‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 52 sur 124 · Moniteur du 3 novembre · texte numérisé non relu

Moniteur du 3 novembre

allemand le Chant de guerre de l'armée du Rhin : cela avait été fait à Strasbourg même, moins de six mois après Taudition du 26 avril, et, chose singulière, par UQ des jacobins les plus acharnés ennemis de Dietrich et de son parti, un de ceux que Rouget de Lisle ne cessait de couvrir d'invectives dans ses articles de la Feuille de Strasbourg^ Euloge Schneider. Il publia sa traduction versifiée, sous le titre de Krigselied der Marsiller, au commencement de Tautomne 1792 : une annonce de son journal VArgos en faisait part aux lecteurs. Quelques semaines plus tard, le même journal donnait une autre traduction allemande faite, disait Schneider, par un homme « qui vit au milieu de FAUemagne », et par laquelle il pensait pouvoir intéresser les lecteurs connaissant déjà la traduction du splendide [erhaben) Hymne à la liberté des Marseillais * .

Mais voici un autre suflFrage, le plus illustre qu'on puisse souhaiter, celui de Goethe, qui, après avoir fait en amateur la campagne de France et prononcé le soir de Valmy les mémorables paroles: « A cette place et en ce jour commence une nouvelle époque pour Thistoire du monde, » voulut encore assister au spectacle du siège de Mayence, repris aux Français en juillet 1793. Le

1. Seingubrlbt, Strasbourg pendant la révolution,]^. Mi et l'Argos, des 30 octobre et 27 novembre 1792. (Gommunicatiou de M. Rod. Reuss).

jour OÙ il retrouva ses anciens compagnons d'armes, par un beau soleil de mai, il soupa au quartier général; on but du Champagne, et, pendant qu'ils vidaient leurs verres remplis du vin français, les hautbois d'un régiment se mirent à leur jouer le Ça ira et la Marseillaise. Il y a un personnage de Faust qui dit : « Un bon Allemand doit haïr les Français; mais il boit leurs vins. » Ce jour-là, il burent leur vin et ils écoutèrent leur musique : pouvaient-ils mieux faire, s'ils y trouvaient leur plaisir ? C'est au moins un hommage qu'ils rendaient à la France ! . . .

Même chose après la prise de la ville, lorsque les Français sont sortis de la place. Goethe, rentré avec les siens, va diner le soir dans un restaurant où, suivant la coutume allemande, des musiciens jouent des airs de danse, tandis que les gens attablés absorbent force saucisses et verres de bière. Mais quels sont les airs que le poète entend demander d'abord ? Le Ça ira et la Marseillaise. « Tous les convives en furent satisfaits et réjouis, » affîrme-t-il. Cette satisfaction béate de gens délivrés d'hier de leurs ennemis, et demandant, pour leur plaisir, à entendre leurs chants de guerre, est un trait excessivement allemand.

Goethe parle une troisième fois de la Marseillaise dans sa relation du Siège de Marjence. Décrivant le défilé des troupes h^ançaises évacuant la place après la capitulation, il raconte que, dans la colonne

marchant silencieuse, soudain, en arrivant auprès de Tendroit où il était en observation, la musique d'un escadron de chasseurs à cheval se mit à jouer la Marseillaise, « Ce Te Deiim révolutionnaire, continue-t-il, a toujours quelque chose de triste, même quand il est joué gaiement ; mais en ce moment où les musisiens réglaient leur mesure sur le pas lent des cavaliers, il avait quelque chose de saisissant et de terrible. Le coup d'œil était imposant quand ces cavaliers, qui étaient tous de grande taille, maigres et d'un certain âge, et dont la mine s'accordait avec ces accents, passèrent devant nous. »

Ces curieuses et vives impressions éprouvées à Taudition de notre chant national par un des plus grands esprits de l'Allemagne étaient assurément digne d'être notées.

Dans la suite, les plus illustres musiciens allemands ne les ont pas démenties. Nous avons déjà dit le rôle que Schumann avait donné à la mélodie de Rouget de Lisle dans les Deux grenadiers : on la retrouve encore employée et commentée musicalement deux autres fois dans son œuvre. Les premières mesures servent de thème presque unique à son ouverture à^Hermann et Dorothée : il semble par là qu'en interprétant le poème de Gœthe l'attention de Schumann ait été attirée presque exclusivement par l'épisode révolutionnaire qui traverse l'idylle ; bien que présenté seu-

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lement par fragment et confié aux instruments de Vorchestre les moins éclatants, les flûtes, hautbois et clarinettes, c'est sur lui seul que converge Fattention pendant toute la durée du morceau symphonique *. — Enfin, dans l'œuvre de piano intitulée Carnaval de Vienne^ Schumann introduit encore la mélodie française, en la modifiant et la travestissant d'une façon singulière: il la met à trois temps, en rythme de valse viennoise ; et, ici, l'on ne peut véritablement pas démêler le sens qu'il a prétendu donner à cette fantaisie, ni même si elle a un sens. Peut-être, après tout, Schumann a-t-il mis cet air dans une œuvre de musique pure par l'unique raison qu'il lui plaisait.

Enfin, qui le croirait ? Richard Wagner à qui, si longtemps, des scrupules de patriotisme avaient interdit l'accès des scènes françaises, a lui-même introduit dans une de ses œuvres le thème de la Marseillaise : cette œuvre est la mélodie des Deux Grenadiers^ sur les mêmes vers d'Henri Heine dont nous connaissons déjà, par Schumann, une première adaptation musicale. La musique de Wagner, composée dans sa jeunesse, est un peu plus compli-

1. La partition d'orchestre de l'ouverture &'Hermann et Dorothée (dédiée à M™® Clara Schumann, Seiner lieben Clara) est précédée d'une préface de quelques lignes dont voici la traduction : « Pour expliquer l'intercalation de la Marseillaise dans l'ouverture, l'on remarquera qu'elle était destinée à former l'introduction d'un opéra (Singsspiels) imité du poëtoe de Goethe, dont la première scène représentait le départ des soldats de la République Française. R. S. »

qnée : la première partie, sombre et plaintive, est d'an bel accent et n'a que le défaut de conserver peut-être un peu trop longtemps la même teinte uaiforme. Mais le thème français n'en ressort que plus clairement lorsqu'il apparaît à la fin, joué par la partie instrumentale accompagnante, mystérieusement d'abord, soutenu par de sombres rumeurs de la basse, tandis que la voix poursuit son expressive déclamation ; et, lorsqu'il arrive au refrain, après un long crescendo, il éclate enfin dans toute sa force et sa rayonnante beauté, illuminant la péroraison de sa flamme puissante.

Ces hommages constants rendus par les plus grands hommes de l'Allemagne au chant national de la France nous semblent être parmi ceux qui nous doivent toucher le plus. Venant de l'ennemi héréditaire, leur sincérité ne saurait être suspectée ; venant de la nation d'où sont sortis Bach, Mozart, Haydn, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann, Wagner, ils sont tout à l'honneur du tempérament musical de la race française, dont le chant national est l'expression la plus naturelle, la plus directe et la plus spontanée.

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