Mémoires sur Carnot, par son fils, p
la plupart existent encore*. Sans doute Taffaire, en elle-même, est d'importance secondaire ; mais elle tire un intérêt réel des personnalités en jeu ; enfin, ces lettres sont écrites dans un esprit et une forme si étonnants, elles caractérisent si parfaitement leur époque que, fût-ce par simple curiosité, elles vaudraient déjà la peine d'être publiées.
La correspondance s'ouvre par une lettre de Rouget de Lisle, écrite le 13 ventôse an IV (3 mars 1796) aux Directeurs et au Ministre de la guerre. Et comment s'y prend ce quémandeur d'un genre assez singulier? En donnant sa démission, et en couvrant d'invectives dans le style tragique le plus influent de ceux auxquels il s'adresse :
Uqg trop longue expérience, dit-il, m'a démontré que je n'avais à prétendre que des passe-droits, des dégoûts, et l'insupportable angoisse de me sentir incessamment dans
1. Le catalogue de la vente des manuscrits autographes de Rouget de Lisle, qui eut lieu moins de deux ans après sa mort {23 et 24 février 1838), bien que très sommaire, mentionne 4 lettres aux Directeurs, une à Carnot, une de Carnot, ainsi que 14 lettres à Bonaparte dont nous aurons à parler plus loin. La plupart de ces pièces, après avoir, par des ventes successives, passé en différentes mains, sont actuellement en la possession d'un collectionneur d'autographes, M. J. Le Petit, qui a bien voulu me les communiquer. Plusieurs ont été imprimées dans l'étude sur Rouget de Lisle parue dans le Siècle en 1848. D'autres enfin sont disséminées dans divers catalog es d'autographes et collections particulières. Elles ont été, pour la plupart, exposées à l'Exposition du Centenaire de la Révolution, en 1889.
les mains d'un ennemi d'autant plus implacable qu'il ne peut se pardonner à lui-même tout le mal qu'il m'a fait essuyer*.
Et voyez combien Rouget de Lisle était injuste dans ses attaques, et, au contraire, quelle déférence, quelle bienveillance, quelle considération pour la personne de Tauteur du chant national lui étaient témoignées : au lieu d'accueillir une telle lettre par Tacceptation pure et simple de la démission, comme cela eût été fait pour tout autre, le ministre lui répond dès le lendemain, dans les termes les plus obligeants, pour lui annoncer qu'au moment où le Directoire recevait sa lettre, il venait de signer sa nomination au grade de chef de bataillon 2, ajoutant qu'il espérait que cette satisfaction l'engagerait à revenir sur sa détermination et à retirer la démission envoyée. Un peu étonné, il se tint d'abord pour satisfait, et resta tranquille pendant quelques jours.
Mais, avec sa nature ombrageuse, il ne devait pas tarder à se croire de nouveau persécuté.. Le 12 germinal (1" avril) il écrivit au Ministre des relations extérieures, Delacroix, se plaignant de ce que sa démarche pour accompagner « Mademoiselle de Bourbon » l'ait rendu suspect. Delacroix, dont la bienveillance lui était tout acquise (c'était le