Le déjeuner y 10 germinal an V (30 mars
le souvenir est si agréable aux terroristes, » entonnent le Réveil du peuple^ et la bagarre commence. Dans le numéro d'après, il raconte qu'à Montpellier les « buveurs de sang » ayant « forcé » les musiciens à jouer Tair : Qu'un sang impur, les aristocrates vinrent en masse à la représentation suivante et demandèrent le Réveil du peuple ; après quoi Ton s*assomma. — A Moulins, quelque temps après, les restes d'un bataillon révolutionnaire « qui a fait les exécutions atroces de Lyon » manifeste, à Tarrivée d'un député montagnard, aux cris de Vive la Montagne et au chant de la Marseillaise; et il faut lire avec quelle violence le journal commente l'incident ! — A Lyon, « un citoyen paisible traversait avec sa femme la place des Terreaux en chantant à demi-voix (?) le Réveil du peuple ; il en était à ces paroles: Ah! quils périssent^ ces infâmes! » Un dragon à cheval passait: « Ils ne périront pas toujours », s'écrie-t-il ; et il assène un grand coup de sabre sur la tête du citoyen paisible. 11 en coûtait cher, dans ce temps-là, de chanter dans les rues ! — Dans un même numéro, le journal annonce sur le ton de l'ironie l'avancement donné à quarante officiers généraux « qui ont vaillamment soutenu la Marseillaise à Paris, conformément à la loi qui les dispense de talens » ; il assure en outre que dans les théâtres « le public continue à couvrir de huées et de sifflets cet air trop suranné. » Et comme, à la suite de troubles
LA FIN DU DIX-nUlTÏKME SIÈCLE 187
répétés, le Directoire avait pris le parti, par un arrêté du 18 nivôse an IV (8 janvier 1796) de € défendre expressément de chanter, laisser ou faire chanter dans les théâtres Tair homicide du Réveil du peuple », le même Messager du soir publie une lettre d'un père de famille (qui pourrait être signée Joseph Prudhomme si cela ne se passait quarante ans avant Henri Monnier), qui proteste: il a appris h son fils la Marseillaise, c'est même le premier air qu'il lui ait enseigné, et il n'a pas eu besoin pour cela d'y être invité par le gouvernement; depuis ce temps « nos assassins privilégiés ont tourné contre leurs concitoyens les vers que l'auteur avait dirigés contre les Autrichiens et les émigrés; les buveurs de sang et les furies de guillotine, en accompagnant les victimes jusqu'au lieu du supplice, hurlaient : Qu'un sang impur » ; il n'en est pas moins demeuré ferme sur les principes ; mais hier, au spectacle, il a été insulté par tous ses voisins parce que son jeune fils « accompagnait la voix de l'acteur qui chantait la Marseillaise », tandis qu'eux-mêmes demandaient I9 Réveil du peuple qu'on leur refusait, et il réclame la liberté pour tout le monde. Ce sont là des choses graves, très graves ! Enfin, pour finir ces citations, comme un soir de février 1796 on chantait la Mar^ seillaise à Feydeau, le théâtre aristocrate par excellence, le ministre de la police générale donna l'ordre à l'acteur de substituer aux mots; Tremblez^
tyrans ^et VOUS perfides y ceux-ci: Tremblez, chouans!,.. Le journal constate qu'à ce moment « les applaudissements ont été interrompus par de violents éclats de rire partis de toute la salle: c'est ainsi que, malgré lui, le sage ministre contribua aux plaisirs du public* ».
On voit que le rôle politique de la Marseillaise était loin d'être diminué.
Le contre-coup, de cette lutte de la Marseillaise contre le Réveil du peuple se fît sentir jusque dans la Convention, où, les jours de fêtes nationales, le Conservatoire ou l'Opéra venaient officiellement jouer des airs patriotiques. Le 26 Messidor an III (14 juillet 1795), comme on venait d'en exécuter plusieurs, les membres de la plaine désiraient que le Réveil du peuple eut son tour; mais ils furent, ce jour-là, déçus dans leur attente. Voici comment le Moniteur rend compte de l'incident :
« On St'attendait que l'Institut national (le Conservatoire) allait exécuter un air qui mérite aussi de tenir une place parmi ceux auxquels la Révolution doit des succès, celui qui servit de chant de ralliement aux vrais patriotes pour détruire la tyrannie jacobite, le Réveil du peuple; mais ce
1. Le Messager du soh\ an IV, n^* des 7, 8, et 9 vendémaire (28, 29, 30 septembre 1795), 22 et 28 brumaire (13 et 19 novembre), 5 frimaire (26 nov.), 21 nivôse (11 janvier 1796) et 21 pluviôse (10 février).
fut en vain ; la fêle se termina par VAir des Marseillais^. »
Ils eurent leur revanche quinze jours après, lors de la fête du premier anniversaire du 9 thermidor. Oq y exécuta d'abord des œuvres de Gossec, Lesueur, Eler, et ce Chant du neuf thermidor que Rouget de Lisle avait écrit dans sa prison un an auparavant et dont il avait fait hommage à la Convention. Après ce morceau, un député s'écria: « Je demande qu'on joue Tair des Marseillais » ; mais le président l'interrompit vivement, et dit qu'il avait des communications à faire à l'Assemblée. On continua la fête en entremêlant musique et discours ; enfin le Conservatoire se décida à chanter le premier et le dernier couplet de la Marseillaise. « Ils sont couverts d'applaudissements », dit le Moniteur,
Alors, un député, Bailleul, monta à la tribune et fît l'éloge de l'hymne ; mais en même temps il parla d'un autre chant « qui a achevé la victoire du 9 thermidor, le Réveil du peuple ». A ces mots, dit le Moniteur, « des applaudissements partent de tous les côtés de la salle. On murmure dans une partie. » Bailleul continue, et ses paroles donnent lieu à un incident que le compte-rendu du Moniteur rapporte naïvement ainsi qu'il suit:
« Les restes de l'ancienne Montagne font
éclater de violents murmures. L'Institut ne leur donne pas le temps de manifester davantage leur mécontentement et leur opposition ; il commence le Réveil du peuple qui est couvert d'applaudissements*. »
Ce jour-là, le chant thermidorien resta donc maître de la place.
Ce fut cependant à cette époque que Thymne de Rouget de Lisle reçut la consécration suprême et devint officiellement le chant national. A la séance du 26 messidor an 111, le Conservatoire ayant commencé par exécuter VHymne des Marseillais, ce chant, qu'on n'avait pour ainsi dire pas entendu depuis un an, avait produit une impression profonde, dont le Moniteur rend compte en termes non équivoques. Au milieu de l'enthousiasme, le Conventionnel Jean Debry demanda Ja parole et proposa « que VHymne des Marseillais fût consigné tout entier dans le procès-verbal, et que le Comité militaire donnât des ordres pour que cet air fût joué chaque jour à la garde montante. » On applaudit, et la proposition de Jean Debry fut adoptée au milieu des bravos et des cris de Vive la République'^,
C'est sous ce régime que nous sommes encore aujourd'hui. Lorsqu'en 1879 des députés proposè-