‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 55 sur 124 · Feuille de Strasbourg ô\i 3 juillet · texte numérisé non relu

Feuille de Strasbourg ô\i 3 juillet

2. Ad. MoRPAiN, Roufjet de Lisle à Strasbourg et à Huningue , p. 8.

En revanche, il voyait autour de lui le succès de son chant de guerre se soutenir et se propager. Peut-être lui-même ne fut-il pas étranger à cette propagation, et communiqua-t-il ses partitions aux musiques militaires de la garnison : toujours est-il, nous le savons positivement, qu'au 14 juillet le Chant de guerre de Varmée du Rhin eut les honneurs de la fête nationale célébrée au camp de Hœnsingue, sous Huningue ; les musiques des régiments le jouaient pendant le banquet, et un des assistants en envoya le texte à un journal de Paris, la Trompette du père DuchênSy qui l'inséra dans son numéro du 23 juillet, une semaine avant rentrée des Marseillais. Sans vouloir diminuer en rien la part de ces derniers dans la popularisation de la Marseillaise^ Ton n'en jugera pas moins, par ce détail, que l'hymne de Rouget de Lisle n'était pas absolument inconnu à Paris au moment de leur arrivée.

Enfin survint le 10 août : date capitale dans l'histoire de la Révolution, non moins décisive dans la vie de Rouget de Lisle.

A ce moment, tous les convives du dîner strasbourgeois du 25 avril étaient dispersés, bien loin les uns des autres, chacun à son poste sur divers points de la frontière. Le général Victor de Broglie était à Wissembourg, avec l'état-major de l'armée du Rhin maintenant commandée par Biron (le maréchal Luckner, reconnu incapable, ayant été

>urvu d'un commandement à Tin térieur). Avec de roglie étaient ses deux officiers d'état-major, le cailaine Caffarelli du Falga et le jeune Desaix, encore bscur officier subalterne. Achille du Chastellet, ppelé à. l'armée du nord dans les premiers jours le la déclaration de guerre, se remettait d'une ;rave blessure reçue en juin devant Courtrai, et àîsait publier dans les gazettes ses mots patrioiiques, imités de Thistoire romaine. Le duc d'Ainiillon, le seigneur philosophe, Tami de Barnave, commandait la petite armée chargée de la défense des gorges de Porrentruy. Rouget de Lisle, nous le savons, était à Huningue. Seul Dietrich était resté à Strasbourg ; mais combien Ja situation était changée pour lui ! A la popularité des premiers jours avait succédé, dans la partie de la population la plus active et la plus passionnée, une méfiance qui, à cette époque où tout s'exagérait, était bien vite allée jusqu'à la haine ; on le traitait de traître, les accusations politiques pleuvaient sur lui : il ne devait pas tarder à y succomber.

Mais, bien qu'éloignés, tous ces hommes n'en étaient pas moins unis par un sentiment commun, et ce sentiment n'était plus celui de la situation. Libéraux sincères, hommes de quatre-vingt-neuf, ayant contribué pour leur part à l'impulsion première qui produisit la Révolution, ils étaient de ceux qui croyaient que l'on peut arrêter en chemin un mouvement aussi puissamment Irrésistible.

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Ils prétendaient dire à la Révolution : « Tu n'iras pas plus loin. » Mais les événements sont plus logiques que les hommes. Quand la machine est lancée, elle ne va pas seulement au hut, elle le dépasse, violemment, brutalement, brisant au passage tout ce qui tente de l'arrêter, puis revient en arrière et ne reprend son équilibre qu'après plusieurs oscillations. Eux, dont au premier jour de la guerre, nous avions surpris les discours d'un patriotisme si exalté, que le chant de Rouget de Lisle résuma, ils ne virent pas cela : ils voulurent que la Révolution s'en tint aux conquêtes des premiers jours ; ils résistèrent aux événements qui survinrent dans la suite, et ils furent brisés.

Le 10 août, en chassant le roi des Tuileries, avait, par le fait, changé la forme du gouvernement. Il importait de s'assurer si l'armée, qui jadis avait prêté serment au roi, resterait fidèle à la nation, et surtout, car ce premier point n'inspirai pas d'inquiétudes, si ses chefs, dont beaucoup avaient des attaches avec l'ancien régime et avec les émigrés, resteraient à sa tête pour défendre quand même la patrie menacée. L'Assemblée législative, en qui seule résidait le pouvoir dans cette période de crise, envoya aux armées des commissaires chargés de s'assurer de leur fidélité. Pour l'armée du Rhin, Carnot, Prieur de la Côte-d'Or et Coustard furent désignés.

Je sais peu de lectures qui soient attachantes au nême degré que le récit de cette mission èi la frontière fait au jour le jour sous forme de lettres écrites à l'Assemblée par les commissaires et plus particulièrement par Carnot. Elles donnent Timpression d'une vie intense, prodigieusement agissante ; on y sent, sous la simplicité d'un style d'où est exclu le fatras emphatique à la mode du temps, un enthousiasme contenu, mais constant, une volonté de vaincre implacable ; avec cela, une rare justesse de vues, une prudence, une compétence admirables chez des hommes si jeunes et si neufs au pouvoir, une modération, une bienveillance et une courtoisie parfaites. Ils parcoururent successivement toutes les garnisons de la frontière, depuis Phalsbourg et Wissembourg jusqu'à Besançon, lisant aux troupes les décrets de FAssemblée, dont les dispositions essentielles étaient les suivantes :

« L'Assemblée nationale, considérant... que le seul moyen de concilier ce qu'elle doit au salut du peuple et à son serment de ne pas agrandir son autorité, est de se reporter à l'autorité souveraine de la nation, décrète :

« Le peuple français est invité à former une Convention nationale.

« Le pouvoir exécutif est provisoirement suspendu de ses fonctions.

« Tous fonctionnaires publics, officiers ou sol-

dats, qui quitteront leur poste, seront déclarés infâmes et traîtres à la patrie. »

Les acclamations unanimes des soldats furent une garantie suffisante de leur fidélité à la cause nationale. Quant aux officiers, les représentants leur posèrent individuellement cette question :

«c Vous soumettez-vous purement et simple-ment aux décrets de l'Assemblée nationale, oui ou non ? »

A Wissembourg, où était le quartier général de Tarmée du Rhin, le général Biron répondit : « Oui, sans restriction. » Mais le chef d'état-major général, Victor de Broglie, que le passé de sa famille avait peu préparé à une pareille adhésion, — en ce moment même, son père, le maréchal de Broglie, combattait dans les rangs des émigrés — hésita, dit oui d'abord, puis se reprit, proposa des restrictions, tant et si bien que les commissaires, usant de leurs pouvoirs, prononcèrent sa suspension.

Le capitaine CafFarelli du Falga, camarade de promotion de Rouget de Lisle, fut plus net et plus agressif encore à Tégard des représentants, qui le suspendirent immédiatement.

A Strasbourg, ils eurent plusieurs explications avec Dietrich, sur lequel, avec leur grand esprit de justice et de modération, ils ne se prononcèrent pas d'une façon définitive, et que, malgré les dénonciations qui pleuvaient sur lui, ils ne ju-

^rent pas défavorablement ; lui, pourtant, ne tarda pas à se sentir vaincu : peu après leur départ il émigra, puis revint et fut mis en jugement.

Enfin, à l'autre bout de la frontière était le duc d'Mgaillon, que les commissaires jugeaient «aussi mauvais que M. Victor de Broglie », et qu'ils ne suspendirent pas d'abord parce qu'il leur avait « un peu mieux dissimulé ses sentiments » ; mais bientôt une lettre de lui fut interceptée, où il traitait l'Assemblée d'usurpatrice ; il émigra.

Ainsi, presque tous ceux que, quatre mois auparavant, nous avioQs vus si unis dans leur amour de la patrie, hésitaient maintenant, retenus par leurs anciennes attaches. Ne pouvant plus servir le roi, ils renonçaient à combattre pour la nation. Eux dont les paroles échauffèrent le génie de Rouget de Lisle, dont l'intervention fut d'un effet décisif dans la création du chaut national, ils ne purent pas servir la France sans arrière pensée. Quelles contradictions étonnantes! Aujourd'hui Victor de Broglie, suspendu de ses fonctions, cherche vainement à soulever l'armée, précédant les représentants dans tous les lieux où ils se rendent, « apparemment, écrivait Carnot, pour nous rendre le service de préparer les esprits à la soumission envers l'Assemblée nationale et à bien recevoir ses commissaires, » puis il disparaissait à leur approche et recommençait plus loin.

Pourquoi Rouget de Lisle, fils d'un petit bourgeois de province, que rien ne rattachait aux institutions de l'ancien régime, dont le sentiment national était si vif, si exalté, crut-il devoir suivre l'exemple de ces nobles et se solidariser avec eux, plutôt que d'aller avec la grande majorité de ses camarades de l'armée, qui restaient fidèles à leur poste sans se laisser arrêter par des considérations que primait à leurs yeux Tidée du salut de la patrie? Ici il me semble voir, pour la première fois, se manifester chez lui un double trait de caractère dont nous retrouverons fréquemment des exemples dans la suite de sa vie : un esprit d'abord indécis, facilement ouvert aux influences ; mais, par une opposition marquée, lorsque, sous le coup de ces influences, son parti était pris, un entêtement que rien ne pouvait dompter. — D'ailleurs, avec une fidélité chevaleresque à ses principes et à ses amis, il cédait moins à la raison qu'au sentiment. Lui qui, jeune élève de TEcole militaire, avait vu la reine à Versailles et en avait reçu quelques paroles bienveillantes, qui, à Strasbourg, avait été l'hôte et l'ami des persécutés d'aujourd'hui, il ne voulut pas voir autre chose; il ne rentra pas en lui-même et ne se demanda pas si, au fond de son âme, il n'était pas plutôt avec les nouveaux venus de la Révolution ; sans hésiter, il sacrifia à ses souvenirs et à ses amis sa situation, sa personne et son avenir tout entier.

En efifet, le 25 août 1792, les commissaires de TAsseaiblée, poursuivant leur mission, arrivèrent à Huniague, où ils furent reçus par les habitants delà ville et la garnison avec de grandes démonstrations de respect et de dévouement. A la lecture des décrets de T Assemblée, ils recueillirent une adhésion unanime. Seul Rouget de Lisle protesta. Cependant deux des représentants venaient à lui comme des amis ; Garnot et Prieur étaient tous deux officiers du génie, le second de la même promotion, entré à l'école de Mézières la môme année que lui, Garnot plus ancien de quelques années, mais certainement non moins bien disposé en faveur d'un jeune camarade. « Nous forcerezvous, lui dit-il, à destituer pour cause d'incivisme l'auteur du Chant des Marseillais? » Et il donna au même instant à une musique militaire Tordre de jouer le nouveau chant national*. Mais rien n'y fit :

1. Ce trait, cité d'après les Mémoires sur Carnof. rédigés d'après ses souvenirs et après sa mort par son fils, M. Hippolyte Carnot, a bien un peu l'apparence d'un détail pittoresque rapporté après coup. L'hymne de Rouget de Lisle en était encore aux premiers jours de son succès, personne ne savait le nom de son auteur, et l'on verra bientôt qu'à ce moment lui-mî^me ignorait le degré de popularité auquel il était arrivé, ainsi que le nouveau nom qu'il avait emprunté aux Marseillais. Cependant il n'est pas impossible que Carnot, qui avait dû l'entendre à Paris dans la semaine qui précéda le 10 août, ait appris en arrivant à Ilnuingne {où nous avons vu qu'il était également populaire) que Rouget de l'Isle en était l'auteur; dès lors l'interpellation de Carnot n*a plus rien que d'admissible et de DatureL

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