DEUXIÈME PARTIE
gagner à leur cause l'armée, et espérant forcer le Prince à Se mettre à la tête du mouvement; de son côté l'envoyé du Czar se tenait prêt à profiter des circonstances, donnant — prétend Héliade (i), — des instructions à Odobesco, le chef de T armée, et à Salomon, pour ferîner les yeux et laisser endoctriner les autres officiers pour mieux cacher la source du complot. L'armée aurait donc été, à ce compte, sollicitée par deux forces contraires cherchant, toutes les deux, à l'entraîner dans une voie qui n'était ni celle de la légalité, ni celle de l'honneur, puisque l'une et l'autre prêchaient comme un saint devoir l'oubli de la fidélité jurée au Souverain. Quoi qu'il en soit, après plusieurs entrevues difficiles à fixer, et qui eurent lieu entre Héliade, J. Ghica, les frères Golesci, Tell, le commandant de Giurgevo, Maghiéro, l'administrateur du district de Romanatzi, — qui avait toute l'affection et le confiance du Prince, — Grégoire Grâdisteano et autres membres du complot, les conjurés se réunirent au nombre de treize chez les frères Golesci.
On y nomma le comité insurrectionnel, composé de :
MM. Jean Ghica;
les deux frères Bratiano (Jean, et Démètre absent); les deux frères Balcesci (Constantin et Nicolas); Constantin A. Rosetti;
les quatre frères Golesti (Stéphan, Nicolas, Radu et
Alexandre) ; Jean-Héliade Radulesco; Alexandre Golesco, le cousin (2).
Mais la nomination de ce comité n'eut pas pour résultat de faire naître chez les uns la bonne foi, chez les autres la confiance. Loin de là : on voit les conspirateurs se cacher les uns aux
(1) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulesco, p. 46.
(2) Idem, p. 54 et 55.
autres le fond de leur pensée, comme s'ils redoutaient de se trahir ou d'être trahis; tels membres sur lesquels on croyait pouvoir compter refusent tout à coup leur concours, se réservent et font concevoir toutes sortes d'appréhensions; tels autres, abordant audacieusement un certain ordre d'idées, font des propositions de nature à dégrader et souiller le mouvement (i).
On n'est qu'à l'aube de l'insurrection et on assiste déjà au choc des idées les plus opposées , des passions les plus violentes.
Héliade nous en donne, sans s'en douter, la meilleure de toutes les raisons : c'est que ce mouvement n'était pas l'élan de tout un peuple; que les uns ne le comprenaient pas, que d'autres le redoutaient aussi bien pour la tranquillité et le sort du Pays que pour leur Prince; que les audacieux escomptaient déjà l'avenir, acceptaient avec enthousiasme l'insurrection, résolus à la transformer en un bouleversement général à la faveur duquel ils pourraient s'emparer du pouvoir; que tous enfin, Héliade comme les autres, marchaient à l'aventure, préparant sur le sable une « ENTREPRISE IMPROVISÉE (2) ».
Les passages suivants, empruntés à la plume du poète roumain, qui n'a aucun intérêt à nous faire connaître le désarroi au milieu desquels s'agitent les conspirateurs, — car cette situation, loin de plaider en faveur de leur entreprise, évoque pour nous le mot cruel de Bolintineano, le besoin d'imiter ce qu'ils avaient vu à
(1) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p, 56. « Tell ne fut pas moins surpris de quelques mesures extrêmes proposées par C. Rosetti : elles ne faisaient que dégrader et souiller le mouvement. »
// ne s'écoula pas un temps bien long, écrit Zossima, et l'on vit avec chagrin que quelques-uns des membres de ce comité, cédant à l'influence de quelques âmes noires et infâmes, cherchaient à détourner le mouvement de sa voie, pour le jeter dans une voie tout opposée. C'est ainsi que l'on proposa dans l'une des séancfS d' assassiner Bibesco et de s'emparer des caisses de l'Etat, de soulever les paysans contre les propriétaires... etc. Héliade et les Golesti s'y opposèrent... Zossima, P- 15-
(2) Voir dans Y Histoire de la régénération, par Héliade Radulesco, la lettre adressée à S. A. S. le Prince Bibesco par les membres de l'insurrection, p. 80.