestre gronde, accompagnant le chant d'harmonies superbes, remplissant les longues tenues des voix, dans le refrain, par un dessin de basses plein de mouvement et de chaleur. Jamais personne, pas même Berlioz, n'a mis sous la Marseillaise d'auss riches harmonies.

Après le quatrième couplet, les chanteurs se

teinbre, aussi bien que le Moniteur du 2 octobre et jours suivants, ne connaissent qu'un seul titre : Offrande à la Liberté.

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^eti^eIlt uil instant ; des enfanta Vêtuâ dé blanc s'avancent autour de la statue de la Liberté, s'inclinent et brûlent des parfums devant elle, tandis que, dans Vorchestre, une clarinette exécuté sur* un tori grave, religieux, une sor*té de pa aphrase de rhytnne. Dans le fond, dé longs accords s'élèvent : lin chœut» à cinq voix, accompagné pianissimo par Torchestre, chante lentement, domme subjugué par la grandeur de l'inspiration: Amour sacré de la Patrie. Mais leur chant est k peitlé achevé qu'un grand mouvement se produit : deâ soldats, tout armés, se précipitent en brandissant leurs épées, le tocsin sonne, le tambour bat et le canon d'alarme retentit par trois fois : Aux armes, citoyens!, . . chante tout le peuple: Aux attries! , . .

Ainsi réglé, l'ouvrage se jouait encore en 1799^.

Le chant de la Marseillaise se prétait merveilleusement aux larges développements, aux grands mouvements de foules, aux évolutions par masses, où excellaient les organisateurs des fêtes populaires et nationales de la Révolution. 11 joua à la fête de l'Être suprême un rôle important et peu connu.

C'est à Gossec qu'on reporte généralement tout l'honneur de la réalisation musicale du plan grandiose de la fête, et il est parfaitement exact qu'il y eut une part considérable : c'est lui qui prépara et dirigea toute l'exécution, conçue sur un

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