Mémoires de /ows, p. 41, 74, 91 ot 96. Au commencement
196 ROUGET DE LTSLE
Comme Rouget de Lisle fait ici meilleure figure, comme il est mieux dans son milieu naturel que lorsqu'il se mêle de politique, à quoi il n'entendait rien! Les modernes règlements militaires sont sages lorsqu'ils interdisent aux officiers de prendre part à la vie publique autrement qu'en travaillant au salut de la patrie par les armes. Hélas î il y va sacrifier encore, à la politique, il s'y sacrifiera luimême ! Par une maladresse inouïe, il agira de telle sorte que bientôt la carrière militaire va lui être définitivement fermée.
Il revint de Quiberon à Paris avec Tallien. A ce moment, les dispositions étaient les meilleures du monde à son égard. C'est pendant qu'il était en campagne qu'avait eu lieu cette séance de la Convention où son hymne avait été décrété chant national ; sa personnalité même avait, en ce jour, attiré l'attention de l'Assemblée : sur la proposition de Jean Debry, son nom fut inscrit honorablement au procès-verbal; un autre conventionnel, Charles Delacroix (père d'un fils illustre, Eugène Delacroix) demanda qu'on exécutât dans une fête publique son Ode à la Liberté (y Hymne à la Liberté fait pour Strasbourg en 1791); un troisième enfin,
de ce mémoire, Rouget de Lisle avait fait cette déclaration: « Le but principal de cet opi seule est de combattre l'opinion trop accréditée que les émigrés de Quiberon ne mirent bas les armes que sous les auspices d'une capitulation qui leur accordait la vie, et de prouver que cette capitulation non seulemont n'exista point, mais qu'elle ne put exister. » P. 4.
ux (de la Haute-Marne) apprit à l'Assemblée ^ue Rouget de Lisle était allé combattre les iglais et les émigrés débarqués sur nos côtes », cette déclaration fut couverte de vifs applaussements. A la séance du 9 thermidor, quinze urs plus tard, Tallien, revenu de Quiberon, ^ant fait à la Convention le récit de son expédion, Fréron fît connaître après lui que « le noueau Tyrtée » n'avait point quitté la tête des olonnes républicaines pendant toute cette action ù il servait comme volontaire, qu'il avait été blessé à la cuisse d'un coup de mitraille \ et il lemanda qu'un emploi lui fût donné dans les irmées de la République. Cette proposition fut .doptée*.
En attendant, la Convention, voulant donner m témoignage immédiat de sa reconnaissance à 'auteur de la Marseillaise^ lui fît don, par l'organe de son Comité d'Instruction publique, de t deux violons, avec leurs archets et étuis », dont 1 l'autorisa à faire choix dans le dépôt national le la rue Bergère, composé d'objets confîsquésaux
1. Rouget de Lisle oe dit pas un mot de cette blessure lans son récit, pourtant fort circonstancié, de la campagne le Quiberon. 11 est probable qu'elle fut très légère. Vu reste, d'après les principes de l'éloquence de ce temps à, il était permis de faire parfois appel à un peu d'imagilation, de broder tes circonstances^ comme disait Jeanlacques, pour faire plus d'effet. Ce cas ne serait-il pas celui le Fréron faisant l'éloge de Rouget de Lisle ?
émigrés*. Ces deux violons d'honneur accordés à Fauteur de Thymne républicain à titre de récompense nationale, voilà encore qui est assez bien de son temps.
Tallien s'intéressait à lui, et son influence alors était grande. Rouget de Lisle voulut s'attacher à sa fortune. Il était parmi les assidus du salon de Madame Tallien 2. Au 13 vendémiaire, il alla prendre place parmi les défenseurs de la Convention menacée par les contre-révolutionnaires, aux côtés de Bonaparte, comme lui officier sans emploi pour raisons politiques, et combattit ces mêmes thermidoriens avec lesquels il avait envahi l'Assemblée six mois auparavant^. Ce qui prouve que l'on savait déjà pratiquer en ce temps-là le principe remarquable : prêt à défendre les institutions, et au besoin à les combattre !
Mais sa maladresse et ses excès de zèle le perdirent. Il avait vraiment trop d'initiative, un trop grand désir de jouer un rôle, une ambition disproportionnée avec ce à quoi il pouvait prétendre. Le succès incroyable de la Marseillaise lui avait donné de lui-même une idée considérable : non
2. Voir le sommaire d'une lettre do Madame Tallien à Rouget de Lisle dans le catalogue d'autographes du 26 novembre 1883, Eug. Charavay, n^ 245.
3. F. Deriège, Rouget de Lisle, dans le Siècle, n° du 6 mai 1848. Voir ci-après la lettre de Rouget de Lislo à Carnot, du -8 ventôse an V.
qu'il eût une opinion trop favorable de son génie musical et poétique : il n'envisageait dans son œuvre que le caractère national. Auteur d'un chaut qui avait été réellement une des forces de la Révolution, il prétendait tenir lui-même dans TEiat uu rang équivalent. Il prit l'attitude du redresseur de torts, il devint une façon de Don Quichotte, bataillant à tort et à travers, censurant les grands, poursuivant des chimères, prétendant, dans sa rude franchise, aller droit au but sans se soucier de l'opinion.
En l'appréciant ainsi, je ne crois nullement lai faire de mauvais compliments. Je tiens Don Quichotte pour un type admirable. Combien, dans le roman de Cervantes, il dépasse en grandeur tous les personnages vulgaires au milieu desquels il passe ! Quand, au château du duc, il est l'objet de leur risée et la victime de. leurs mauvaises plaisanteries, Fauteur a raison lorsqu'il en arrive à se demander si tous ces gens raisonnables ne sont pas plus fous que lui. Il croit ; il est sincère ; il a la foi ! De même fut Rouget de Lisle : bien des défauts doivent lui être pardonnes en considération de cette si rare qualité.
Il se peint lui-même tout entier dans une lettre écrite « au Citoven Directeur » Gohier, en l'an VU, pour lui demander une carte d'entrée au Directoire, ajoutant qu'il en profitera pour aller causer avec lui de la chère patrie. « Ma grosse et im-
200 ROUGET DE USLE
perturbable franchise a rendu jusqu'ici 'les amateurs de ces entretiens extrêmement rares!* »
Il eut, dans cette même période de la fin du dix-huitième siècle, une querelle retentissante, dont les épisodes occupèrent tout Paris, avec Michaud le jeune, frère du directeur de la Quotidienne et auteur de la Biographie universelle généralement connue sous le nom de Biographie Michaud. Par parenthèse, la notice consacrée à Rouget de Lisle dans cette publication est, dans sa forme sommaire, une des meilleures qui aient été écrites sur lui, je dirais volontiers la seule. A cette distance (cela remonte à 1797), il nous im porte assez peu de connaître le détail non plus que les causes de cette querelle : nous y voyons seulement que Rouget de Lisle avait fort mauvais caractère, et que, si son amitié était sûre, il ne faisait pas bon s'attirer son ressentiment. Il y eut provocations de part et d'autre, injures et soufflets échangés, polémique dans les journaux, et, en fin de compte, on ne se battit pas. Rouget de Lisle semble pourtant avoir eu gain de cause : on a retrouvé dans ses papiers une lettre de provocation et de défi suivie de la lettre d'excuses qu'il fit rédiger ou signer à son adversaire^.