PoisLE-DesGRANOES, loc. cit
le Tyrtée français ! Ses lettres en parlent depuis 1806 jusqu'à 1811, et il visible qu'elle le préoccupait déjà depuis longtemps. A sa sœur il confie ses craintes et ses espérances au sujet du « malheureux lustre, l'infernal lustre. » Il dit: « Le lustre a toujours été la base sur laquelle je comptais pour l'arrangement de nos affaires. » Parlant d'une idée qu'il eut pour son placement : « Si le résultat est heureux, c'aura été une inspiration du ciel que cette pensée ! » Il déclare à la fin que « le malheureux lustre est, au dire de tout le monde, un objet de cinquante à soixante -mille francs. » Peste!... Mais quelle drôle d'idée d'accepter un objet de luxe de soixantemille francs quand on est ruiné ! Certes, il serait facile de rire de tout cela ; mais vraiment cela est plus triste que ridicule : c'est bien plutôt un sentiment de commisération que nous ressentons à comtempler une telle déchéance.
Ce qui domine, en effet, dans le ton de ces lettres, c'est un accent de désespérance qui signale l'avènement de temps nouveaux. Cette correspondance de Rouget de Lisle, écrite pour l'intimité, vraie, sincère, exprimant ses sentiments et ses pensées sans les voiler ni les adoucir, nous donne déjà un avant-goût de la littérature romantique. Il y a là des phrases qui semblent sortir d'Antony, Au fait. Rouget de Lisle n'est-il pas un peu de cette famille de personnages romantiques, à l'idéal
inassouvi, capables de grandes passions et d'actions généreuses, indépendants, beaux parleurs, mais irréguliers, déclassés, rejetés par la société qu'ils étonnent et effraient tout en faisant parfois son admiration ? Gomme eux, il est verbeux et emphatique, mais sincère et passionné : il ne lutte pas contre le sort, il le maudit et désespère. « Je suis une lampe qui va s'éteindre faute d'huile, écrit-il. — Ma destinée"me condamne à passer ma vie aux galères ! Soit, sans doute je Tai mérité. Reste à me résigner et à ramer. — Sachons donc que nous sommes dans un temps de peste, que cette peste atteint les uns plus tôt, les autres plus tard, que quelques-uns en guérissent, que beaucoup en meurent, et que mon étoile m'a désigné pour être un de ces derniers. — Toujours ballotté d'espérances en espérances... — H y a quelques jours je t'avais écrit dans l'accès d'une mélancolie si profonde et si noire.... — J'ai le cœur si horriblement gonflé !... Adieu, adieu ! je vous embrasse tous. — Eh non, je ne le cache point. Je suis malheureux ; je souffre tout ce qu'il est possible de souffrir. — Adieu, j'ai la tête perdue et le cœur déchiré. — mon Dieu ! mon Dieu ! que devenezvous If.... Je ne puis rester ni chez moi, ni dehors de chez moi. Chez moi je suis dans des transes perpétuelles ; le moindre bruit me fait frémir, je crois qu'il m'apporte la nouvelle de notre désastre: absent, je n'ose rentrer, crainte de la trouver ar-
mée. — J'ai songé à me mettre en route pour aller vous demander la place de jardinier à Montaigu.... — Voyant que je me débattais en vain contre Tin- Quence fatale qui me poursuit sous des formes aussi multipliées que désastreuses, je me disposais à partir, à pied, pour regagner le toit maternel.... »
L'éventualité que les deux dernières phrases des précédentes citations laissaient entrevoir finit par se réaliser ; Rouget de Lisle revint au pays natal. Mais le toit paternel était vide : sa mère était morte le 20 mars 1812 ; sa sœur l'avait précédée de deux mois (le 18 janvier.) Il revit Lons-le-Saulnier, et la rue des Arcades, et Fancien palais du Parlement où jadis siégeait son père, et le collège entre les murs duquel s'était écoulée son enfance, et l'église Saint- Désiré où tous les actes de la famille avaient été consacrés, et la centenaire promenade de la Chevalerie, et la petite rivière courant dans les vieux fossés, et les coteaux aux crêtes surmontées de châteaux et de ruines, et les lentes ondulations de la plaine de Bresse se perdant dans le lointain.
Mais que de choses avaient changé ! Maintenant il se trouvait seul, isolé dans sa propre ville, et sans ressources. Le domaine de Montaigu, seul débris subsistant de la fortune de Rouget, était son
unique refuge. Il y monta, et vint s installer dans la maison vide. Il vécut là cinq ans, pauvre, inactif, occupé seulement à régler des affaires de plus en plus obérées, passant son temps à faire de la musique et à composer des romances.
Les soirs d'été, il venait s'installer sur le large balcon dominant la vallée ; et là, dans le calme profond de la nuit, il jouait du violon, des heures entières. Les habitants de Montaigu — quelques-uns se souviennent aujourd'hui deTavoir entendu raconter à leurs anciens — venaient se grouper au-dessous de la maison, sur un chemin bordé de noyers dévalant presque à pic le long du coteau, et l'écoutaient, silencieux, recueillis. Un de ses meilleurs morceaux de chant porte le nom de Montaigu, élégie : il a un charme réel, une émotion douce et contenue. Il fut certainement composé pendant la durée de ce séjour. Un autre est aussi du même temps : c'est un chant de circonstance, VBymne à la paix^ fait, a dit l'auteur, en 1812, pendant la campagne de Moscou*.
Ceux de ses biographes qui ne conçoivent pas l'histoire autrement que dans la forme et sur le ton de réloge académique s'expriment ainsi sur cette partie de sa vie : « La jeune génération de Lonsle-Saulnier de cette époque doit se rappeler avec quel respect elle le voyait chaque jour descendre de la montagne, comme un autre Moïse du mont