‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 88 sur 124 · Lettre à sa sœur, du 6 Juillet 1888, Bib. Carnavalet · texte numérisé non relu

Lettre à sa sœur, du 6 Juillet 1888, Bib. Carnavalet

la

sa mère, avec sa sœur aînée, .restée célibataire, étaient demeurées seules à Lons-le-Saulnier. C'est avec elles qu'il entretint la correspondance dont il s'agit.

.La lecture en est profondément triste. Elle nous montre le progrès sans cesse grandissant de la ruine de la famille, ruine irrémédiable, fatale et bientôt consommée. Lui-même, on le voit aux prises avec des difficultés de tout genre, subissant, par surcroit, les récriminations de sa sœur qui, avec des raisonnements de vieille fille revêche, lui reproche d'avoir perdu sa position, de gaspiller pour soutenir son existence à Paris, demandantavec aigreur de quoi il est capable et ce qu'il compte faire, manifestant une préférence marquée pour son second trère, qui est général, lui, et témoignant un intérêt croissant pour le dernier, Théodore, commissaire de la marine, dont Tavancement s'opère régulièrement. Rouget de Lisle prend la peine de répondre à ces mauvaises raisons, et d'être jaloux de la préférence accordée à ses frères. Oh î qu'il est peu Fauteur de la Marseillaise^ dans toute celte correspondance ! Une seule fois, en ces six années, il consacre une phrase à la musique : il a envoyé des romances à sa sœur, il lui en demande son avis (6 Juillet 1809). Il se plaint, avec l'accent d'un véritable désespoir, de la «perversité » d'un portier qui a intercepté ses lettres, ou de la mauvaise foi de domestiqués « qu'il a comblés déboutés » et qui l'ont

volé, dévalisé ! Il donne volontiers son avis et ses conseils sur le raisiné et le vin blanc des coteaux de Montaigu dont on lui envoie parfois sa part ; cela, il le fait en connaisseur. Il parle également d'eaux minérales, de thé et de graines de choufleur. Surtout il donne des détails abondants au sujet d'une fistule dont il était affligé, maladie sur la nature, les progrès et les accidents de laquelle il ne nous laisse rien ignorer.

Il est surtout une affaire dont il est parlé tout le long de cette correspondance, aifaire ridicule, qui tient une place considérable dans ses préoccupations de cette partie de sa vie. Dans un emprunt contracté à Tépoque des spéculations à la suite desquelles il sombra, il avait eu la faiblesse d'accepter d'un célèbre banquier, rompu, à ce qu'il semble, avec les plus pures traditions des usuriers de Molière, mais les pratiquant sur une plus vaste échelle, un lustre considéré comme équivalant à une somme importante. Quand la somme fut dépensée. Rouget de Lisle n'en restait pas moins plein de confiance : « J'ai mon lustre, » disait-il. Il songea, enfin, à en réaliser la valeur. Inutile de dire que tout le monde se moqua de lui et rit de ses prétentions. Mais il ne riait pas, lui. Il s'indignait et se désespérait. Il fît des démarches incroyables pour arriver à tirer parti de cet objet. Il le proposa d'abord à tous les marchands, qui faisaient de beaux compliments, mais offraient des

prix dérisoires, baissant encore quand il semblait disposé à accepter, refusant enfin. Il tenta de le faire acheter par M. de ïalleyrand, pour rehausser Téclat de fêtes diplomatiques ; une autre fois, c'est Daru qui lui envoie Tadministrateur du mobilier, lequel déclare Fobjet superbe, mais ne Tacheté pas ; puis il croit en être arrivé à ses fins : le gouvernement va l'acquérir, il y a demi-promesse ; mais l'Empereur révoque au fur et à mesure tous les ordres donnés pour de semblables achats. Fontanes, encore, est mis en mouvement pour la même affaire*. Rouget se décide enfin à faire un procès au banquier qui s'est joué de lui: il y eut une altercation publique entre eux un soir, dans un salon^ ; Rouget lui écrivit des lettres de provocation, les fit imprimer et distribuer, le traitant € d'infâme usurier 3. » Le catalogue d'autographes où nous puisons ce renseignement désigne le banquier par ces initiales : C. P. D'autre part un biographe nous apprend qu'en 1830 ce banquier devint ministre ^. L'histoire a vraiment de singulières surprises, vue ainsi par le petit côté î

Cette affaire occupa pendant six années et plus la vie de celui qui fut l'auteur du chant national,

4. Catalogue d'autographes, 26 nov. 1883, Eug. Charavay, uo 238. Toutes les autres indications sont tirées de la correspondance inédite de Carnavalet.

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