A MÉHUL
« Reçois, ami, ce tribut de l'estime et de Tadmiration.
€ Une âme fière et sensible, des talents sublimes, la dignité du véritable artiste, tels sont les titres auxquels il est offert. Qu'ils sont beaux, comparés à ces titres mensongers qui jadis altéraient tous les hommages, auxquels j'eusse peut-être sacrifié, comme tant d'autres, mais qu'enfin je sais apprécier !
« Chantre d'Euphrosyne, d'Adrien, de Stratonice et de Mélidore, tu es l'orgueil de tes rivaux; ton siècle te contemple ; la postérité t'appelle. Puisse la couronne qu'elle te destine s'embellir à tes yeux par cette fleur qu'y ajoute l'amitié.
« J. Rouget de Lisle. »
La lettre que Méhul lui écrivit pour le remercier est bien curieuse aussi : un catalogue d'autographes nous en fait connaître le résumé et un
fragment. — C'est un honneur trop grand pour lui, dit-il; il ne sera jamais digne du rang qu'il lui assigne; que vont dire ses nombreux détracteurs? Il le conjure de ne pas adresser son épitre à ses collègues, car il serait fort embarrassé devant eux s'ils connaissaient les éloges qu'il lui prodigue. Il ajoute : « Cependant (je te le dis tout bas), ne la supprime pas. Tu sais que j'ai la folie de sauver mon nom de l'oubli, eh bien ! si mes ouvrages ne peuvent parvenir à ce but, tu auras fait en un instant ce que je n'aurai pu faire dans toute ma vie ^ »
Ce petit volume, élégamment édité (très rare aujourd'hui), obtint en son temps un honorable succès. Les journaux lui consacrèrent des comptesrendus élogieux. A propos d'une composition théâtrale de Rouget de Lisle dont nous aurons bientôt à parler, le Journal de Paris mentionne son volume « de poésies et de pièces fugitives qui lui donne un rang distingué parmi les gens de lettres^ ».
1. Catalogue d'autographes^ vente du 26 novembre 1883, Eug. Charavay, no 242. — En fait d'hommages particuliers du volume à des amis ou des personnalités célèbres, nous en savons un qui mérite d'être signalé. Un compatriote de Rouget, Gindre de Mancy, a eu connaissance d'un exemplaire des Essais^ portant sur le titre une dédicace autographe de l'auteur au général Hoche. Je ne sais ce qu'e«t devenu ce livre historique. Voy. Revue littéraire de la Franche Comtés novembre 1864, p. 13.
2. Journal de Pari»^ 20 floréal an VI. — Cf. le Déjeuner, 10 germinal an VI.
Il publia en même temps ses œuvres musicales. Dans les Essais^ il s'était déclaré Fauteur de la musique de toutes les pièces du livre accompagnées d'une étoile, lesquelles étaient au nombre de dix-sept; il renvoyait les amateurs curieux de connaître cette musique aux livraisons de Romances avec accompagnement de forte-piano et de violon obligé^ (au nombre de vingt-quatre), mises en vente chez Pleyel. Nous avons déjà parlé de cette collection, publiée en quatre cahiers devenus d'une telle rareté que trois nous sont restés inconnus ^ En outre, Pleyel inséra quelques autres romances de Rouget dans son Journal de chant et de piano- forte ou harpe, où elles parurent dans l'hiver 1796-97.
Ces publications ont pour nous cet intérêt principal qu'elles nous montrent quels étaient les sujets traités de préférence à ce moment par le chantre national : ils étaient en général des moins ambitieux. Laissant de côté ses propres poésies, dont l'esprit nous est suffisamment connu, nous relevons au passage une romance de Paul et Virginie; la pastorale de Florian : Robin Gray ; puis, à côté de ces sujets sentimentaux au goût du xvin® siècle, une tendance nouvelle, un regard jeté sur le moyen-âge shakespearien, un avant goût du romantisme : il met en musique un Lai