‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 63 sur 124 · Catalogue d'autographes, 26 nov. 1883, Eug. Gharavay · texte numérisé non relu

Catalogue d'autographes, 26 nov. 1883, Eug. Gharavay

no m.

côtés du président Boissy-d'Anglas, quand la tête de Féraud lui fut présentée au bout d'une pique, ilfut^ dit-on, blessé d'un coup de feu*.

Par une plaisante contradiction, tandis que Rooget de Lisle combattait dans les rangs des ennemis do la Révolution, la Marseillaise était restée le chant de ralliement des jacobins et des montagnards. A mesure que la réaction grandit, la chanson prit de plus en plus mauvaise réputation, et les thermidoriens, dont il était, éprouvèrent le besoin d'avoir un autre chant à lui opposer. Au fait, n'avait-il pas composé lui-même un Chant du neuf thermidor, dans lequel il couvrait très suffisamment d'invectives Robespierre et les siens? On aurait pu l'adopter; mais outre qu'il eût été au moins bizarre d'opposer Rouget de Lisle à Rouget de Lisle, de chanter « Vive le Roi ! vive la Ligue ! » sur les vers et la musique d'un seul et même auteur, l'air du Chant du neuf thermidor avait l'inconvénient d'être moins facile à retenir que la Marseillaise, dont il était loin d'avoir le naturel, la chaleur et l'éleCn. Et puis, tout bien considéré, les paroles étaient vraiment un peu pâles pour le temps, l'auteur ayant attendu au dernier couplet pour traiter les républicains de

1. Lettre de Rouget de Lisle à Carnot, du 28 ventôse an V (Voir ci-après, p. 212.) — États de services de Fritz Dietrich, et discours funèbre sur la mort de Féraud prononcé par Loavet le 14 prairial an III et imprimé par ordre de la Convention. (Papiers de la famille de Dietrich.)

bourreaux et d'assassins, ce qui lui donnait un effet final incontestable, mais un peu tardif.

Ce n'était pas là ce qu'il fallait à notre jeunesse dorée. Ils adoptèrent un autre chanson, le Réveil du peuple, dont les paroles avaient été écrites par un journaliste réactionnaire, auteur dramatique obscur, Souriguière, et la musique, en un style d'opéra-comique qui grimaçait sur de telles paroles, par Gaveaux. On y trouvait des gentillesses comme ceci :

Rendons aux monstres du Ténare Tous ces buveurs de sang humain.

Ah! qu'ils périssent ces infâmes!...

Oui, nous jurons sur votre tombe De ne faire qu'une hécatombe De CCS cannibales affreux.

Pourquoi est-ce la Carmagnole ^ ou le Ça ira, ou la Marseillaise, qui ont passé pour des chants sanguinaires? Certes, en aucun temps, aucune chanson ne le fut plus que le contre-révolutionnaire Réveil du peuple. Sanguinaire, il l'est dès le premier jour, il n'est que cela, il fut créé pour l'être : alors que les chansons révolutionnaires qui ont pu mériter cette renommée funeste ne l'ont acquise que par suite d'une déviation de leur but primitif, lui, le chant de la Terreur blanche, il fut sanguinaire par destination. Et il remplit si bien son rôle qu'il

LA FIN DU DIX-nUITIÈME SIÈCLE 185

serait facile d*énumérer les massacres de patriotes qui, particulièrement en province, furent faits par les thermidoriens aux sons de ce chant odieux.

La lutte s'engagea donc entre la Marseillaise et le Réveil du peuple. Tout ce qui put déconsidérer le chant de Rouget de Lisle, les contre-révolutionnaires le tentèrent. Leurs journaux ne manquaient pas de rappeler le temps où « une horde de brigands arrivés de Marseille le hurlait dans les rues* ». Le Messager du soir^ réactionnaire violent, va nous fournir en quelques numéros une poignée d'anecdotes curieuses. Parcourons en la collection, dans les premiers mois de l'an IV.

C'est d'abord, sous le titre à' Hymne des patriotes de 89, une parodie sinistrement satirique, où le premier vers devient: « Allons, vainqueurs du 2 septembre », et le refrain:

Des poignards, mes amis! dressons des échafauds! Couvrons le sol français de morts et de bourreaux.

Cela est lourd comme une plaisanterie allemande. Le lendemain, le journal rend compte d'une rixe entre patriotes et aristocrates : les premiers « hurlaient la Marseillaise et surtout son refrain : Quun sang impur ^ criant: A bas les royalistes ». Ceux-ci accourent « à ces chants horribles dont

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