TROISIÈME PARTIE
était un moyen inespéré et le seul de nature à faire échouer l'élection de Bibesco, la coalition s'en empara avec enthousiasme.
On se demandera qui suggéra à M. B. Boeresco l'idée de faire cette 'proposition. Elle lui vint de la diplomatie française. D'ailleurs il ne fut pas le seul dans le secret; Barbo Catargi, futur beau-père de M. Béclard, consul de France à Bucarest, s'était laissé rallier, au dernier moment, à cette combinaison, convaincu que l'empereur Napoléon soutiendrait le fait accompli (i).
Et, en efïet, le lendemain matin 24 janvier, à la réunion de la majorité chez Ottétéléchano (2) , — où quelques jours auparavant les partisans des Princes Bibesco et Stirbei s'étaient réunis pour fixer leur choix sur celui des deux frères qu'ils devraient élire, — Barbo Catargi combattit la proposition faite par Alex.-E. Floresco de ne pas se rendre à la Chambre ce jour-là — 24 janvier. M. A.-E. Floresco faisait valoir deux raisons : d'après la convention, disait-il, on dispose encore de quatre jours avant le terme fixé pour l'élection du Souverain; « et », ajoutait-il, «je pense que « nous devrions attendre que les esprits se calment. Peut-être, « les paysans appelés du dehors et les ouvriers enlevés à leur « trayail vont-ils se lasser, et les fonds de la coalition qui fait ({ les frais de l'émeute, s'épuiser. »
(1) M. XÉNOPOL écrit, p. 41 de son ouvrage sur l'Histoire des Roumains, que c'est Négri qui suggéra cette idée aux Valaques, lorsqu'il passa par Bucarest pour se rendre à Constantinople, comme envoyé du Prince Couza, chargé de •porter l'élection du Prince de Moldavie à la connaissance du Sultan.
Voici une autre version : dans une réunion intime, à Bucarest, à laquelle Négri était convié, une des personnes présentes ayant demandé « ce qui arri- •verait si on élisait Couza en Valachie », « Ne faites pas cela, se serait écrié Négri, vous feriez casser notre élection. » Si Négri a eu ces craintes, il faut reconnaître que la décision du Congrès les justifiait. Il a fallu la volonté de l'Empereur Napoléon pour sauver la double élection.
(2) M. A. Em. Floresco, un des rares survivants de cette Chambre, était directeur au Ministère de l'intérieur. Prévenu de la réunion qui avait eu lieu à la Concordia, sachant qu'on y avait pris une décision, mais ignorant laquelle, il fit prier tous les membres de la majorité de se réunir le matin du 24, chez M. Ottétéléchano. Nous tenons ces détails de M. Al,-Em. Floresco, frère de feu le général Jean-Em. Floresco.
RÉSUMÉ SUCCINCT
La majorité, néanmoins, céda à Barbo Catargi et se rendit à la Chambre. Là, en séance secrète, — la foule armée et brandissant ses armes vociférait au dehors, — M. Boeresco prit la parole et rappelant que, devant le Divan ad hoc, le Prince Bihesco avait été le défenseur le plus éloquent et le plus ardent de l'union (i), il fit appel à la concorde et proposa l'élection de Couza.
Le Prince moldave fut élu à l'unanimité.
Que résulte-t-il de ce qui précède?
Il résulte :
1° Que le 22 et le 23 janvier il n'a pas été question de la candidature de Couza en Valachie; la preuve en est que l'émeute, qui recevait le mot d'ordre des révolutionnaires de la Chambre, n'a pas fait entendre une seule fois, pendant ces journées, le nom de Couza ni le mot d'union;
2° Que cette candidature n'a surgi qu'après la séance du 23, dans la nuit du 23 au 24, lorsque la coalition révolutionnaire, dont les chefs étaient MM. Bratiano, Rosetti et Alexandre Ghica, l'ancien Prince régnant, se fut convaincue que, malgré toutes les menaces, l'élection de Bibesco restait certaine;
3° Que la candidature de Couza a été une candidature in extremis^ destinée à empêcher l'élection de Bibesco. S'il en avait été autrement, la coalition aurait proclamé la candidature de Couza dès le 22, et elle n'aurait pas vainement cherché pendant ces trois jours et ces trois nuits un autre candidat que Nicolas Golesco à opposer au Prince ;
4° Que si la majorité de la Chambre a été livrée à l'émeute, c'est que le ministre de la guerre Vladoiano et le préfet de police Caraja, hommes dévoués à l'ancien Prince A. Ghica, « étaient aussi favorables à l'union (2) ». C'est la métaphore ingénieuse
(1) Voir le Constitutionnel àn 8 février 1894.
(2) Voir la brochure intitulée : Union des Principautés roumaines, 1859, p. 52.