‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 43 sur 124 · J30 ROUGET DE LISLE · texte numérisé non relu

J30 ROUGET DE LISLE

que pas une seule des quinze livraisons qui ne renferme une chanson sur l'air delà Marseillaise ; plusieurs même en ont deux. En voici les titres :

Dans le premier cahier : 1° un Hymne à la mémoire immortelle du républicain Chalier, judiciairement assassiné à Commune- A /franchie {Lyon); — 2° un Hymne aux Républicains^ avec ce refrain :

Debout, républicains! Allons tous à la fois, Allons [bis) exterminer jusqu'au dernier des rois.

2® cahier (1 ventôse) : 1° Hymne pour la fête de la Raison ; — 2° « Aux armes ! » hymne dédié aux Jacobins de Paris, par F. Le Gall, jeune sans-culotte bas breton.

3® cahier (10 ventôse): i"" Hymne pour la fête de la Raison et de la Vérité ; — 2° « Jamais la voix de la patrie, » vers chantés à la Convention par une députation de la section de l'Observatoire.

4® cahier (20 ventôse) : 1° Hymne aux français sur le triomphe des armées de la République ; — 2° Hymne à Brutus, Marat et Lepelletier ,

5® cahier (30 ventôse): i^ Les Litanies des Saints, cantique spirituel : le refrain, toujours sur la musique « Aux armes, citoyens, » en indiquera suffisamment le sens :

Vos cris sont superflus, Vous serez tous fondus.

Grands saints (bis), à la Raison vous devez ce tribut.

PROPAGATION DU CUANT NATIONAL d31

Même cahier : 2° Covplet chanté à la barre de la Convention le 5 Juillet 1793,

6* cahier (10 germinal) : Parodie de V Hymne des Marseillais^ par un sans-culotte de la section de Popincourt.

7« cahier (20 germinal): Hymne républicain chanté sur le théâtre de la rue Favart par le citoyen Saint' Aubin ; en voici encore le refrain :

Sainte Liberté, seconde nos exploits ; Combats (6ts)poar ton triomphe, et rends l'homme à ses droits.

8* cahier (30 germinal): « D'une patrie in foriunée, » hymne pour les patriotes réfugiés de Liège.

9* cahier (10 Ûoréal) : Couplets pour les banquets patriotiques :

Allons, amis, qu'à cette fête, etc.

10® cahier (20 floréal) : Hymne patriotique de r armée d'Italie,

11® cahier (30 floréal) : 1° Hymne à VEtre suprême : « Dieu puissant, d'un peuple intrépide »; — 2** Hymne aux braves défenseurs de la République : € Vainqueurs du triple despotisme... »

12*^ cahier (10 messidor): Couplets sur la victoire de Fiewnts : « Contre nous des rois en délire. »

C'est à de telles choses que servait maintenant la mélodie sacrée. Quelles profanations !

Elle en vit encore bien d'autres. Et Tauteur, considérant Tusage qui en était fait, regretta souvpnt

avec amertume que ce chant, composé en un moment d'exaspération patriotique, uniquement destiné à être le chant deTindépendance nationale, eût acquis une telle popularité. En réalité, la Marseillaise fut la compagne inséparable de toutes les manifestations de la Révolution, quelles qu'elles fussent, les plus nobles, les plus sublimes, aussi bien que les plus funestes. Ce chant fut un symbole : nous dirions volontiers aujourd'hui qu'il fut le leit-motiv de la Révolution: même, l'expression peut être prise à la lettre, car, dans plusieurs circonstances, et dès la Révolution même, la mélodie de Rouget de Lisle figure dans certaines œuvres lyriques dans un esprit analogue à celui du leitmotiv moderne. Grétry nous en signale un exemple, dans lequel un de ses chants joua un semblable rôle, à côté de celui de son ancien collaborateur. Dans une pièce révolutionnaire jouée à l'Opéra-comique avec une musique écrite en une seule journée par tous les compositeurs du moment, le Congrès des rois, l'ouverture commençait par l'air : Richard, 6 mon roi, indice musical de l'ancien régime, auquel la Marseillaise succédait bientôt^ : cela voulait dire que la Révolution avait succédé à la royauté et pris sa place ; procédé grossier, assurément, mais clair

1. Grétkv, Appendice à mes Mémoires ou Essais sur la musique, fragment publié dans Y Annuaire du Conservatoire de Bruxelles ^onv i^^\, d'après un manuscrit inédit. Ce volume de V Annuaire a paru au moment mcme où nous terminions la rédaction de ce livre.

et significatif. Dans un ordre d'idées plus élevé, qui ne connait le lied des Deux grenadiers de Schumann, où notre chaut intervient, non plus avec un sens révolutionnaire, mais comme un symbole national exprimant l'idée de la grandeur et de Tindépendance française? Plus récemment, M. Saint- Sacns en a introduit la première phrase, lancée à toute volée par les notes aiguës d'une trompette, dans son Hymne à Victor-Bug o, évoquant ainsi, par trois mesures, le souvenir du rôle national du poète de V Année terrible et des Châtiments.

Si nous rentrons dans le domaine purement historique, le mot nous apparaît comme élantd'une application d'autant plus juste que, en accompagnant tous les actes de la Révolution, la mélodie semble se transformer et, par des interprétations différentes, prend chaque fois une expression et un accent nouveau. Tantôt elle est chantée aux armées, sur le mode triomphal, par les bataillons victorieux conduits par Carnot ou par Dumouriez ; tantôt elle s'assombrit, entonnée par les Girondins dans la charrette fatale. Sa beauté musicale apparaît par dessus tout lorsqu'elle est dite par les chanteurs de l'Opéra ou du Conservatoire aux fêtes nationales, ou dans le décor, d'une vérité si émouvante, à^YOffrandeà la Liberté \ elle devient véritablement un chant religieux au dernier couplet : Amour sacré de la patrie^ quand tout le inonde s'agenouille et la chante lentement, dans

une invocation profonde et sincère. Elle semble plus familière dans les milieux plus humbles, chez les pauvres gens, qui la disent tant bien que mal soit dans les assemblées populaires, soit dans des . ^ • réunions intimes, avec des paroles appropriées. Mais elle conserve toujours, et par dessus tout, son caractère de farouche énergie. Elle prend enfin un aspect sinistre dans la bouche de ceux qui la chantent aux exécution? capitales. Ce fut son rôle sombre. Le 21 janvier 93, au pied de Téchafaud de Louis XVI, il se forma aussitôt après le supplice une danse échevelée d'hommes et de femmes qui manifestaient leur joie en chantant la chanson des Marseillais à plein gosier, et criant: « Voilà la tête du tyran à bas! » Le fait nous était signalé encore tout récemment par une lettre d'un volontaire marseillais écrite dans la journée même, deux heures après l'exécution*. Et il en fût de même jusqu'après le 9 thermidor an II. Qui sait, tandis que Dietrich, qui l'avait chanté le premier, ou Victor de Broglie, qui avait assisté à toutes les péripéties de sa composition, ou le maréchal Luckner, qui en avait reçu la dédicace, marchaient à la mort, si la populace ne vociférait pas autour d'eux ce chant qu'ils avaient connu dans sa pureté native?... Bailly, nous l'avons vu, était parent de Rouget de Lisle.

« Ah ! de Lisle, disait plus tard un journal, vous

i. Revue rétrospective, janvier 1892.

ri ^

aimiez tendrement votre oncle. Eh bien ! les cruels, pendant votre captivité, chantaient votre hymne en signe d'allégresseiorsqu'ils le traînaient à Téchafaud ! ^ » Le fait est que Tauteur, avec ses tendances politiques qui furent, nous le savons déjà et le verrons bientôt encore davantage, infiniment peu révolutionnaires, dut en éprouver parfois de véritables remords. Pour beaucoup, et pendant longtemps, la Marseillaise en fut salie, tnarquée d'une tache de sang que les plus nobles, les plus glorieux souvenirs ne pouvaient arriver à faire disparaître de devant leurs yeux.

Mais écartons ces pensées, et considérons enfin l'hymne national dans son rôle héroïque, le plus beau, le plus noble, le seul, en vérité, absolument conforme à son origine et à sa destination première. Cette fois, Ton ne peut dire que la volonté du compositeur ait été déçue : son chant, popularisé aux armées qui défendent la République, redevient ce que lui-même et tous ses amis de Strasbourg en avaient prétendu faire : un chant de guerre. Mais ils n'avaient pu prévoir ni espérer ceci : le chant de l'armée du Rhin devenant le chant universel de l'armée de la France.

i. Le Déjeuner, 30 mars 1797 (10 geroiinal an V}.

Jusqu'aux premiers temps de la guerre, les troupes n'avaient pas d'autre chant de ralliement que le sautillant, gai et peu sérieux Ça ira. Cet air de contre-danse était l'hymne national que jouaient les musiques des régiment dans les occasions solennelles. C'est au chant du Ça ira que se firent tous les petits combats préliminaires de la campagne de Dumouriez dans TArgonne, à Grandpré, à la Croix-au-Bois. A Valmy, tandis que retentissait le canon français de la Butte du moulin et de la côte d'Yvron, que les colonnes prussiennes, s'avançant d'abord d'un pas assuré, chancelaient peu à peu et s'arrêtaient, épouvantées par les clameurs et la fîère contenance des soldats de Kellermann, que, dans un accent d'exaltation farouche, les cris de : Vi^e la Nation! s'élevaient, menaçants, d'une extrémité à l'autre de l'armée française, c'était le Ça ira que faisaient entendre les corps de musique échelonnés sur la ligne de bataille.

Mais, au lendemain de cette journée, dont les héros pouvaient dire avec une juste fierté : « Le jour de gloire est arrivé », lorsque le général, suivant l'usage des armées royales, voulut faire chanter le T^e />ewm dans son camp, Servan, le ministre de la guerre de la Convention, lui répondit « que la mode du T^e Deum était passée », qu'il fallait « y substituer quelque chose de plus utile et de plus conforme à l'esprit public »; et il lui

envoya un exemplaire de THymne des Marseillais *. Ce fut ainsi que le chant de Rouget de Lisle fut introduit aux armées. Et, soit dit en passant, il a dû une grande partie du caractère national, officiel si Ton veut, qu'il a pris dès le premier moment, à l'initiative de Servan. C'est déjà lui, nous l'avons vu, qui avait demandé à la Convention, presque dans les mêmes termes, que V Hymne des Marseillais remplaçât le Te Deum à la fête civique donnée en rhonneur de la pacifique conquête de la Savoie^. C'est encore à lui, sans contredit, qu'est due une des premières éditions du chant national, avec musique, la plus ancienne peut-être des éditions parisiennes, l'édition du département de la Guerre, la seule qui soit datée (elle porte cette mention : Imprimerie du département de la Guerre, 5, rue Favart, 17923). Nul doute également que ce soit cette édition qu'il ait envoyée à Kellermann, et, conséquemment, celle par laquelle le chant de guerre ait été propagé dans l'armée. A tous ces titres, il est juste qu'il soit fait une mention spéciale de Servan parmi ceux qui contribuèrent à la gloire du chant de Rouget de Lisle : avec Dietrich, qui eu donna l'idée et le chanta le premier, Mireur, qui le fît entendre à Marseille, et tout le bataillon Marseillais.

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