‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 77 sur 124 · Journal de Paris ^ 20 floréal an VL · texte numérisé non relu

Journal de Paris ^ 20 floréal an VL

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Au cours des répétitions s'était produit un incident, mentionné par une lettre de Rouget de Lisle au Directoire, qui donne une idée bien significative de son caractère rageur et colérique. On mettait à Tétude au même moment, à TOpéra, une autre pièce de circonstance dont Tobjet n'était pas sans analogie avec celui du Chant des Vengeances ; le titre l'indique suffisamment : elle portait ce nom : les Français en Angleterre, Rouget de Lisle qui, nous le savons, avait la plume abondante et facile quand il s'agissait de récriminer, n'eut pas plus tôt connaissance de ce projet, tout au moins de son commencement d'exécution, qu'il écrivit à Barras, lui déclarant que les raisons qui ont fait recevoir cette œuvre « n'ont pu être dictées que par la malveillance ou la stupidité, que c'est la plus absurde, la plus dégoûtante, comme la plus atroce monstruosité qui soit sortie de la fange révolutionnaire. — Mon estime pour vous, continue-t-il, et la franchise républicaine dont je fais profession m'imposait la loi de vous donner cet avis, et par là de vous mettre à même d'épargner à la France constituée la honte d'une œuvre digne des Chaumette et des Hébert. » Voilà bien des indignations pour un méchant à-propos ! Les Français en Angleterre^ malgré cette protestation véhémente, n'en furent pas moins joués quatre mois après le Chant des Vengeances, n'obtinrent aucun succès, mais ne semblent pas avoir attiré sur la

France cette accumulation de hontes que redoutait tant rame sensible de Rouget de Lisle !

Il eut, en ce mois de mai 1798, la bonne fortune assez rare d'être joué deux fois sur les théâtres de Paris : après le Chant des Vengeances, représenté le 7 à l'Opéra, il eut à l'Opéra-Comique, le 23, une autre pièce, Jacquot ou V Ecole des Mères. Cette fois, reprenant son ancienne coutume d'avant la Révolution, il se produisit comme librettiste, en collaboration avec ce même Després qui déjà avait fait avec lui le livret des Deux Couvents et l'avait signé seul. Mais si, en janvier 92, Després, était rhomme célèbre et Rouget l'obscur débutant, maintenant les rôles étaient renversés ; aussi le nom de Rouget de Lisle s'étala-t-il largement dans tous les compte-rendus de cette pièce, dont la musique était de Della-Maria.

Sans obtenir un succès éclatant, Jacquot ou r Ecole des mères fût accueilli avec assez de faveur. La pièce, tirée d'un conte moral que deux journaux du temps consultés, le Moniteur et le Journal de Paris, attribuent l'un à Marmontel, l'autre à Madame Elie de Beaumont, — comme cela donne de beaux renseignements, les journaux du temps ! — était bien dans la note sentimentale de l'époque. C'est l'histoire, peu neuve, d'une mère qui, favorisant un de ses fils au détriment de l'autre, se voit abandonnée par le préféré, tandis que celui qu'elle a chassé, et qui est le bon fils,

naturellement, après avoir été chercher fortune dans les pays lointains, revient auprès d'elle et lui rend le bonheur. On fit à la pièce quelques reproches : manque d'unité, des longueurs, des scènes inutiles — tout un acte se passant dans les pays lointains où le bon fils cherchait fortune ; — Ton fît observer que le sous-titre dH Ecole des mères était bien « imposant » et eût dû être réservé pour une œuvre d'une plus forte conception ; mais en revanche, on loua « Tagrément des détails, » les pensées ingénieuses, le style sentimental et soigné du dialogue et la vérité de plusieurs caractères. Le Moniteur est sévère pour la musique, n'exceptant de sa condamnation sommaire qu'un duo « bien dialogué ; » le Journal de Paris ^ plus favorable, constate le succès de la pièce, celui de la musique, qu il qualifie de simple, fraîche, chantante et pleine de traits originaux, enfin celui de l'interprétation, à laquelle la délicieuse Dugazon apportait l'appoint de son charme et de son talent*. Nous ne pouvons vérifier aucune de ces appréciations : ni la musique de Della-Maria, ni le poème de Rouget de Lisle ne furent publiés 2.

En somme, dans aucune de ces tentatives Rouget de Lisle ne retrouva le succès que la popularité de

1. Moniteur du 11 prairial an VI. — Journal de Paris^ môme date.

2. Un manuscrit (non autographe) de Jacquot ou l'École des Mères est signalé dans le Catalogue d'autographes, vente du 26 novembre 1883, Eug. Charavay, n^ 249.

la Marseillaise lui donnait le droit d'espérer. Pourquoi, tandis que tant de médiocres réussissent, non à produire de belles œuvres, mais à faire illusion et à passer auprès du public pour gens de talent, lui, qui avait fait pénétrer jusqu'aux couches les plus profondes de la nation le chant le plus populaire qui fut jamais, ne put-il créer aucune autre œuvre capable de captiver pleinement Tattention ?

Il y a plusieurs raisons à cela.

C'est d'abord la malechance qui le poursuivit toute sa vie et ne lui permit jamais de tirer parti d'aptitudes qui, chez de plus heureux, eussent été facilement utilisées et développées. Après tout, Rouget de Lisle avait tout autant de talent que beaucoup d'autres: étant donné ce qu'était la littérature théâtrale du temps, il méritait tout aussi bien le succès que plusieurs de ceux qui réussirent le mieux. Mais, lui qui obéissait parfois si aveuglement aux influences, il fut toujours mal dirigé dans la carrière littéraire et musicale. 11 n'eut jamais de bons collaborateurs : Champein, Eler, Della-Maria, Pleyel, Clielard, voilà, comme musiciens, les seuls qu'il ait pu trouver. Grétry avait fini sa carrière lorsqu'il travailla avec lui, dans un mauvais moment, d'ailleurs, et pour une œuvre de circonstance. A la fin de sa vie, il offrit un de ses poèmes à Berlioz, encore inconnu. Celui-là, c'eût été le collaborateur rêvé ; mais précisément le

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Jour où Rouget de Lislelui faisait cette proposition, fierlioz partait pour un voyage qui Téloignait de France pour deux ans. C'était vraiment jouer de malheur !

Son caractère emporté et son manque d'esprit pratique ne contribuèrent pas moins à éloigner de lui des personnes qui eussent pu lui être utiles. Il était un grand maladroit : il donna si souvent matière à rire de lui qu'il vint un temps où il passa pour ridicule et où personne ne voulut le prendre au sérieux.

Enfin, il est clair qu'une influence irrésistible pesa sur lui toute sa vie. Cette influence, c'était son œuvre. Il était l'auteur de la Marseillaise^ il ne pouvait être autre chose. Le public, avec un instinct vague, mais sûr, sentait vis à vis de lui qu'il était en présence d'un être peu ordinaire : un prédestiné, qui avait contemplé des mystères inaccessibles aux simples mortels, mais qui, redescendu sur terre, n'était plus qu'un homme comme tout le monde. Or, l'auréole une fois disparue, le charme rompu définitivement, il se détourna de lui pour aller à des gens qui ne valaient pas mieux, mais de la part desquels il n'avait pas, du moins, à craindre de semblables désillusions.

En vérité, ce fut le malheur de Rouget de Lisle d'avoir composé la Marseillaise !

Parmi ces occupations, Rouget de Lisle ne renonçait pas à Fespoirde rentrer dans la vie publique. Il attendait une occasion favorable :les événements la lui fournirent bientôt.

Il avait autrefois connu Bonaparte. Il avait combattu auprès de lui dans la journée du 13 vendémiaire. De même, après le 9 thermidor, il avait été un des familiers du salon de Joséphine de Beauharnais, aujourd'hui la femme du général ; son prétendu ennemi, Carnot, était tombé du pouvoir. Il profita du moment propice : l'armée lui restant ferniée, il brigua un emploi civil, et fut nommé en 1798 agent accrédité près du gouvernement français par l'ambassade de la République batave.

Un nouvel avenir s'ouvrait pour lui : il avait

donc une influence, une autorité, tout ce qui lui

était refusé depuis tant d'années ! Don Quichotte

enfourcha de nouveau Rossinante. Il s'en fut en

Hollande, avec un renouveau d'enthousiasme et

d'illusions. Il voulut tout voir par lui-même,

s'enquit des besoins du pays, écouta les plaintes,

vit qu'il s'en fallait de beaucoup que tout fût

au mieux dans la plus batave des républiques,

et entreprit de tout réformer. Revenu à Paris peu

de temps après le 18 brumaire, il eut des entrevues avec Bonaparte et commença avec lui une correspondance qui peut faire le pendant à celle qu'il avait eue avec Carnot, et n'est certainement pas moins étonnante. Comme pour celle-ci nous en extrairons quelques fragments.

La première de ces lettres est datée de Paris, 6 nivôse an VIII. Il expose à Bonaparte ses vues sur la politique à suivre en Hollande, à laquelle il cherche à intéresser le consul en déversant sur lui des flots d'éloquence :

€ Sauvez-là, citoyen consul, sauvez-Ià cette malheureuse Batavie qui vous tend les bras, où notre nom est dans tous les cœurs et dans toutes les bouches... Sauvez-là d'une intrigue infernale qui eut pour premier objet de la rejeter dans les griffes de l'anarchie. . . » Et il développe sa pensée longuement, trop longuement pour que nous la puissions suivre dans toutes ses déductions, la question n'ayant plus, je pense, un très grand intérêt aujourd'hui. — Mais dans la seconde partie de la lettre. Rouget de Lisle prend un grand parti : il se décide à donner des conseils à Bonaparte sur la politique générale, et lui fait ses remontrances, comme déjà il avait fait avec Carnot, mais sur un ton plus bienveillant et moins comminatoire.

J'avais aussi à vous parler de la France.

Etes-vous content, Consul? Je ne saurais le croire. Ce que je sais positivement, c'est qu'on voit avec une doulou-

reuse surprise parmi vos conseillers d'Etat, quatre, cinq et même six noms que repousse invincii)lement la confiance, et auxquels sont attachés le mépris et l'animadversion.

Cest que le sénat, individuellement passable, ne vaut rien dans son ensemble, témoin les choix qu'il a faits ;

C'est qu'à peine un tiers du tribunat mérite d'être avoué parla nation; que le second tiers est d'une insignifiance dégoûtante, et le troisième odieux à l'excès.

Et quant au corps législatif!!!...

Ne vous le dissimulez pas, citoyen consul, l'opinion publique se rejrarde comme entièrement déçue.

On se plaint de ce qu'on a, comme de coutume, méconnu ce grand principe : « Que les places ne sont pas faites pour les hommes, mais que les hommes doivent être faits pour les places ».

On gémit sous l'influence désastreuse qui, dès qu'il s'agit du bonheur de la France, neutralise tout, jusqu'aux intentions, jusqu'aux promesses de Bonaparte.

On se demande avec effroi comment le nouvel ordre de choses pourra s'élever sur les mêmes bases pourries qui n'ont pu soutenir l'ancien.

On lève les yeux vers le chapiteau et l'on a un moment d'espoir, on les baisse vers le piédestal et l'on désespère.

On cite avec dérision tous ces noms de gens arrivés aux places sous les livrées de la commensalité, sous les ailes du népotisme, sous la faveur de telle ou telle intrigante. On se répète avec indignation tous ces autres noms avilis, tarés, exécrés, qui auraient dû pour jamais disparaître des listes politiques.

Ce n'est que du fumier retourné, disait-on ces jours derniers à la Halle, et à la Halle on a souvent raison.

Ah! l'événement n'autorise que trop à vous le demander. Pourquoi momentanément ne vous être pas élevé d'un cran plus haut? Comment avez-vous pu résoudre à partager la gloire de réparer, de fonder la République; à compromettre cette gloire en la partageant, et avec qui! Quel rôle magnifique, unique dans les annales du monde, que celui d'être tout à la fois le Lycurgue et le Camille des Français!

Je sais qu'une impulsion puissante, telle que vous êtes ' capable de la donner, sufQt souvent pour entraîner dans la bonne voie les corporations les plus vicieuses, et ce qui m'effraie, ce n*est pas tant la mauvaise, organisation de vos corps politiques... Mais vous-même, comment vous passerez-vous de Tappui qu'elle vous enlève dans l'opinion? L'atteinte mortelle qu'elle porte à la confiance nationale, pourrez- vous y remédier?

Quoiqu'il en soit de la justesse de mes réflexions, permettez-moi un conseil. Ne vous lassez jamais de la consulter, cette confiance nationale. Elle est la boussole qui doit vous guider dans votre épineuse carrière ; elle sera le thermomètre qui vous indiquera si vos nouvelles institutions peuvent ou ne peuvent pas, doivent ou ne doivent pas être maintenues. Mais surtout, quoiqu'il arrive, au nom de votre gloire, au nom de la patrie, ne cherchez jamais à la forcer ou à la suppléer; du moment que vous y songeriez, tout serait perdu.

Il ne me reste plus qu'un mot à vous dire et il m'est personnel.

L'oubli que vous avez fait ou laissé faire de moi, la froideur de votre accueil, il y a quelques jours, tout m'annonce qu'on m'a desservi près de vous. Si c'était sous les rapports qui intéressent l'honnête homme et le bon citoyen, la jalousie aurait fait tous les frais.

Sur tout autre rapport, peu m'importe. Vraie ou fausse, cette conjecture me forcera désormais à me tenir à l'écart. S'il arrivait que la République et vous eussiez besoin d'un brave honmie de plus, comptez sur moi.

Salut et respect*.

Bonaparte ne se laissait pas très facilement émouvoir par les belles paroles. Sur la question de la Hollande, les raisons que Rouget de Lisle pouvait lui donner n'étaient aucunement de nature

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