TROISIÈME PARTIE
Divans, plus d'élections, plus de vœux du pays. — Pas davantage. Et d'abord, l'Europe est trop grande dame pour montrer de l'impatience. De plus, elle s'est engagée à nous donner audience; elle tiendra parole.
« Mais savez-vous. Monsieur, pourquoi cette singulière pensée a pu naître ici, dans des esprits pourtant sérieux ? C'est qu'ici la défiance est générale et profonde. On dit peut-être en ce moment à Bruxelles, à Paris, que la conversation d'Osborne a tout terminé; n'en croyez rien. On a mal joué, on jouera mieux : voilà tout.
« Dans la question de nos Provinces, il se trouve quatre intérêts en présence : l'intérêt turc et l'intérêt autrichien, d'une part; celui des Principautés et celui de l'Europe, de l'autre.
« L'Europe veut n^être pas troublée tous les dix ans par quelque bruit de guerre s'élevant de nos frontières.
« Nous aussi, nous voudrions bien vivre en paix. Je laisse les cokney de Londres et les badauds de tous les pays répéter que nous souhaitons d'être Russes. Oui, comme les Belges veulent être Français et les Suisses Prussiens. Pourquoi donc s'obstiner à ne pas admettre que nous désirons rester nous-mêmes, au lieu d'être cette chose sans nom que tous se disputent et mettent en pièces? Notre existence, jusqu'ici, a été pleine d'agitations stériles ; nous aspirons au repos, à l'ordre, à la stabilité. Notre malheureux pays a été comme le caravansérail de l'Orient ; les peuples, les armées y sont venus des quatre points de l'horizon et l'ont, sans relâche, foulé aux pieds. Nous demandons qu'on nous donne notre place au soleil et notre part dans le grand travail de la civilisation. Nous demandons qu'on nous laisse ouvrir nos sillons et semer les moissons dont l'Europe a besoin ; qu'on nous laisse garder pour elle le plus beau de ses fleuves.
« En étant cela pour nous et pour l'Europe, nous serons encore pour la Turquie un boulevard, et, au besoin, un poste avancé, la grand'garde de son Empire. Malheureusement, elle se refuse à le comprendre, et exploitant la déclaration du traité de Paris relative
RÉSUMÉ SUCCINCT
à l'intégrité de son territoire, elle ne songe qu'à ramener nos Provinces à la condition d'un pachalik, en faisant litière de nos vieux droits, comme si elle devait se trouver bien plus forte avec la haine qu'avec le dévouement de quatre millions d'hommes.
« L'Autriche, elle, a très crûment montré sa pensée ; elle ne veut pas qu'il y ait ici rien de viable, rien de fort. Elle n'attaque pas, dit-elle, elle se défend. C'est assez d'un Piémont à l'Ouest, elle n'en veut pas un second à l'Est. Et pour réussir, elle fait flèche de tout bois ; elle use de toutes armes. Cette politique est claire, tout le monde l'a comprise. Mais ce que tout le monde ne sait pas aussi bien, c'est l'ardente convoitise que cachent ces paroles d'apparence si modeste. Aujourd'hui, notre ennemi le plus à craindre n'est plus à Saint-Pétersbourg, mais à Vienne. J'ai longtemps combattu l'influence russe. Je ne vous serai donc pas suspect en vous disant qu'en ce moment je ne la redoute pas et que je crois, par les raisons que je vais vous soumettre, à la sincérité de la politique nouvelle du Czar.
« Tant que les Russes ont pu faire entrer dans leurs plans l'assentiment de l'Autriche à l'occupation de Constantinople, ils ont songé à prendre, en passant, nos Provinces. Elles étaient une route militaire, une base d'opérations nécessaire, Jassi, Bucarest, devant servir d'étapes vers Schumla et Andrinople. Mais aujourd'hui que Sébastopol et la flotte de la mer Noire n'existent plus, aujourd'hui que les bouches du Danube sont libres et que les avenues de Byzance sont fermées, la Russie n'a plus besoin de nous, et l'on nous donnerait à elle, que je gage qu'elle n'accepterait pas. Je désire qu'on ne l'expose point à cette tentation. Mais elle aurait de bien bonnes raisons pour ne pas vouloir de nous, car l'adjonction de nos deux Provinces serait pour elle un affaiblissement, loin d'être une force.
« Jetez les yeux sur une carte : voyez cette courbure des Carpathes qui nous enveloppent depuis New-Orsova jusqu'à Bo- ' tochany. A qui appartient le revers septentrional de ces