Collection Le Petit
à le toucher. Rouget de Lisle était un sentimental : l'esprit positif de Bonaparte n'avait que peu de points de contact avec le sien. Lui, qui s'était institué d'office Favocat de la Hollande, voulut défendre malgré tout ses protégés ; il prépara un beau plaidoyer et s'en vint un matin le débiter au consul.
Mais Bonaparte avait un de ces regards qui, lorsqu'il se fixait sur quelqu'un, vous l'arrêtait net et le glaçait jusqu'aux moelles. A peine Rouget de Lisle eut-il ouvert la bouche qu'il lui lança un de ces coups d'œil peu encourageants : Rouget balbutia, se tut et s'en alla. Mais, trop tenace pour renoncer si vite à la discussion, rentré chez lui, il écrivit à Bonaparte ce qu'il n'avait pu lui dire. Nous laissons de côté le corps de la lettre, qui est très longue, et n'en détachons que le dernier paragraphe, qui n'était, on va le voir, nullement indigne de passer à la postérité.
Vous avez un défaut, général, celui de ne pas calculer combien vous devez nécessairement imposer à quiconque n'est pas un impudent ni un sot. Lorsque vous discutez, vous vous livrez à toute la prestesse de votre imagination. Votre interlocuteur, pour peu qu'il soit digne de vous entendre, n'est nullement tenté de vous interrompre, et encore moins de vous contredire. Pour ma part, la moindre nuance d'opinion entre nous me jette dans un désordre qui me rend incapable de lier deux idées. Si vous n'étiez qu'un homme puissant, cela ne serait pas ainsi : depuis mon enfance je ne me rappelle pas d'en avoir abordé un seul avec la plus légère émotion. Mais il est deux êtres privilé-
giés devant lesquels je n'ai jamais su conserver ni confiance, ni sang-froid, ni courage, et ces deux êtres sont une jolie femme et un grand homme.
Salut et fraternité*.
Paris, 17 nivôse an VIII (8 janvier 1800).
Malgré cette nouvelle direction donnée à ses idées, Rouget de Lisle ne renonçait pas à son occupation favorite, la composition musicale. Même, il avait trouvé dans ses nouvelles relations avec Bonaparte une occasion favorable pour se produire de nouveau au théâtre, dans le genre qu'il avait illustré d*abord, puis vainement tenté de renouveler par des essais postérieurs. Bonaparte, qui voulait avoir un chant national « à lui », redoutant révocation des souvenirs auxquels restait attachée la révolutionnaire -/Il/ar5e27/ai5e, songea tout naturellement à demander ce nouveau chant à celui qui avait fait le premier; il commanda donc à Rouget de Lisle un Hymne de guerre à Tusage des armées qui n'allaient plus tarder beaucoup à devenir les armées impériales. Rouget de Lisle composa le Chant des combats^ qui fut, par ordre supérieur, exécuté au théâtre de la République et des Arts dans la soirée du 13 nivôse an VHP. Mais il fut donné dans les plus mauvaises
\. Collection Le Petit.
2. Dans les Cinquante chants français de Rouget de Lisle, le Chant des Combats porte en sous titre la mention suivante : « Demandé par le Premier Consul après le 18 brumaire. »
conditions. On le chanta entre deux actes d'opéra, après des répétitions insuffisantes, sans qu'il fût annoncé, et, qui plus est, non seulement en l'absence de Fauteur, mais sans même qu'il fut prévenu. Une exécution aussi sommaire ne pouvait pas réussir : elle passa en effet absolument inaperçue. L'on ne sait d'ailleurs ce qui se produisit à ce sujet ; ce qui est certain, c'est que Bonaparte, qui avait commandé le chant, ne s'en occupa plus et ne fit rien pour le faire pénétrer parmi ses troupes. Rouget de Lisle se plaignit, fort légitimement, de la façon cavalière dont on en avait usé avec lui dans cette première exécution théâtrale : dans une lettre écrite à Bourrienne, le 15 nivôse an VIII, et destinée à être communiquée à Bonaparte, il dit :
« Veuillez observer au Consul que, pour peu qu'il désire de populariser son chant, cette manière précipitée et sans façon de le présenter au public est faite pour le tuer à jamais. Tout ce qui parait sur ce théâtre est ou sublime ou grotesque; et ce dernier cas est celui de tout ce qui n'est pas mis avec soin et discernement. »
Mais, avec Rouget de Lisle, on a toujours des surprises. Après avoir exposé sa plainte, il lui vient une idée lumineuse: il lui passe par la tête de demander la direction de l'Opéra, tout simplement :
Mes relations de ce matin, avec les commensaux da théâtre de la République et des Arts m'ont mis au courant des dernières anecdotes relatives à cet établissement.
Elles ne m'ont nullement surpris et ne surprendront personne ; je vous supplie de dire au consul :
« Que s'il veut me donner pendant quelques mois la dictature de rOpéra, je m'engage, sous telle responsabilité qu'il lui plaira de m'imposer, à lui sauver cette magnifique manufacture, cet immense foyer de l'industrie française, et à en faire un spectacle vraiment national, le plus splendide et le moins onéreux qui ait jamais existé en France ni ailleurs. »
11 faut pour cela des moyens extraordinaires. Ils existent malgré la légèreté de ma tête, je les cherche depuis longtemps avec de mûres réflexions : je les connais et s'il m'était permis de les développer au consul ou à ses agens, je suis sûr qu'ils auraient son approbation.
Du courage, de quelque genre qu'il soit, ce n'est pas sous les auspices de Bonaparte qu'on peut en manquer.
De l'argent, j'ai dans la main cette somme de cinq cents mille livres qu'un mot du consul peut acquérir à ce noble usage moyennant un acte de justice d'un avantage immense d'ailleurs pour la République.
Mais je n'accepterais cet emploi que pour l'honneur de le remplir et sous deux conditions irrévocables : l'une qu'il ne me passerait pas un denier par les mains ; l'autre que je serais le maître d'abdiquer dés que sa machine serait organisée, car je ne me sens nullement la vocation d'être, à perpétuité, directeur de l'Opéra.
Veuillez, je vous prie, soumettre ces offres au Premier Consul : il est le maître de les refuser. Mais prédisez-lui qu'il ne sera pas six mois à s'en repentir*.
En dépit de ces offres encourageantes, Rouget de Lisle ne fut pas nommé directeur de l'Opéra. C'est dommage : c'eût été un chapitre intéressant