TROISIÈME PARTIE
Assemblée générale, avec la mission d'énoncer les vœux du pays dans la limite du droit et des convenances.
« Il y a donc deux opérations distinctes; pour que chacune puisse se bien faire, il ne faut pas qu'elles soient confondues. Pour le moment, nous ne sommes qu'électeurs; laissons à ceux qui seront nos élus la tâche, qui leur est dévolue, de poser les bases sur lesquelles reposera notre avenir. Sans trop nous préoccuper, pour l'instant, de la manière dont ils devront s'acquitter de leur mission, donnons tous nos soins à bien remplir la nôtre. Notre affaire présente est d'envoyer au Divan des hommes de probité et d'expérience, je veux dire des hommes qui, d'un côté, soient incapables de sacrifier les intérêts généraux à des intérêts particuliers, qui, de l'autre, unissent à la connaissance du pays cet esprit pratique que les exagérations effrayent parce qu'elles compromettent les meilleures causes.
« Une première garantie d'un bon choix, c'est de commencer par faire abstraction de soi-même. L'intérêt personnel une fois mis de côté, les yeux verront plus clair, la main sera plus sûre pour trouver et montrer celui qui méritera d'être élu.
« Méfiez-vous de ceux qui prétendraient avoir le monopole du patriotisme et de l'intelligence; le vrai patriotisme n'a point tant d'orgueil et la capacité est modeste.
« Gardez-vous de croire qui que ce soit sur parole; jugez chacun par ses antécédents, par la conduite qu'il a tenue dans les diverses phases de sa vie, enfin par les services qu'il aura rendus au pays.
« Ne vous laissez pas abuser par les promesses, ni intimider par les menaces qu'on pourrait employer pour vous faire servir d'instrument à telle ou telle ambition. Les unes seraient aussi fallacieuses que les autres seraient impuissantes.
« Vous serez bien forts, en vous retranchant dans le cercle qui vous a été tracé par le traité de Paris et par le firman de la Sublime Porte. Vous le serez bien plus encore, et vous assurerez le salut du pays, en apportant dans l'examen des droits qui vous
RÉSUMÉ SUCCINCT
sont reconnus cette modération qui donne à la raison le temps de se faire écouter et de vaincre (i). »
La réception faite au Prince à Bucarest ne fut pas moins touchante que celle de Craïova.
Discours de Bucarest.
« Mes bien-aimés compatriotes et amis,
« Les paroles me manquent pour exprimer le bonheur que j'éprouve en me trouvant, de nouveau, au milieu de vous 'et en recevant, comme autrefois, les marques flatteuses d'une affection qui a toujours été l'objet de mes vœux les plus ardents. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, dans ce moment, je me sens consolé de tout ce que j'ai souffert.
« Depuis que la tourmente de 1848 nous a séparés, condamné à vivre loin de mon pays, je n'en ai jamais été plus près par la pensée et par le cœur, soufïrant de ses douleurs, ne négligeant aucune occasion d'émettre une bonne parole en sa faveur, partout où ma voix pouvait se faire entendre; mais surtout priant sans
(i) Ce discours et celui de Bucarest sont précédés, dans la brochure où nous les avons trouvés imprimés, de la note suivante :
« Le gouvernement vainque ayant interdit la publication de ces deux discours, nous sommes réduits à les faire imprimer à l'étranger (i). Les voici tels que les souvenirs de plusieurs auditeurs ont permis de les rétablir.
« Nous ne demanderons pas comment les ministres du Prince Ghica en sont venus à penser que la publicité donnée à de telles paroles serait un danger public; nous ne ferons qu'une seule remarque, c'est qu'au moment où elles furent prononcées, il y avait une très grande effervescence dans le pays. Nous n'avons pas en vain du sang italien dans les veines. Les têtes s'exaltaient ; les doctrines les plus extrêmes étaient répandues. Au lieu de se mettre à la remorque des passions du moment, le Prince Bibesco fit tête contre elles, dès ses premiers pas dans notre province. Il pensait, avec raison, que le plus grand service à rendre, pour l'instant, au pays, c'était de le rappeler au calme et à la prudence. Personne alors ne les lui enseignait, si ce n'est les membres de la Commission européenne, qui, avec la puissante autorité de leur position, nous recommandaient aussi cette modération toujours utile et qui seule, à cette heure, pouvait nous sauver, n
(i) Imprimé par Henri et Charles Noblet, rue Saint- Dominique, 56.