‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 67 sur 124 · Revue des autographes^ juin · texte numérisé non relu

Revue des autographes^ juin

2. Voy. La Quotidienne des 3 et 7 juillet 1797 (17 et 19 messidor an V) ; le Déjeuner^ 12, 14, 17 et 31 juillet; Catalogue d'autographes, vente du 26 novembre 1883, Eng. Gha-

Ce ne sont pas trop là, dira-t-on, les façons chevaleresques que ses panégyristes louent d'ordinaire en lui. Voici donc une autre de ses idées qui s'accorde mieux avec ce côté de sa réputation. Son inopportunité manifeste ne fut pas sans lui causer un sérieux tort.

Vers la fin de 1795, après Quiberon et Vendémiaire, il fut question dans les conseils du gou- Yernement de mettre fin à la captivité de la fille de Louis XVI et de la rendre à Tempereur d'Autriche en échange des conventionnels que Dumouriez avait fait arrêter au moment de sa trahison et livrés à l'ennemi. Aussitôt Rouget de Lisle, songeant qu'il est avant tout chevalier français, se présente et réclame l'honneur d'accompagner la jeune princesse jusqu'à la frontière. On était à l'époque où, après avoir été en grand danger lors de la réaction thermidorienne, les institutions républicaines commençaient à se raffermir. Une pareille demande, en donnant à Rouget de Lisle un faux air de royalisme, devait donc produire le plus mauvais effet : il le sentit, et expliqua qu'en exprimant le désir de reconduire « la jeune personne du Temple », il n'avait pas eu d'autre arrière-pensée que celle, toute patriotique, de renouer les relations qu'il avait eues à Bâle avec

ravay, n» 248. L'Intermédiaire des Chercheurs (25 avril 1890, col. 256) a reproduit une lettre du témoin de Michaud, TEspiuasse, publiée dans la Quotidienne.

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le parti français et républicain ; il réclamait contre l'interprétation anti-nationale qu'on donnait à sa proposition. L'explication était embarrassée : il perdit par cette démarche inconsidérée une partie de son crédit. Tallien l'abandonna*.

Et toujours sa situation militaire restait irrégulière. Réintégré dans son grade, il attendait encore d'être pourvu d'un emploi.

Ce fut alors que Rouget de Lisle fit un coup de tête dont l'issue lui fut funeste et dont les conséquences se firent sentir jusqu'à la fin de sa vie.

En ce temps-là, Carnot était tout puissant. Or, depuis le 10 août, Rouget de Lisle nourrissait contre lui une haine aveugle. 11 le tenait pour un ennemi personnel, alors qu'il est manifeste qu'au 10 août Carnot fit tous ses eflPorts pour le faire revenir à des sentiments conciliants et l'amener à

1. Lettres du 19 décembre 1795 (dans le Siècle du 6 mai 1848) et du 13 germinal an IV (Catalogue d'autographes, 7 et 8 mai 1875, J. Charavay). Voir ci-après sa correspondance avec Ch. Delacroix, du 12 et J 3 germinal an IV. — L'on raconte que, plus tard, la duchesse d'Angoulème, la même qui avait été « la jeune personne du Temple » au voyage de laquelle Rouget de Lisle s'intéressait ainsi, exprima un jour le désir de connaître cette Marseillaise dont la célébrité était si grande. Elle en fit part à une personne de son intimité, qui hésita longtemps avant d'oser la satisfaire; enfin, celle-ci lui en apporta la musique, qu'elle lui joua sur le piano. La duchesse, songeuse, se rappelant peut-être la démarche tentée par l'auteur de ce chant, démarche qui prouvait au moins sa fidélité au malheur, déclara qu'elle s'expliquait parfaitement l'enthousiasme que l'air de Xdi Marseillaise avait le don d'exciter. Voy. Kastner, les Chants de V Armée française^ p. 45.

prononcer une parole qui permît de lui conserver son grade et sa fonction. Puis il l'accusa d'avoir, en 93, ordonné sa deuxième suspension, enfin son arrestation. Tout cela est fort délicat à examiner à une si grande distance. Rien, d'abord, ne nous autorise à affirmer que l'initiative de ces mesures de rigueur émane personnellement de Carnot.

Ensuite, le fait fût-il exact, comme nous ignorons les causes qui ont déterminé ces mesures, nous n'avons pas plus de raisons d'attribuer les torts à Tua qu'à l'autre. 11 ne semble pas, cependant, qu'ils aient tous été pour Carnot, ni que la conduite de Rouget de Lisle ait été absolument sans reproches. N'avons-nous pas vu qu'après avoir fait campagne en Belgique à la fin de 92, il fut ramené à Paris par son général, Valence, qui refusa de le reprendre? Ce qui s'était passé, nous l'ignorons: sans doute quelque fait d'indiscipline, quelque manifestation d'indépendance, peu grave en soi, mais inadmissible dans une armée en contact journalier avec l'ennemi. En tout cas, il y eut quelque chose.

Une autre observation encore me donne des craintes. Lui qui aimait tant à faire confidence aux gens de ses faits et gestes, qui a conté je ne sais combien de fois l'histoire de la composition de la Marseillaise, qui a écrit une longue relation de sa campagne de Quiberon, qui, dans son mémoire justificatif, donne des indications circonstanciées

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sur toute sa vie depuis son entrée à Tarmée jusqu'au 10 août, il est toujours resté muet sur ce qu'il a pu dire et faire en 93.

Quels secrets a donc pu cacher une si excessive discrétion?...

Cependant, dans sa rancune à Tégard de Carnet, il poussait l'injustice jusqu'à affecter de le confondre avec Robespierre, alors que tout le moniie savait qu'au Comité de Salut public, Carnot s'occupait exclusivement de la direction de la guerre, laissant à Robespierre principalement le soin des choses de l'intérieur : il n'a jamais été suspecté là-dessus, même à l'époque la plus violente de la réaction thermidorienne. Quand, en germinal an m, Ton poursuivit trois des survivants du fameux comité, Barrère, CoUot d'Herbois et Billaud- Varennes, nul ne songea à inquiéter Carnot, non plus que Prieur et Robert Lindet qui, avec lui, formaient dans le comité ce qu'on appelait le groupe des gens d'examen.

Aussi bien, s'il est vrai que l'arrestation de Rouget de Lisle ait été ordonnée par Carnot, il y trouva cet avantage d'en être sorti sain et sauf aussitôt que les événements le permirent. S'il avait eu affaire à Robespierre, est-il bien sûr qu'il s'en serait tiré à si bon compte?

Carnot, d'ailleurs, était parfaitement fixé sur les sentiments de Rouget de Lisle à son égard, et semblait quelque peu les partager. Voici comment,

d'après ses souvenirs, s'exprime le rédacteur des Mémoires sur Carnot :

« Son caractère irascible et chagrin lui inspira contre Carnot une longue animosité. Pauvre tête politique ! Après avoir été opposant au 10 août et réactionnaire à la suite du 9 thermidor, il s'avisa de devenir républicain à la fin de l'Empire, et choisit le moment où Napoléon était attaqué par l'Europe entière pour lui jeter à la face des rimes injurieuses. 11 fit pis encore : il devint le flatteur des Bourbons restaurés*. »

Les relations entre ces deux liommes étant ainsi tendues, il n'est pas très surprenant que Rouget de Liste ait trouvé quelque difficulté à rentrer dans la vie militaire et à y jouer un rôle digne de sa renommée, alors que Carnot avait encore une influence prépondérante sur tout ce qui touchait à l'armée. Au reste, loin d'y mettre aucune diplomatie, Rouget s'y prit, tout au contraire, de façon à décourager les meilleures volontés.

La correspondance qui fut échangée à cette époque entre Rouget de Lisle et le Directoire, puis avec Carnot en personne, va nous mettre au courant de toute cette négociation. Rouget de Lisle en avait, dès l'abord, pressenti tout l'intérêt, car il en a conservé les pièces dans ses papiers ;

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