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M. Poisle-Desgrange indique à tort la date de

vifs dissentîments entre les deux frères, qui, d'ailleurs, ne semblent pas s'être jamais fort entendus durant leur vie. L'aîné se plaignit amèrerenaent de la conduite de son cadet en cette circonstance. Les biographes franc-comtois se sont faits Técho de ses doléances. Dans une lettre écrite par lui àGindre de Mancy treize ans plus tard, en 1830, on en retrouve un souvenir mélancolique : « Ah ! ne me parlez pas des frères, » dit-il tristement* ! Mais les droits du général n'étaient pas douteux : la vente eut lieu ; le domaine de Montaigu sortit de la famille des Rouget. Et l'auteur de la Marseillaise fut mis dehors, restant désormais sans asile et sans ressources, chassé de son pays natal.

Il revint à Paris.

Cette fois, ce fut la misère noire. A cinquantesept ans passés, il lui fallut encore une fois recommencer sa vie. Il s'en fut loger dans un mauvais

«leax lettres de la collection Etienne Charavay, raoto de mariage d'une personne de Montaigu dont il fut témoin on mai 1817 (mairie de Montaigu), enfin le témoignage de M. Verguet, actuellement maire de cette commune et propriétaire de la maison de Rouget de Lisle, acquise par son père, prouvent que Tauteur de la Marseillaise y resta au moins jusqu'en juillet 1817.

1. GiNDRB DE Mancy, Société (VEmulaiion du Jura^ 1837, p. 45. — Poisle-Desgranoes, p. 100.

hôtel garni du quartier latin ; il travailla en sousordre pour des journaux, fit des traductions de morceaux anglais, qu'il publia à la Bévue britannique, chercha, comme pendant son précédent séjour, quelques ressources dans renseignement et la copie de la musique. De tous ses amis d'autrefois, de ses anciens collaborateurs, de ceux qui eussent pu encore lui être utiles, tous avaient disparu : Grétry, Méhul étaient morts; Madame Gaïl n'allait pas tarder à les rejoindre; Pleyel s'était retiré à la campagne, loin de Paris. Cette fois, cependant, la vieillesse et le malheur lui amenèrent quelques amitiés nouvelles. Il trouva dans la jeune génération des amis qui vinrent se grouper respectueusement auprès de lui et lui restèrent dévoués et fidèles. Des francs-comtois, d'abord, attirés par la renommée de leur compatriote : Charles Nodier, F. Tercy et Gindre de Mancy qui fut son premier et l'un de ses plus sûrs biographes ; puis le général Blein, son ancien camarade de l'armée de Belgique en 1792, plus tard blessé aux côtés de Louis-Phihppe par la machine infernale de Fieschi. Enfin, il fit connaissance de Déranger, dont les premières chansons avaient d'ores et déjà conquis toute leur popularité, et qui. soit par politique, soit par une sympathie sincère et une réelle conformité de sentiment, s'attacha à lui et ne l'abandonna plus*.

1. Gindre de Mancy, Société d'Émulation du Jura, 1837, p. 45 et suiv. — Reinie littéraire de la Franche-Comté, nov.

Rouget de Lisle mit en musique à cette époque plusieurs chansons de Béranger. L'une, publiée dans les Cinquante Chants français^ porte même la date de 1815 (sa composition précéda conséquemment son retour à Paris) : c'est la chanson Plus de politique^ dont le choix dénotait déjà une tendance assez différente de celle qu'il exprimait Tannée précédente dans ses chants légitimistes. Mais il était écrit que Rouget de Lisle passerait sa vie à changer d'avis et à faire de l'opposition, — deux choses, après tout, qui sont assez bien dan^ la nature du vrai français !

Aux années suivantes, le recueil rapporte, en fait de chansons de Béranger mises en musique par Rouget de Lisle : Si fêtais petit oiseau et la Petite Fée, portant la date de 1817 ; la Sainte Alliance des peuples^ en 1818 ; les Enfants de la France, l'année d'après. D'autres sont sans date : Charles VII, Ma République et V Auberge de Bagnolet. Il emprunta également des paroles à des poètes dont la renommée grandissait à cette époque, dans la première effervescence du mouvement romantique : à Charles Nodier, son compatriote ; — à Casimir Delavigne, auquel il prit un morceau des Messéniennes ; — k Chateaubriand, dont il mit en musique la romance : Combien j ai douce souvenance, sans pour cela faire oublier la délicieuse mélodie populaire primiLive-

1864, p. 6. — Poisle-Desgraxoes, lionget de Lisle^ p. 85 et saiv. — Mary-Cliquet, Rouget de Lisle, p. 31.

ment choisie par le poète et si largement vulgarisée grâce à lui.

Il cultiva la « romance troubadour ». Ce genre était à ce moment dans toute sa vogue; lui-même, toujours précurseur, en avait déjà donné des modèles un quart de siècle plus tôt. On trouve dans son recueil des Olivier^ des Eginhardty des Enguerrand de Crécy, des Raoul de Coucy, des Duguesclin; il recherche des morceaux lyriques dans les anciens poètes : Marot, dont il chante le Mécompte d' amour ; Marguerite de Valois, dont il note une Chanson spirituelle; il met en musique des vers de Thibaut de Champagne, de François 1*^'; le lai de Marie Stuart : Adieu, plaisant pays de France; la chanson attribuée à Henri IV: Viens Aurore ; la romance à' Agnès Sorel, de Voltaire. Que de créneaux, de jouvencelles, de panaches, de ménestrels, de tournois ou de destriers, dans toute cette littérature musicale !

Mais, quoique les choses eussent bien changé, il ne négligea pas de faire appel encore à l'inspiration qui, jadis, lui avait dicté son plus beau chefd'œuvre. Il chanta les faits historiques contemporains, célébra par des morceaux de circonstance les événements qu'il considéra comme dignes de sa lyre. Ceux qu'il jugea tels sont, nous le savons déjà, d'esprit parfois assez divers. Mais, en agissant de la sorte, fit-il autre chose, après tout, que de se conformer aux traditions des bardes antiques et

des lyriques grecs, dont il avait quelque prétention d'être le continuateur? Quelle était leur condition, aux uns comme aux autres, à Merlin comme à Pindare ? De chanter les louanges des héros et des seigneurs, — des gens riches surtout; et si parfois il arrivait qu'ils quittassent l'un pour passer au service de l'autre, et que le nouveau maître se trouvât être l'ennemi du précédent, eh hien, ils ne faisaient pas de difficultés pour vanter les mérites de celui qu'ils invectivaient naguère — et réciproquement, — et cela leur importait peu, car ils faisaient leur métier, rien de plus, sachant comhien peu d'importance ont les paroles et comme elles s'envolent facilement au vent de l'ouhli. Il se peut que cette manière de voir ne soit pas très « moderne •> ; mais elle est si conforme à la nature des choses ! Rappelons-nous que Rouget

de Lisle avait proposé un jour à Napoléon Bonaparte d'être « son harde », et que le surnom de « Tyrtée français » lui était acquis depuis longtemps !

Donc, après ses deux chants royalistes de 1814, il trouva l'occasion d'en écrire un nouveau : il ne la laissa pas échapper. En 1817, la statue d'Henri IV, renversée par la Révolution, fut rétablie sur son terre-plein du Pont-Neuf. Le roi vint solennellement poser la première pierre du piédestal. Pour cette circonstance. Rouget de Lisle composa les paroles et la musique d'une sorte de cantate en

sept couplets, avec refraia en chœur, dont la mélodie, prétentieuse et sans accent, coupée par un refrain banal, est une des plus mauvaises qu'il ait écrites. Ce morceau, intitulé Henri IV, chant héroïque, ne fut d'ailleurs pas exécuté publiquement, mais simplement publié pour le jour de la fête. L'auteur put constater par lui-même, à cette occasion, que personne ne s'en était ému : quinze jours plus tard, il écrivait que ni les ministres, ni le duc de Berri, dont manifestement il aurait voulu attirer l'attention, ne s*en étaient occupés, pas plus que le public, demeuré indifférent, et que seuls « les ultra des deux bords » en avaient fait la critique ou l'éloge. Et pourtant il avait employé ses dernières ressources à faire graver son œuvre : « Mon état de détresse a failli me faire manquer cette occasion, » écrivait-il quelques jours avant la fêtei.

Peu encouragé dans ces tentatives, il reprit, sans s'attarder davantage, son ancienne direction. Au reste, même en chantant la Restauration, il n'avait jamais entendu sacrifier rien de ses principes libéraux et patriotiques. Les chansons de Déranger qu'il avait mises en musique avaient toutes leur couplet chauvin, quand cela n'était pas le fait de la chanson toute entière. Les Enfants de la

\. Lettres à Madame Ilodet, 23 octobre et 10 novembre 1817, Catalogue d'autographes, 26 novembre 1883, Eug. Charavay, n^ 235.

France portent, dans son recueil, le sous-titre de « Chant héroïque »: la mélodie, noble et soutenue, dans un beau style classique, est une de ses meilleures.

Il fit, en 1818, un nouveau chant national, les Vétéran^^ inspiré par un discours du maréchal Gouvion Saint-Cyr. L'on connaît enfin, du même temps (1820), un autre chant patriotique dont, conformément à ses anciennes habitudes, il composa les paroles et la musique, sous le titre de Mon dernier vœu. Le premier vers, formant refrain, est celui-ci :

Triomphe, chère France, et prospùrc toujours I

On voit qu'au fond la dévotion à la patrie ne s'était jamais amoindrie chez Rouget de Lisle.

Dans son besoin continuel et sans cesse renouvelé de croire, d'avoir une foi à pratiquer et à défendre, il faillit, à plus de soixante ans, se faire Saint-Simonien. Du moins il fut en relations avec Saint-Simon et plusieurs de ses adeptes. De là sortit une nouvelle composition musicale qui. celle-ci, a quelque chose d'un peu plus caractéristique que la plupart des précédentes.

Rouget de Lisle, dans ses causeries avec Saint- Simon, avait fait entrevoir au réformateur la possibilité de faire entrer la musique comme moyen d'action dans son plan de rénovation sociale. Celui-ci, frappé par cette idée, avait aussitôt

répondu en lui demandant de la mettre lui-même à exécution. Rouget composa donc un chant, avec reprise en chœur à trois voix (forme commune à tous les morceaux d^ensemble qu'il fit à cette époque) et lui donnale titre de Chant des industriels. L'œuvre fut mise à l'étude chez un adepte des doctrines Saint-Simoniennes, Ternaux, chef d'une importante manufacture, et exécutée par tous ses ouvriers. C'était la première fois que Ton tentait semblable chose : or, le résultat, tant au point de vue de Teffet musical que de la bonne entente établie par la musique entre les travailleurs, fut des plus satisfaisants. Heureux de ce succès. Rouget de Lisle, Ternaux, Jouy et Saint-Simon conçurent le dessein d'étendre et de propager cette pratique musicale par l'association. Ce fut le germe de l'idée de l'orphéon, que Wilhem devait reprendre et faire sienne bientôt après, mais dont, on le voit. Rouget de Lisle est un peu le grand-père*.

Et, ayant tant de compositions en portefeuille, il en voulut donner une édition définitive : il fit un choix parmi ses romances et en publia cinquante, pour chant avec accompagnement de piano, en un recueil qui est le document le plus complet que nos possédions pour apprécier l'ensemble de son œuvre musicale. Il eut grand peine, en vérité, à mener cette publication à bien, car il

\. GiNouK DE Man'cy, Revue littéraire de la Franche- Comté^ nov. 1864, p. 24 et suiv.

la fit à ses frais, et son dénûment était absolu. Il dut emprunter, et frappa pour cela à plus d'une porte*. Quant au résultat obtenu, d'aucuns assurent qu'il fut satisfaisant et que l'auteur tira quelque profit de la vente de son recueil 2; cependant, dans une lettre écrite quelques années plus tard à un de ses compatriotes, il s'exprime d'une tout autre façon, en parlant ^ de ces vieux chants gaulois » qui désormais, il l'espère, ne serviront plus « à lui faire essuyer des banqueroutes 3. »

1. Voy. nolammcut lettre du 19 mars 1824. Catalogue d'autographes, vente du 15 février 1879, G. Gharavay.

2. GiKDHE DE Mancy, Truvaux de la Société d'Émulation du Jura, 1837, p. 46. L'auteur dit que c'est à Béranger que Rouget de Lisle dût de tirer quelque profit de cette publication.

3. Lettre du 29 janvier 1831, à M. Piard, archiviste à la Préfecture du Jura. Bibliothèque municipale de Lons-le- Saulnier. — L'on assigne la date de 182o à la première édition du recueil musical de Rouget de Lisle (voy. Biographie Michaud, art, Rouget de Lisle, note de la p. 592, ainsi que Poisle-Desgranges, p. 79, et A. Loquin , p. 108) ; cette date s'accorde bien avec le contenu d'une lettre cidessus mentionnée, où, à la date du 19 mars 1824, Rouget de Lisle sollicite un prêt d'argent pour couvrir les frais de la publication. — Quelques plaintes qu'en ait pu exprimer l'auteur, il faut bien admettre cependant que son ouvrage a obtenu du succès, puisqu'il en fût fait deux éditions. L'une, Cinquante Chants français^ fut publiée et mise en vente chez l'auteur, 21 passage Saulnier ; l'autre Quarantehuit Chants français, fut éditée chez Schlesinger. M. A. Loquin (p. 109) assigne à cette édition la date de 1830, je ne sais sur quelles données. 11 se trompe, au moins pour une moitié de sa conjecture, lorsqu'il avance, p. 111, que les deux chants supprimés dans la seconde édition sont le Chant du Jura et Dieu conserve le Roi: ce dernier figure dans les

Pour clore rénumération des œuvres littéraires ou musicales de Rouget de Lisle, il reste à parler de Macbeth, opéra en trois actes dont il fit le livret. Cet ouvrage, dont la partie musicale fut confiée à Chelard, fut représenté à TOpéra, le 29 juin 1827. Il échoua à Paris, oùil n'atteignit que cinq représentations; mais il eut plus de chance en Allemagne : il obtint un succès éclatant à Munich, où le compositeur vint se fixer, ayant reçu le titre de maître de chapelle du roi de Bavière*.

A Paris, l'œuvre arrivait dans le plus mauvais moment. Le public était encore dans la chaleur de la lutte pour ou contre llossini : Macbeth fut le pre-

Quarante-huit Chants français, à la page 193. L'autre romance retirée de Tédition primitive est Isolier. — Ces deux recueils sont devenus très rares, celui de Quarantehuit Chants plus encore que celui de Cinquante. La Bibliothèque du Conservatoire possède un exemplaire de l'un et de Tautre ; celui des Cinquante Chants porte une note autographe d'Auber expliquant la provenance.

1. GiNDUE DE Mancy, Société d'Émulation du Jura, 1837, p. 47. — Fétis, Biographie des Musiciens, article Chelard. Tii. MuuET, VHistoire parle Théâtre, t. 1,. p. 296. etsuiv. — Le livret, conforme à la représentation de l'Opéra, ne porte pas de nom d'auteur des paroles : le nom de Rouget de Lisle éta't encore trop compromettant en 1827. Muret dit qu'il n'osa même pas présenter son œuvre à l'Opéra : il en laissa le soin à un de ses amis Charles llis (Auguste Ilix, disent d'autres auteurs. Cet Hix (x) ne serait-il pas un nom purement imaginaire destiné tout simplement à couvrir l'anonymat du poète?) En efifet, les répertoires et catalogues, tout en constatant cet anonymat, attribuent la paternité

mier opéra nouveau qui fut donné après Moise; un musicien obscur tel que Chelard pouvait-il donc songer à fixer Tattention sur lui dans de si graves préoccupations? Les répétitions furent, paraîtil, assez orageuses ; les deux collaborateurs ne s'entendirent pas, et la mauvaise volonté du personnel du théâtre fut manifeste : cela ressort des plaintes qui nous sont venues des deux parts, Gindre de Mancy parlant pour Rouget de Lisle, Fétis pour Chelard. « Empreint du génie de Shakespeare, Macbeth est une belle conception, dit Fétis; mais, réduite aux mesquines proportions que lui avait données Rouget de Lisle, c'était une pièce médiocre. Elle avait d'ailleurs le défaut d'être ennuyeuse; le compositeur ne put triompher de toutes les difficultés que le poète lui avait préparées.

Peu de bienveillance de la part de Fadministration et les intrigues de quelques personnes intéressées ont peut-être hâté son exclusion de la scène. » La malveillance de Fétis à l'égard de Rouget de Lisle nous était connue : elle se conûrme par cet article. Heureusement, la partition de Macbeth a été publiée et nous permet de contrôler ces appréciations. Je me suis convaincu, en la lisant, que l'insuccès était dû exclusivement à

du poème à deux auteurs, Rouget de Lisle et Uix. Voy. Chouquet, Musique drainatique en France^ p. 393 et Tu. de, Lajuate, Catalogue de la Bibliothèque de l'Opéra, t. II, p. 18.

la musique, qui, d'une facture savaate assurément, sans accent. Certes Félis, en qui je ne pensais pas trouver un si ardent défenseur des hardiesses shakespeariennes, a raison de dire que Rouget de n'en est pas moins terne, incolore, sans relief et Lisle a atténué la donnée primitive de Toeuvre ; mais il a pour excuse qu'il n'a fait, en cela, que se conformer à la poétique de l'opéra français, où l'on n'a jamais eu l'habitude d'admettre Shakespeare sans quelques adoucissements, même à une époque beaucoup plus récente. Les vers, écrits dans le style des tragédies de TEmpire, ne sont pas, conséquemment, d'une beauté transcendante, mais du moins ils sont corrects, avec assez d'énergie et d'éclat. De même le mouvement général de plusieurs scènes est excellent ; citons par exemple la scène des sorcières, plus développée que dans Shakespeare, et celle de Macbeth et Lady Macbeth avant le meurtre de Duncan. J'en dirais autant de la scène du somnambulisme si le musicien n'avait jugé à propos d'en faire une cavatine à roulades*. En résumé, ce poème est de beaucoup supérieur à ceux des opéras qui furent joués dans cette période, savoir : le Siège de Corlnthey Moïse, la Muette de Portici et Guillaume Tell.

Macbeth arrivait, en effet, dans une période de

1. Tli. Muret a donné d'importants extraits de quelcjucsunes de ces scènes dans sou Histoire par le Théâtre, toc. cit.

reQouvellement de Topera français, pendant laquelle, pour réussir, il fallait la collaboration d'un musicien d'une toute autre personnalité que Chelard.

Mais, il faut bien le dire, ce n'était pas non plus Rossini ni Auber qui eût pu interpréter musicalement un tel sujet.

Cependant, un autre musicien, tout jeune encore, même à ce moment sur les bancs de Técole, commençait à révéler un génie que Tinfluence de Shakespeare fécondait et rehaussait puissamment. C'est Hector Berlioz. Par quel pressentiment Rouget de Lisle eut-il l'idée de s'adresser à ce jeune homme inconnu pour lui demander sa collaboration? Il avait pu, à la vérité, apprécier sa nature enthousiaste et généreuse par l'arrangement vocal et orchestral qu'il avait fait de la Marseillaise au moment des journées de juillet 1830, où, devant la ligne de chant, au lieu des indication habituelles : Ténors^ basses, Berlioz avait inscrit : « Tout ce gui a une voix, un cœur et du sang dans les veines! » Et il avait dédié cet arrangement « à l'auteur de la musique et des paroles, à M. Rouget de Lisle. » Celui-ci répondit à Berlioz par une lettre pleine de cœur et vibrant d'un renouveau d'enthousiasme, dans laquelle, après l'avoir remercié « de l'honneur qu'il avait fait à certaine pauvre créature d» i***«»*^'ller tout à neuf et de couvrir, dit-on^ le

278 ROUGKT DE LISLE

brillant de son imagination », il lui demande un rendez-vous pour lui faire « une et peut-être deux propositions »; et il termine par cette phrase, qui vaut mieux qu'un compliment banal : « Puis-je me flatter que vous me mettrez à même de vous témoigner de vive voix et ma reconnaissance personnelle et le plaisir avec lequel je m'associe aux espérances que fondent sur votre audacieux talent les vrais amis du bel art que vous cultivez?* »

C'était, par malheur, le moment où Berlioz se préparait à partir pour Rome, comme grand prix de rinstitut. Il répondit à Rouget de Liste qu'il regrettait de ne pouvoir le visiter avant son départ. « Un de mes rêves d'enthousiasme, lui dit-il, a toujours été de connaître personnellement l'auteur de la Marseillaise / ^ » Après son retour, il

n'y songea plus, et Rouget de Lisle mourut sans qu'il l'eût jamais vu. Il apprit plus tard que le but de ce rendez-vous avait été de lui proposer de mettre en musique un autre livret tiré de Shakespeare, Othello^ dont le manuscrit est resté dans les papiers de Rouget de Lisle et existe encore^.

\ . Mémoires de lierlioz, lettre de Rouget de Lisle, datée de Choisy-le-Roi, 2 décembre 1830, l^e éd. p. i03. Uue autre phrase de cette lettre a été citée au début de la préface de ce livre.

2. Lettre de Berlioz (inédite) du 29 décembre 1830, Collection de M. Alfred Bovet.

3. Le manuscrit autographe, signalé par plusieurs catalogues, notamment par celui de la première vente des papiers de Rouget de Lisle en 1838, est actuellement la

Il est inflment regrettable que cette idée n'ait pas été réalisée. Peut-être un chef-d'œuvre seraitil sorti de la collaboration de Berlioz avec Rouget de Lisle. Il y a tout lieu de croire que cet Othello valait bien les poèmes bizarres que Berlioz s'efforçait vainement de mettre en musique en ce tempslà, les Francs- Juges ^ par exemple, dont l'ouverture sonore et largement proportionnée est restée, ou telle autre conception ultra-romantique dont nous entretient sa correspondance; que, sans avoir peut-être Téclat et la fantaisie de Benvenuto CclHni^^ ce poëme avait plus de portée psychologique et de passion vraie- D'ailleurs Berlioz, avec son grand sentiment littéraire et poétique, eût pu donner à son vieux collaborateur de très bons conseils, l'amener à retoucher les parties où il avait trop cédé au faux goût du temps et à suivre plus fidèlement Shakespeare; l'ouvrage commun en eût bénéficié, et Rouget de Lisle eût pu voir une autre de ses œuvres vivre et resplendir sous un riche vêtement de musique.

Si ce bonheur ne lui fut pas donné, il faut du moins lui tenir compte de l'initiative très louable qu'il prit. Nous n'avons rien caché de ses ridicules ni de ses faiblesses: il serait injuste de ne pas reconnaître les idées heureuses qu'il put avoir, quand même elles ne furent point suivies d'effet.

propriété de M. Le Petit à robligeance duquel je dois d'en avoir pris connaissance.

En voici deux qui sont tout à son actif : il fut le premier qui introduisit Shakespeare sur la scène lyrique française, et il devina Berlioz.

Passons vite sur les derniers événements de sa triste vie. Il reste à nous arrêter encore à une station de ce calvaire, la plus douloureuse peutêtre. En 1826, un créancier auquel il avait souscrit une lettre de change qu'il ne put payer le jour de Téchéance le poursuivit, obtint contre lui contrainte par corps et le fit enfermer à Sainte- Pélagie. Ce créancier était sans doute un ferme défenseur du régime au pouvoir; il dût éprouver une grande joie après ce résultat obtenu, et pensa avoir joué un bon tour à ]a Révolution en faisant enfermer dans la prison pour dettes l'auteur de la Marseillaise, âgé de soixante-six ans passés. Quand ses amis connurent le fait, ils s'empressèrent de délivrer l'infortuné vieillard en payant pour lui; Déranger lui donna à cette occasion de nouvelles preuves de son dévouement. Mais il était resté dix-sept jours privé de la liberté. Il revint, tristement, dans son taudis du quartier latin. Lu, la misère, la vieillesse, le sentiment profond de son malheur irrémédiable semblèrent l'abattre défini-

tivemenl. Il fut frappé d'une attaque d'apoplexie. L'on crut qu'il allait mourir : il se remit, cependant; mais ses amis virent bien que, désormais, il n'était plus possible de le laisser seul. Ils se concertèrent : le général Blein, son vieux compagnon d'armes, lui offrit l'hospitalité dans sa maison de Choisy-le-Roi, où il demeurait avec sa femme et sa mère; Béranger se chargea d'ouvrir une souscription dans le parti libéral pour assurer sa vie et indemniser son hôte*.

11 passa ainsi à Choisy-le-Roi les dix dernières années de son existence. Dans les premiers temps, malgré le calme favorable de la campagne et l'accueil qu'il recevait dans une maison amie, il était pourtant encore malheureux, se sentant à charge et impuissant à sortir de cette situation. Non seulement, en effet, celle-ci ne s'améliorait point, mais elle ne faisait qu'empirer ; la pension que Béranger était parvenu à lui assurer dans les premiers temps se trouvait, d'année en année, servie moins régulièrement, étant alimentée avec moins d'empressement.

Voici un fragment de lettre écrite par lui au

1. Gi:<DRE DE Mancy, Société d'Émulation de la Franche- Comté, 1837, p. 45 et suiv. — Poisle-Desgka>'ges, Rouget de Lisle, p. 88 et suiv. — Dans une lettre du 11 août 1830, Rouget de Lisle écrivait: « Voilà plus de deux ans que des personnes bienveillantes, des amis de la patrie et de la liberté, qui m'ont laissé ignorer leurs noms, se sont réunis pour adoucir cette situation réellement pénible et m'assurer une existence. » Collection de M. Etienne Charavay.

chansonnier, qui montre quelles idées il roulait dans son cerveau en ce temps-là :

Dans uioQ effroyable situation, mon cher ami, puisqu'il n'est aucun moyen honorable de la changer, de la modifier, ou que s'il en existe quelqu'un, fût-il à ma connaissance, le temps et toute chose me manquent pour qu'il se réalise, quel parti me reste à prendre? Un coup de pistolet? Je n'ai pas de quoi en faire les frais ; la rivière ? G'est ignoble ; ou pour parler sérieusement, l'un et l'autre, et tout ce qui y ressemble, répugnent à des principes qui m'ont constamment soutenu contre les tentations multipliées d'y avoir recours, et qui, si je le puis, me soutiendront jusqu'au bout.

Je ne vois qu'une manière de les concilier avec les circonstances extrêmes qui m'assiègent et auxquelles je n'ai plus à opposer qu'un dernier acte de courage : celui d'en revenir à mon ancien projet de m'en aller à travers champs, tout droit devant moi, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

La fatigue, la faim, le désespoir, peuvent aussi devenir des ressources. Je crois fermement qu'un véritable homme de cœur ne doit pas se tuer ; mais il lui est permis de se laisser mourir, quand il ne peut plus vivre.

Ainsi donc, cher Déranger, ma résolution est décidément prise, et s'exécutera un peu plus tôt, un peu plus tard > mais sous peu de jours ••.

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