Colleclion de la Bibliothèque de la Ville de Paris
occuper plus tard, il est désigné, sur un ton non dénué de quelques mépris, par le nom de « citoyen Rougez, surnommé de Lille. » Il n'en est pas moins vrai que le nom de Rouget de Lisle fut toujours son nom officiel ; il figure seul aux archives de la guerre, dans ses états de service et toutes les autres pièces concernant sa carrière militaire ; et, dès que le chant de la Marseillaise Y Q<xi rendu universellement célèbre,' il l'adopta lui-même définitivement pour le public.
Rouget de Lisle n'a pas écrit de Mémoires. Mais, dans les dernières années de sa vie, entouré d'un petit cercle d'amis et d'admirateurs, et particu- Hèrement de quelques jeunes franc-comtois que la renommée de leur compatriote avait attirés auprès de lui, il aimait à raconter ses souvenirs d'enfance et de jeunesse ; ses récits furent recueillis dans des notices biographiques publiées dans des revues locales, et forment aujourd'hui une des meilleures sources de renseignements que nous ayons sur la plus grande partie de sa carrière.
Il contait, par exemple, une histoire d'enlèvement dont, petit enfant, il avait failli être victime. Il était à Montaigu. Les campagnes, en ce temps là, étaient infestées par des troupes de bohémiens nomades, véritables plaies pour le pays. Un jour,
il fut volé par une de ces bandes : déjà une horrible vieille, l'ayant enveloppé dans son tablier, l'emportait hors du village, lorsque le chien de la maison donna l'alarme, et, par ses aboiements, fit découvrir le méfait. Si ce chien devint un ami pour Tenfarit et pour toute la famille, on le devine ! Rendons lui grâce, nous aussi, puisque sans lui la Marseillaise n'aurait jamais existé !
Autre aventure du même genre : il avait six ans lorqu'une troupe de musiciens ambulants, passant par Montaigu, s'arrêta sur la place et se mit à jouer. Ce concert en plein vent le plongea dans le ravissement. Il n'avait jamais rien entendu de pareil : le sentiment musical qui était chez lui à l'état latent s'éveilla pour la première fois ; il manifesta une telle joie que tout le monde s'en amusa, et que le chef, le plaçant sur un grand cheval chargé d'une paire de timbales, lui mit dans les mains les baguettes de l'instrument ; et l'enfant de frapper en mesure, avec un parfait sentiment de rythme, au grand ébahissement des badauds. Le jeu lui plut si bien que, lorsque les musiciens ^'éloignèrent, il les suivit toujours monté sur son grand cheval, et tapant sur ses timbales. On court après lui, on le ramène à la maison paternelle : pleurs, reproches de la mère ; mais lui de répondre : « Oh ! maman, je vous aime toujours ; mais ils jouaient si bien du violon *! »
1. GiiNDRE DE M ANC Y, NoHce biographique sur Rouget de Lisley dans les Travaux de la Société d'Emulation du dépar-
Presque tous les grands hommes ont des anecdotes de ce genre là à transmettre à la postérité. Celle-ci rappelle le mot de Lesueur enfant, chez lequel, vers le même temps, le polyphoniste se révéla à Taudition d'une musique militaire traversant son village. Remarquantque les divers instruments, hautbois, trompettes, bassons, etc., exécutaient lies parties différentes, il fut émerveillé. « Oh ! Vécria-t-il, plusieurs airs à la fois!.... »
D'une petite trouvaille faite dans sa ville natale, il semble résulter cependant que la musique n'était pas inconnue dans son entourage, et que sa famille la pratiquait. Il y a une trentaine d'années, on a découvert chez un bouquiniste de Lons-le-Saulnier uoe douzaine de volumes de musique, la plupart gravés, deux copiés à la main, portant dans un cartouche, les noms suivants: « Gaillande — à M. Rouget, avocat du roi*. » On en peu inférer que le père et la mère de Rouget de Lisle étaient musiciens amateurs ; peut-être aussi retrouverait-on dans ces cahiers les méthodes et morceaux dont lui-même fît usage lorsqu'il commença l'étude du violon.
Au reste , nous n'avons aucune notion , de quelc|ue genre que ce soit, sur les études musicales «ju'il put faire, et qui, cela est certain, ne dépas-
tf'inent du Jura pendant Vannée 1837, Lons-lc-Saulnier, l8:;j<, p. 37 et 39.
l. Couiuiunication de M. Zéphirin Robert.
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sèrent jamais le niveau de celles d'un amateur bien doué et ayant Tamour de la musique. Nous savons qu'il jouait du violon, mais nous ignorons qui le lui a enseigné: lui-même, dans le rappel de ses souvenirs de jeunesse, n'ajamais parlé à personne de ses professeurs de musique. Mis au collège de Lons-le-Saulnier dès qu'il en eut l'âge, il reçut l'éducation soignée d'un premier né d'une famille bourgeoise: ses parents ayant voulu lui donner des talents d'agrément, etle violon étant fort du goût de cette époque, il est probable qu'il étudia cet instrument sous la direction d'un maître de musique de la ville, et qu'à cela se bornèrent toutes les études musicales qu'il fit jamais. Quant à la composition, il ne la pratiqua que d'une manière tout empirique, instinctivement d'abord, puis en imitant les maîtres ; nous verrons par la suite qu'il n'a jamais été un fort en harmonie.
Poursuivant ses études au collège de la ville, il n'en revenait pas moins à Montaigu toutes les fois que l'occasion s'en présentait : à Montaigu se rapportent tous ses souvenirs de jeunesse. « Séjour charmant de mon enfance », tel est le premier vers de l'élégie dont il composa plus tard les paroles et la musique en l'honneur de ce lieu chéri :
Ici ma douce et tendre mère Epia mes premiers accents ; Ici l'œil inquiet d'un père Surveillait mes défauts naissants.
AVANT LA MARSKILLAISE io
Aux jeunes accords de ma lyre, Ici, plein d'un trouble enchanteur, Je vis la beauté me sourire Et sentis palpiter mon cœur*.
Je ne donne pas ces vers comme un miracle de poésie, mais comme l'expression d'un sentiment sincère et constant. Chaque année, pendant les vacances, même sorti du collège, même jeune officier, il se retrouvait en famille, vivant en bonne intelligence avec ses nombreux frères et sœurs, dont, de par le droit d'aînesse, il dirigeait les jeux, ne délestant pas de se donner le spectacle de la crédulité des bonnes gens en racontant le plus sérieusement du monde les vieilles histoires, les légendes fantastiques du pays. La ruine du château féodal de Montaigu existait encore du temps de son enfance : il en vit démolir les derniers débris en 1784, et l'on rapporte qu'à ce moment, d'accord avec ses trois sœurs et ses deux frères, il avait si bien su monter l'imagination d'une vieille demoiselle du voisinage que celle-ci ne cessait de se livrer aux recherches les plus saugrenues pour découvrir les trésors qu'elle croyait fermement y être enfouis. — A ce propos, l'historien franc-comtois qui raconte ce trait nous donne un détail qui complète d'une façon assez singulière la physionomie de la famille de l'avocat Rouget : il paraît que tout le monde était plus ou