‹ Roumanie, d'Andrinople à Balta-Liman (1829-1849) (volume 2)Chapitre 101 sur 215 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

conspirateurs lancent leur proclamation , qu'ils adressent au Prince la fameuse lettre du g juin; c'est au nom du peuple souverain qu'ils accomplissent leurs actes; en son nom que les uns, avec Héliade, prêchent l'insurrection, en recommandant le respect à la propriété et aux personnes, que les autres, avec le Pruncul roman, que dirige M. C. Rosetti, font appel à tous les excès. Encore faut-il distinguer; car, outre le peuple souverain, Héliade nous parle du peuple des frères, qui marche avec lui, et du peuple qui suit Odobesco et Salomon, et qui n'est plus son peuple.

Il est bien difficile de se reconnaître au milieu de ce gâchis ; mais un fait s'en dégage, c'est que le vrai peuple, la classe laborieuse des paysans, — car la population des villes était formée, en partie, de gens toujours prêts aux manifestations et au désordre, — était aussi hostile au mouvement de 1848 que les boyards, que l'armée, que le clergé. Lesur nous apprend que de toutes parts les paysans valaques se levaient pour protester contre la direction donnée aux affaires de la Valachie par les chefs de V insurrection dernière ; et cette sortie du Pruncul roman contre les paysans confirme l'assertion de l'historien français :

« Le parti réactionnaire, s'écrie l'organe qui fait appel au pillage et à l'assassinat (i), si courte qu'ait été sa vie, a cependant réussi^ par toutes sortes de mensonges et de terreurs, à amener presque tous les paysans à nier les bienfaits obtenus par notre saiîîte Constitution et à embrasser de nouveau les chaînes dans lesquelles il gémissait depuis tant de siècles. Cela paraît incroyable, et cependant cela est la pure vérité. Ce n'est pas même assez; le parti réactionnaire les amena jusqu'à leur faire POURSUIVRE LEURS DÉFENSEURS ET CHASSER LES APOTRES DE LA LIBERTÉ, LES MEMBRES DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE (2). »

(1) Pruncul roman àn ]e\xà\ %]m\\ei 1848, n" 10. Directeur politique, M. C. • A. Rosetti.

(2) Même feuille, même numéro.

Cette franchise du P runcul tvoms confond! Jamais nous n'eussions espéré trouver dans cette feuille des déclarations aussi catégoriques, aussi précieuses.

Assurément l'honorable directeur du Pruncul ne se doutait pas qu'un jour ces perles seraient recueillies et qu'elles serviraient à fixer l'histoire sur la répulsion causée au pays par le mouvement de 1848. Cette répulsion d'ailleurs est naturelle, bien qu'elle paraisse incroyable au Pruncul. En effet, si les paysans ont nié les bienfaits de la sainte Constitution, c'est que ces prétendus bienfaits leur ont apporté, avec l'anarchie, l'occupation du pays par les troupes étrangères et la misère; qu'en hommes de bon sens ils n'ont pas plus compris que le Prince Démètre la possibilité de s'entendre sur cette Constitution ; s'ils ont donné la chasse, — ainsi que le rapporte le Pruncul, — aux membres du gouvernement provisoire, c'est que ces apôtres de la liberté s'étaient enfuis de la capitale à la nouvelle de l'arrivée des Russes — ce que le Prunculomet de dire, — laissant la capitale à la merci des événements, comme le fait observer M. J. Ghica, au lieu d'y attendre leurs ennemis et de mourir pour la patrie (i), ainsi qu'ils s'y étaient engagés par serment dans toutes leurs proclamations; s'ils sont restés attachés au régime de la veille, c'est qu'ils se souvenaient que Bibesco n'avait cessé de les protéger contre les fermiers et les boyards (2), et qu'ils savaient que la première grande réforme du Prince serait de faire peser sur tous les citoyens l'impôt que payait seul le paysan pauvre (3).

Voilà tout le secret de l'hostilité des paysans.

(1) Grâdisteano, par la plume de Zossima, déclare que ce fut sur les instances de M. C. A. Rosetti que le gouvernement provisoire quitta la capitale, malgré Grâdisteano et E. Golesco, qui pleuraient de honte. Rosetti prétendait que l'on se défendrait mieux dans les montagnes et alla jusqu'à affirmer que le consul anglais avait reçu la nouvelle de l'entrée des Russes, — affirmation contre laquelle protesta le consul anglais. — M. Jean Ghica ne put s'empêcher de faire observer que les gouvernants laissaient les habitants de la capitale à la merci des événements. J. Ghica, Souvenirs d'exil^ p. 28.

(2) Voir p. 108, 113, 127, 145, 171, 281, 309 de ce volume, et la Chronologie.

(3) M. de Nion à S. Exc. M. Guizot.

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