DEUXIÈME PARTIE
mobile qui Lui fait préférer la perte de Sa couronne à une complicité coupable, le sentiment de Sa dignité, de l'honneur, pour tout dire, est une maladie. — Il ne manque que le certificat du médecin : mais on ne saurait penser à tout.
Plus tard , ce ne sera plus la maladie qui aura déterminé le départ du Prince; la lieutenance princière, dans sa protestation lamentable à S. H. Abd-ul-Medjid, donnera une autre raison à cette détermination : elle dénoncera le Prince comme s'êtant laissé corrompre par V étranger et ayant abandonné son Pays comme un navire sans pilote au milieu de la tempête (i), et Héliade racontera dans ses Mémoires que Duhamel s'empara de V esprit de Bibesco, et parvint à V effrayer au point de lui faire abdiquer le pouvoir et de le déterminer à se retirer en Transylvanie, lui promettant que, sous peu de jours, il serait rappelé et reprendrait les rênes du gouvernement (2).
Les signataires de la proclamation du 1 1 juin restent fidèles à leur menace : Trois fois malheur à toi si tu nous abandonnes ! Ils calomnient, sans se préoccuper même de la vraisemblance de leurs calomnies. Si Bibesco avait tenu à conserver Sa couronne, il n'aurait eu qu'à accepter l'envoi des troupes russes que le cabinet de Saint-Pétersbourg lui avait fait offrir, ou à passer en Russie avant le 11 juin, et à revenir avec les armées du Czar, dans les bonnes grâces duquel II serait rentré.
Une preuve du mépris d'Héliade pour la vérité : le 9 juin, la veille de l'insurrection, Bibesco, voulant calmer par sa présence les inquiétudes qu'une certaine agitation avait fait naître en ville, était sorti à la promenade , en voiture découverte , avec son ministre Villara.
Une autre voiture venant de la ville rejoignait bientôt la
(1) Protestation de la Lieutenance princière adressée au sultan Abd-ul-Medjid. Voir le journal : Esprit, cœur, littérature (n** 4).
(2) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. loi. M. Xénopol s'élève contre cette calomnie des membres de l'Insurrection.
calèche du Prince et la dépassait rapidement. Elle était occupée par trois jeunes gens armés de fusils. Se rendre compte de la position que Son Altesse occupait dans Sa voiture, revenir sur leurs pas et décharger sur Elle leurs armes, à bout portant, fut pour les auteurs de l'attentat l'affaire de quelques secondes.
Une des balles atteignit le Prince à l'épaule, rencontra heureusement l'épaulette et y resta logée ; une autre entama le col de sa tunique; une troisième traversa la capote de la voiture, à hauteur de la tête.
Tel est le fait dans sa triste simplicité. Il fut aussitôt connu dans ses moindres détails de la Roumanie entière. Laissons maintenant la parole à Héliade Radulesco : a Tous les chefs du mouvement furent tentés de croire que cette nouvelle était fausse, ou au moins que V attentat était factice et ordonné par Bibesco lui-même, ou le parti russe, afin de pouvoir incriminer le mouvement. On disait que six coups avaient été tirés; cependant AUCUNE BALLE N'AVAIT ATTEINT MÊME LA VOITURE; Bihesco d'ailleurs ne faisait aucune allusion à ce sujet dans sa lettre
adressée à Maghiéro A la suite de la réponse que Maghiéro
venait de recevoir^ ainsi 'que de cette nouvelle IMPUDEMMENT INVENTÉE, les membres du gouvernement provisoire se décidèrent à considérer Bibesco comme ennemi et à le traiter comme tel. Ils se décidèrent donc à révolutionner toute la petite Valachie ! »
Ceux qui pourraient témoigner à propos de l'événement du 9 juin sont morts : pourtant deux témoins muets, mais d'une éloquence brutale dans leur mutisme, répondent à Héliade : l'un, est l'épaulette qui sauva la vie au Prince, l'autre, la balle qui faillit Lui donner la mort (i) .
Nous produisons ces témoins :
(i) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulesco, p. 89.