CHAPITRE IV
Gœthe, dans la subtile étude sur Hamlet développée dans une forme si vivante au cours de Wilhelm Meister, explique ainsi qu'il suit l'idée dominante de l'œuvre de Shakespeare : « Un grand acte imposé à une âme qui n'est pas assez forte pour accomplir cet acte. — Un chêne a été -planté dans un vase précieux qui n'aurait dû renfermer que des fleurs délicates; les racines se développent et le vase est brisé. »
Cela est aussi l'histoire de Rouget de Lisle. Certes il lui fut donné d'accomplir uii grand acte, car c'en fut un, sans contredit, de créer un chant dans les accents duquel résidait une telle puissance, le chant de la Révolution, de la France nouvelle, de la nation entière, symbole d'action de force et de foi. Nul poète, nul musicien professionnel ne fut capable de rien former de semblable. Lui-même, ce n'est pas par la seule force du génie qu'il s'est élevé jusque-là : sa personnalité compte pour peu de chose dans cette produc-
tion étonaante, mais il conçut son œuvre sous des influences multiples et combinées, se laissant guider par une volonté supérieure, obéissant à une sorte de suggestion qui lui fît exprimer ce qu'en cette heure unique tout le peuple de France ressentait intimement.
Mais, une fois cette heure passée, il retomba. Interprète de la nation, il ne sut plus jamais en pénétrer les sentiments et les aspirations réelles. Certes, il se souvint toujours qu'il était l'auteur du chant national, mais tous les efforts qu'il fît pour raviver la flamme qu'il n'avait fait briller qu'un instant furent vains. Il ne fut pas de taille à soutenir son rôle. En réalité, dès le jour où il eut composé la Marseillaise, ce rôle était terminé ; le lendemain, ce fut la mauvaise période de sa vie qui commença : elle dura encore quarante-quatre longues années !
Shakespeare a fait mourir Hamlet lorsqu'il a jugé fini son rôle terrestre. Pourquoi la vie ne réalise-t-elle jamais parfaitement les conceptions abstraites du théâtre? Comme Rouget de Lisle nous apparaîtrait plus grand, environné d'une auréole d'héroïsme et de gloire, si, par exemple, il était tombé sur un champ de bataille, au milieu des soldats combattant en chantant son hymne national !... Tandis que nous allons maintenant le voir traînant une longue période de vie inutile, médiocre, indécise, vide et misérable.
Nous Tavons quitté à son départ de Strasbourg, an mois environ après la nuit mémorable du 25 au 26 avril qui vit Téclosion de son chant de guerre. A ce moment, il est encore le jeune officier enthousiaste et dévoué que nous connaissons. Il est envoyé à Huningue ; dans cette forteresse placée sur la frontière même, à une demi-lieue de Bâle, il se trouve être le seul officier du génie chargé de la direction des travaux de la place ; pendant. deux mois et demi, il s'adonne à ses fonctions avec une grande activité, correspondant journellement avec ses chefs et le ministre de la guerre (plusieurs rapports écrits par lui et conservés aux Archives de la guerre en témoignent). Entre temps, il entre tient des relations cordiales avec des habitants de Bàle, notamment avec la famille de Madame Dietrich* ; il s'est vanté plus tard, à plusieurs reprises, d'avoir voulu faire ainsi œuvre de propagande en faveur des idées françaises chez les citoyens d'un pays libre et ami 2. Puis, avec ce besoin d'expansion qui déjà lui avait fait prendre part aux polémiques des journaux de Strasbourg, il envoie des articles au journal parisien la Chronique^', enfin, bien que loin de Strasbourg, il n'en poursuit pas moins dans le journal de Dietrich
1. Voir la lettre qu'il écrivait le 12 juin à Dietrich, dans MoRPAiN, Rouget de Lisle à Strasbourg et à Huningue, p. 9, et L. Spach. F. Dietrich, p. 71.