TROISIÈME PARTIE
employée par un professeur d'histoire roumain, propagateur de la légende, pour expliquer la défection de ces deux hauts fonctionnaires .
D'ailleurs, l'aveu du général, ministre de la guerre, nous suffit. Dans sa lettre du 1 1 mars 1867, ce haut fonctionnaire du Gouvernement de la Caïmacamie reconnaît qu'il obéissait à l'émeute et non aux Caïmacams, ses chefs : « Le PrinCE GhicA », écrit-il, « ÉTAIT NOTRE CAPITAINE (i). » Et, dans cette même lettre à M. N. Blaramberg, il donne des détails sur le rôle qu'il a joué pendant les journées des 22 , 23 et 24 janvier 1859 (2) .
A quelque temps de là, le général racontant au Prince Couza, à Bucarest, au palais, en présence du colonel Rosnovano, alors major, actuellement député, comment s'était faite l'élection de Son Altesse à Bucarest, et comment il y avait contribué, le Prince lui répondit : « Général, si j'avais été Caïmacam, je vous aurais fait fusiller comme un chien (3) . »
5" Que le mérite, l'honneur de l'union des deux Principautés sœurs avec un Souverain unique revient d'abord à l'Empereur Napoléon; ensuite à la majorité compacte formée autour de Bibesco et dont la résistance à la coalition révolutionnaire comme
(1) Voir p. 112 de la brochure : Union des Principautés roumaines, 1859. (Bucarest, Typ. moderne. Gr. Luis, Str. Académie 24.) — Lettre de M. Vladoiano, ex-ministre de la guerre, à M. N. Blaramberg.
(2) M II est vrai que le premier qui me proposa l'Union fut M. César Bolliac, qui vint un matin chez moi et me dit : <c Je sais que vous pouvez m'envoyer d'ici directement à la prison, mais voici la proposition que j'ai à vous faire : Elisons le Prince de Moldavie! n Je fus frappé et je répondis que lorsqu'un homme a de si grandes idées, il n'a pas à craindre la prison. Je consultai ensuite le Prince Ghica, et il fut entièrement de cet avis.
<c Plus tard, ou le lendemain, eut lieu mon entrevue avec M. Bratiano, — comme il l'a fidèlement relatée à la salle Slatineano, — et je lui demandai alors : « Que voulez-vous de moi? Quel est votre candidat? Est-ce Golesco? — Non, me répondit-il : élisons le Prince de Moldavie. » Je lui donnai alors la main en signe que nous marcherions ensemble... » — (Même lettre de M. l'ex-ministre Vladoiano.)
(3) Conforme à la lettre du colonel Rosnovano, 5 mars 1894, au Prince G. Bibesco. « Les personnes présentes », ajoute le colonel, « étaient, autant que je peux me le rappeler, B. Alesandri, C. Rolla, N. Docan, le général Milecescu, lecolo- .nel Rosetti, frère du Prince. » Le colonel Rosnovano excepté, ils sont tous morts.
RÉSUMÉ SUCCINCT
aussi l'impuissance de cette coalition à faire élire son candidat, ont amené la candidature et l'élection du Prince Couza ;
6» Que, s'il y a eu abnégation de la part d'un parti, c'est à la majorité seule qu'il appartient de s'en faire gloire, parce que seule elle a fait un sacrifice dans la personne de son candidat.
Cela dit, — nous venons de faire la part de l'histoire, — comment doit-on apprécier l'élection du 24 janvier 1859? Comme un grand acte pour la Roumanie , parce que l'élection du Prince moldave assurait l'union. — L'union, c'était la force, la grandeur future de la nation roumaine : à ce double titre, le vote du 24 janvier 1859 devait être acclamé avec joie par tous les Roumains (i).
(i) Dans l'élection du Prince Couza, il n'y a à réprouver que le procédé révolutionnaire employé dans cette circonstance, autrement dit, le fait d'avoir ameuté la population des faubourgs, et d'avoir détourné de leur devoir les chefs de l'armée et de la police.
Ce procédé a été inauguré par l'insurrection de 1848, et glorifié par ses auteurs dans la personne d'un des trois coupables de tentative d'assassinat contre le Prince Bibesco, coupable qu'ils nommèrent chef de la garde nationale et dont, plus tard, sous le ministère de M. Jean Bratiano, — règne du prince Charles, — ils firent un général !
Les insurgés de 1848 ont renouvelé ledit procédé en 1859, — nous venons de le voir, — en élevant Couza au trône de Valachie pour empêcher l'élection de Bibesco; ils l'emploieront le 1 1 février 1866 pour renverser ce Prince.
On retrouve ce travail de désorganisation de l'armée au cours même du règne de Couza, — avant le jour mémorable où les révolutionnaires (les insurgés de 1848 sont toujours à leur tête) parvinrent à faire mettre l'armée sur pied pour obtenir l'abdication de ce Prince, — à l'occasion des démissions collectives qui se produisirent. Mais Couza, considérant la conduite des officiers démissionnaires comme un acte de suprême indiscipline, comme une atteinte grave à la loi militaire, n'hésita pas à mettre les coupables en jugement. La discipline étant le palladium de l'armée, le Prince aurait cru manquer à son mandat de Chef de l'armée si, au lieu de rappeler les officiers au respect de la loi, il avait eu recours à des compromis. Il paya plus tard de sa couronne son acte de patriotique énergie.
Même spectacle de désorganisation en 1871, quand M. JohnGhica, alors président du conseil des ministres, déclara au Prince Charles « qu'il ne répondait pas de l'ordre », et que Son Altesse royale abdiqua et se disposa à quitter le pays ; puis en 1887 lors de l'incident des douze colonels qui furent obligés de s'unir pour contraindre M. Jean Bratiano, président du conseil, à faire son devoir et à débarrasser l'armée d'officiers indignes; enfin en 1894, lorsqu'un certain