TROISIÈME PARTIE
turc, l'autre russe. Cette tutelle, qui n'était pas de nature à assurer toujours l'indépendance de leurs actes, ne les empêcha toutefois pas de mettre à profit le calme provisoire reconquis. Les Principautés n'eurent qu'à se louer, pendant toute cette période, de la sage administration de ces deux Chefs d'Etat.
Cependant un grand événement , la guerre de Crimée , vint jeter le trouble dans les Provinces roumaines. La Russie, prenant prétexte du refus de la Porte de reconnaître publiquement aux orthodoxes des droits sur les sanctuaires les plus vénérés de la Palestine, — à l'exclusion des Latins, en faveur desquels la France plaidait, — déclara la guerre à la Turquie (23 mai 1853) et occupa de nouveau le Pays roumain (3 juillet 1853), d'oia ses troupes s'étaient retirées quelques mois auparavant. Les Princes Stirbei et Ghica quittèrent Bucarest et Jassy, pour se rendre à Vienne et y attendre les événements.
En Occident, deux puissantes nations avaient pris fait et cause pour la Turquie : c'étaient la France et l'Angleterre. Leurs armées, envoyées au secours du Sultan, touchèrent à Gallipoli le 7 mai 1854, firent, en quittant Varna, une excursion désastreuse dans la Dobrutscha, où régnait le choléra, et ne tardèrent pas à abandonner ce pays malsain, pour aborder en Crimée, le 14 septembre de la même année. Les Russes avaient déjà levé le siège de Silistrie ; le mouvement audacieux des alliés détermina le Czar à concentrer ses forces — et à rappeler ses troupes des Principautés. Était-ce pour les Roumains la délivrance définitive ? Non ; les troupes autrichiennes et turques remplacèrent les Russes en Moldavie et en Valachie.
Dès que les Russes eurent quitté les Principautés, les Princes Stirbei et Ghica rentrèrent dans leurs États et en reprirent possession.
Après plus de deux années de guerre, la puissance de la Russie sombra à la prise de Malakoff (8 septembre 1855), et la reddition de Sébastopol mit fin à cette lutte, au cours de laquelle
RÉSUMÉ SUCCINCT
alliés et Russes rivalisèrent de vaillance, dans maintes batailles meurtrières, qu'on les appelle Aima, Balaclava, Inkerman, Tchernaïa, le Mamelon- Vert ou Malakoff (i).
L'Empereur Nicolas n'avait pas assisté à l'agonie de la résistance de Sébastopol; quelques mois auparavant, les revers de ses armées l'avaient frappé au cœur. Son successeur, Alexandre II, demanda la paix, qui lui fut accordée, et dont, peu de temps après, un Congrès réuni à Paris, détermina les conditions.
Le coup le plus sensible porté à la Russie, par le traité de Paris, fut celui qui interdit à cette puissance d'entretenir une flotte de guerre dans la mer Noire, et la priva de toute action sur. les bouches du Danube, en lui enlevant la Bessarabie méridionale et en plaçant le Danube sous la garantie de neutralité et de liberté édictée en 18 15 par le Congrès de Vienne (2).
Cependant, en supprimant le protectorat de la Russie, le traité de Paris rendit indispensable la réorganisation de la Valachie et de la Moldavie. Comme ces Provinces se trouvaient placées par ledit traité sous la protection des Puissances européennes ayant pris part à la guerre, c'est-à-dire de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, de la Russie, de la Turquie, et en outre de l'Autriche
(1) Consulter YHistoire de la guerre de Crimée, par Camille Rousset, le meilleur écrivain politique et militaire de la France. (Hachette, édit.)
(2) Histoire d'une frontière, par le Prince G. BiBESCO.p. I46etsuiv. (Pion, édit.)
La Russie subira ces conditions, pendant quinze ans, dans un recueillement plein de dignité et profitera, en 1870, du trouble dans lequel l'écroulement de la puissance militaire de la France jettera l'Europe, pour faire convoquer à Londres, le 30 octobre de la même année, une conférence des grandes Puissances, et y faire décider qu'il serait mis un terme à la neutralisation de la mer Noire. En obtenant l'abolition de l'article du traité de 1856, la Russie ne ressaisira pas le droit de protection qu'elle exerçait depuis tant d'années sur les Provinces roumaines, et dont l'article 3 dudit traité l'a dépouillée; mais elle aura l'habileté de se faire rendre la Bessarabie, en 1878, au traité de Berlin, et de rentrer en possession de l'embouchure et du bras de Kilia, — qu'elle avait possédé depuis le traité de Bucarest de 18 12, — par le traité de Londres élaboré du 8 février au 7 mars 1881, — Voir Politique, Religion, Duel, par le Prince G. Bibesco, p. 118 et 119. (Pion, édit.)