DEUXIÈME PARTIE
se demande pourquoi il n'y est pas dit : dans les AFFAIRES INTÉ- RIEURES DU PAYS (l) .
Par la suppression du mot intérieur, la phrase prend un tout autre sens. Il semble qu'on ait visé le protectorat de la Russie, sans s'apercevoir que, du même coup, on portait atteinte à celui de la Turquie, qu'on ait voulu déchirer les traités internationaux, seule garantie d'existence des Principautés, seule garantie même contre les empiétements possibles de la Russie.
Que cette rédaction soit le résultat du hasard, ou qu'elle soit intentionnelle, les Principautés en subiront les conséquences à Balta-Liman.
Article 2. — Égalité des droits politiques et civils.
Le peuple, en 1848, étant très ignorant (2), le commerce peu considérable et accaparé par les étrangers et les Juifs , la bourgeoisie n'étant pas encore constituée, à qui donc devait servir cette égalité, et contre qui était-elle dirigée?
Elle devait servir à ceux qu'on appelait, dans ce temps, les Ciocoï (intendants) , sorte de plats valets formant une classe intermédiaire entre la noblesse et le peuple , insolents envers leurs inférieurs, servîtes envers leurs supérieurs (3) . Ces gens corrom-
(1) Voir à l'Appendice la convention consulaire avec l'Allemagne.
(2) Si aujourd'hui, dans les meilleurs districts, l'école ne reçoit qu'un enfant sur les trois qui devraient la fréquenter, on peut se faire une idée de ce qu'était l'instruction à cette époque.
(3) Boyards et Ciocoï : Nous lisons dans VEssai comparé sur les institutions et les lois de la Roumanie, par M. N. Blaramberg, p. 382 et 383, les lignes intéressantes qui suivent :
« Ne confondons pas cependant les boyards avec les ciocoï, comme le font, et pour cause, les détracteurs systématiques des anciens nobles Roumains, l^e. ciocoï, mot intraduisible, était une sorte de plat valet formant une classe intermédiaire entre la noblesse et le peuple, ou plutôt en dehors de l'une et de l'autre; quelque chose de semblable aux parasites de l'ancienne Rome ; insolents envers leurs inférieurs (si de tels gens pouvaient avoir des inférieurs), et serviles envers leurs supérieurs; se vengeant sur les uns de l'injure qu'ils subissaient de la part des autres. »
(( Les boyards, dit quelque part Niculcea, parlant du Prince Constantin Mavrocordat, il les honorait fort ; quant aux ciocoï, ils eurent une triste vie dans les
pus, pour la plupart, par la domesticité, enrichis par le vol, s'introduisirent dans les fonctions subalternes, conçurent l'ambition de remplacer, un jour, les grands boyards, et devinrent, 'pour ceux d'entre les habiles de 1848 qui devaient manger les marrons tirés du feu par leurs compagnons, une classe dirigeable n'ayant rien à perdre, ayant tout à gagner, prête à tout par conséquent.
L'article 2 était donc dirigé contre les grands boyards, élément qui, à cette époque, représentait la richesse et l'intelligence.
Mais, si ces derniers méritaient d'être atteints dans certains de leurs privilèges à cause même de leur résistance aux réformes libérales de Bibesco, il. ne fallait cependant pas oublier les services que leurs pères et leurs aïeux avaient rendus aux pays. Ce sont les boyards qui l'avaient défendu, sauvé et constitué (i).
jours de son règne ». (Voir le t. II des Chroniques moldaves, recueillies par M. CoGALNiCEANo) . Feu M. C.-A. Rosetti, ancien directeur et fondateur du Romanu, écrivait en 1848, dans le Pruncul roman (le Romain dans les langes), les lignes suivantes : « Le ciocoï, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à la vieillesse la plus avancée, était contraint de servir jour et nuit le boyard et de lui rendre les services les plus abjects et les plus vils ; il devait porter nuit et jour un masque conforme aux dispositions de son maître; il devait se courber corps et âme devant sa volonté, être une machine méprisée devant le maître et une bête féroce devant le paysan. L'ancien ciocoï est maintenant le Roumain libre et noble, le frère de tous et par conséquent prêt à mourir pour la défense de la Constitution. » {Pruncul roman, 1848, p. 14.)
S'il nous fallait à cet égard d'autres détails et d'autres preuves encore, ajoute M. N. Blaramberg, nous n'aurions qu'à emprunter à l'immortel Héliade les pages éloquentes qu'il a consacrées à cette même distinction dans Issachar et le Conservatorul.
(i) M. B. Floresco, traducteur de cet ouvrage et neveu du général Floresco, mort en 1893, raconte l'anecdote suivante, dans un article qu'il a publié dans VOpinca en 1886, intitulé : « Les sans patrie » (Cei fàrà patrie) : « M. Ubicini, lisant un jour le Romanul en présence de M. B. Floresco, s'aperçoit que M. Rosetti attaque les boyards, et ne comprenant pas que c'était pour le directeur du Romanul un moyen d'attaquer les propriétaires, il s'écrie en s'adressant à M. Floresco -. <( Pourquoi attaqtier les boyards.^ Ils ne possèdent plus de privilèges, et la vérité est qu'ils ont su, sans armée, empêcher de prescrire les droits de votre pays. » Rien déplus juste. Mais au gré de M. C. Rosetti la faute des boyards était d'être trop indépendants, et lorsqu'après la guerre on procéda à la revision de la Constitution de 1866, MM. Rosetti, Bratiano et leurs amis, parvinrent à faire abaisser le cens du premier collège, celui des grands propriétaires, — naturellement le plus indépendant, — sous le prétexte qu'il manquait d'indépendance. Réunir le deuxième collège au premier, c'était se réserver dans les élections une action plus certaine. Les intérêts du pays n'avaient rien à voir dans la question.