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les influences contraires et antérieures étaient trop fortes ; Rouget de Lisle ne céda pas.
Pour épuiser tous les moyens de conciliation et le bien convaincre de leur sympathie, les commissaires lui laissèrent quelques heures de réflexion. Puis Garnot et Prieur allèrent eux-mêmes chez lui, espérant obtenir une autre réponse*. Mais cette entrevue eut un résultat tout opposé ; elle fut très vive. « Ils se sont disputés », écrivait quelques jours plus tard un officier général en tournée dans les places de la frontière^. Et Rouget de Lisle dit sèchement: « La rétractation était impossible ». Devant Tinsistance, il s'enfonçait de plus en plus dans son entêtement.
Il a prétendu par la suite que le motif qui Tavait déterminé à prendre cette grave détermination était qu'à ses yeux l'Assemblée législative avait fait abus de pouvoir en s'attribuant un droit qui ne lui appartenait pas, mais qu'en revanche il avait promis dès le premier moment « de se soumettre aveuglement à tout ce que déciderait la Convention nationale. » C'était en effet la raison qu'invoquaient tous les opposants, le mot d'ordre
1. C'est Rouget de Lisle lui-même qui parle de cette visite, dans son mémoire justificatif imprimé en l'an II : /. Rouget Delisle au peuple et aux représentants. Les Mémoires sur Caimot disent simplement : « Un second appel fut demandé. »
2. Désiré Monnier, Souvenirs d'un octogénaire de province^ p. 58, lettre du général d'Arçon, Pontarlier, !«' septembre 1792, Arch. de la directiou du Génie à Besançon.
porté parmi eux par leur chef, le général de BrogUe. Tout cela était bien subtil : en temps de Révolution il semble que Ton doive régler sa conduite sur des raisons un peu plus sérieuses que de simples questions de forme. Et cela avait encore un antre défaut, celui d'être inexact, le décret de TAssemblée dont nous avons cité les dispositions principales s'étant borné à prononcer la suspension provisoire du roi, et ayant laissé à une Assemblée spécialement élue par la nation le soin d'en décider définitivement.
Plutôt que de se conformer à ces dispositions, parfaitement régulières et nécessitées par la situation, Rouget de Lisle aima donc mieux tomber sous le coup de cette autre article du décret:
« Tous officiers ou soldats qui quitteront leur poste seront déclarés infâmes et traîtres à la patrie. »
Devant sa résistance, en effet, les représentants ne pouvaient plus se dispenser d'appliquer la loi : ils suspendirent de ses fonctions le capitaine Rouget de Lisle.
Il avait travaillé jusqu'à la dernière heure: les Archives de la guerre ont conservé de lui un rapport sur Tétat des travaux de la place d'Huningue daté du jour de sa suspension, 25 août 1792*.
l. Correspondance générale de Carnot^ publiée par Etienne Charayay, p. 100. — /. Rouget Delisle au peuple^ p. 5. — Mémoires sur Carnot, p. 258. — Dans les Souvenirs d'un
La période de la vie de Rouget de Lisle qui commence au lendemain du jour où, à Fheure du plus grand dangisr de la France, Fauteur de son chant de guerre brisait volontairement son épée, est, du moins au début, tout particulièrement obscure. Pendant les deux années qui suivirent, c'est-àdire jusqu'au 9 thermidor, ses biographes n'en connaissent que deux faits généraux : son retour momentané à l'armée, et son incarcération à l'époque de la Terreur. Grâce à des documents qui n'ont encore servi à aucun historien, son Mémoire justificatif imprimé en l'an II, des lettres, des pièces d'Archives, enfin quelques souvenirs postérieurement racontés par lui-même à ses amis, nous croyons pouvoir jeter une lumière suffisante, en tout cas nouvelle, sur cette partie de son existence.
Il quitta Huningue quelques jours après le pro-
octogénaire de province, par Dksiré Monnier, sont rapportées deux pièces trouvées à la préfecture du Jura et émanant de Rouget de Lisle : l'une (p. 57) est une copie de la déclaration écrite remise par lui aux commissaires de l'Assemblée ; il dit, entre autres choses, qu'il « appelle de ce qui s'est passé depuis le 10 août à la Convention nationale» et qu'en attendant il « restera fidèle à la Constitution tout entière », c'est-à-dire au roi ; l'autre pièce (p. 58) est une lettre datée de Huningue, le 28 août 1792, adressée aux administrateurs du Jura, par laquelle il leur donne avis de l'envoi de cette déclaration, et proteste de la pureté de ses intentions.
ooQcé de sa suspension (nous avons vu, par la date de la lettre aux administrateurs du Jura mentionnée dans la note précédente, qu'il y était encore le 28 août). Proscrit volontaire, il se jeta d'abord dans les montagnes pour échapper à des poursuites imaginaires : cette manière romantique lui plaisait ; elle était bien dans Tesprit de l'époque et dans sa propre nature : « J'étais errant en Alsace, sous le poids d'une destitution encourue pour avoir refusé d'adhérer à la catastrophe du 10 août, et poursuivi par la proscription immédiate... » Ainsi a-t-il pu s'exprimer plus tard* sans altérer en rien ce qu'il croyait être la vérité. Il courut en effet à travers les montagnes et les forêts des Vosges pendant tout le mois de septembre, soit qu'il se crût réellement traqué, soit, tout simplement, qu'il voulût distraire son inaction en visitant un pays admirable.
Un jour qu'il avait pris pour guide un jeune garçon du pays, comme ils passaient dans une gorge étroite, rocheuse et très rapide, dans les environs de Ribau ville, voilà que le montagnard, pour s'exciter à la marche, se prit à chanter :
Allons enfants de la patrie !
Rouget de Lisle dressa l'oreille. « Que chantestu là, mon garçon ? » lui dit-il ?
1. Cinquante chants français^ note servant de préface à X'Uymne des Marseillais.
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— Comment donc, Monsieur, ce que je chantelà ? Eh ! c'est la Chanson des Marseillais ! Est-ce que vous ne la connaissez pas ? Tout le monde la sait par cœur.
— Oh ! si, si, je la connais bien et je la sais par cœur comme toi. Mais cette chanson faite à Strasbourg, pourquoi Tappelles-tu Marseillaise?
— Elle n'est pas de Strasbourg, Monsieur ; ce sont les Marseillais qui Tout composée et qui Font portée à Paris où elle se chante tous les soirs sur les théâtres. J'ai vu ces Marseillais avec leurs bonnets rouges, et je les ai assez entendu chanter leurs couplets I »
Ce fut ainsi que Rouget de Lisle connut le nom populaire de son œuvre, et sa popularité même, qu'il n'avait pu soupçonner pouvoir être si universelle, si rapide ^
Pendant ce temps, l'ennemi s'avançait dans les provinces françaises ; il avait pris Longwy, Verdun, il était en Champagne; Paris, directement menacé, était affolé de terreur. Rouget de Lisle eut un remords ; il quitta ses montagnes et vint à Colmar^. Précisément, la Convention nationale venait de se réunir: la formalité qu'il exigeait était accomplie, ^e roi déclaré officiellement déchu, la République proclamée en France. Il demanda à reprendre du
\. Désiré Monnier, Souvenirs d'un octogénaire de province, p. 56.