DEUXIÈME PARTIE
« troubles qui auraient pu attirer sur nos têtes d'effroyables « calamités et nous pousser dans la voie des reculades honteuses « plutôt que dans celle du progrès.
« Dans ce même but, j'ai essayé, vous le savez, d'appeler « l'attention du chef de l'Etat (i) sur la situation critique du « pays et sur les mesures nécessaires à son amélioration. Mais (( vous savez aussi que les principes que j'ai essayé de faire pré- « valoir parmi vous étaient le respect des traités, et que je me « suis prononcé contre tout recours à la force brutale , car ce « sont là des procédés révolutionnaires, et je n'ai jamais voulu « m'écarter de la stricte légalité, car je craignais autre?nent de « provoquer une invasion étrangère ou d'attirer sur nous le « terrible fléau de la guerre civile...
(( J'étais à peine ici (en Transylvanie) depuis huit jours, que « de rapides nouvelles m'arrivèrent coup sur coup : l'attentat « contre la vie du Prince Bibesco , la révolte triomphante , la « proclamation de la Constitution, et enfin l'abdication du chef « de l'Etat... Vous et vos amis, dans un mouvement sans mesure, « vous avez voulu franchir d'un saut l'intervalle de plusieurs « siècles, sans prendre garde que vous alliez conduire le pays à « l'abîme, au fond duquel il ne trouverait que discorde et misère.
« En une pareille occurrence, je ne pouvais que rester à l'écart « et prier pour le bonheur de mon pays, attendant avec une dou « loureuse impatience l'issue des événements, d'autant plus que, « d'après tous les rapports qui m'arrivent touchant la situation « de notre pays,y^ ne vois pas un homme doué de bon sens qui « ne comprenne l'impossibilité de nous entendre sur les articles « de la Constitution proclamée par la révolution .
« Un avenir fort proche et digne d'amers regrets, surtout pour « ceux qui n'ont pas craint d'en encourir la lourde responsabi-
(i) Suffisance commune à tous les personnages de ce temps, qui croient tous qu'ils apprennent quelque chose au chef de l'État sur la situation du Pays.
« lité, montrera qui de nous a su prouver, je ne dis pas le patrio- « tisme le plus ardent, mais le patriotisme le plus intelligent.
« Je crois. Messieurs, que l'arbre de la liberté ne donnera de « fruits féconds qu'à la condition de croître lentement en enfon- « çant profondément les racines dans le sol. S'il est transplanté {( hâtivement d'une terre étrangère sur la terre roumaine, fût-il « arrosé de flots de sang humain , il ne produira que des fruits « amers et des branches pourries, et comme il n'aura pas de « racines dans le sol, le premier souffle de l'orage le brisera.
« Je pense. Messieurs, que cette profession de foi est la meil- « leure réponse que je puisse faire à l'appel que vous faites à mon « patriotisme. »
« Démètre GhicA. »
{Pruncul roman, 1848, n" 28.)
Nous ne pensons pas que cette leçon (i) laisse rien à désirer. Le Prince D. Ghica et — par sa plume — les boyards ne pouvaient faire meilleure réponse.
Le peuple? — C'est au nom du peuple, — qui n'a pas été consulté, mais auquel on prête l'idée révolutionnaire (2), — que les
(1) La fin de la lettre a trait à certaines aménités que le Peuple souverain du 21 juillet 1848 adresse au Prince D. Ghica en l'accusant de porter tm masque, de jouer un rôle. Le Peuple souverain était rédigé par M. Nicolas Bâlcesco. — A propos des flatteries adressées au Prince D. Ghica par le Pruncul roman et des termes agressifs du Peuple souverain, on ne peut s'empêcher de faire cette remarque : le socialiste a foi dans le Prince; le libéral se méfie de lui. Le Prince Ghica a donné raison au premier : après avoir marché avec les conservateurs pendant nombre d'années, le Prince D. Ghica est entré dans le parti Rosetti- Bratiano, dont il a été une des principales chevilles ouvrières, pendant tout le temps que l'influence allemande a pu maintenir ce parti au pouvoir, c'est-à-dire pendant douze ans consécutifs.
(2) Le peuple était si peu dans le mouvement qu'il fallut commencer à préparer le peuple des villages par l'envoi de commissaires. Dans les villes il y avait beaucoup de réactionnaires. Voir Souvenirs d'exil, par M. Jean Ghica, p. 42.
« Le comité révolutionnaire mit en programme le sentiment du peuple ; il lui prêta l'idée révolutionnaire. » Lettre de Bâlcesco. Voir les Souvenirs d'exil, par Jean Ghica, p. 477.