DEUXIÈME PARTIE
que la Porte était défavorable à toute manifestation qui serait dirigée contre la puissance du Nord(i), et que Bibesco, pressenti sur l'opportunité d'un pareil acte, le condamnait et refusait de s'y associer, enfin et surtout en face de la circulaire menaçante de la Russie , était-il politique , était-il patriotique de lancer , quand même, la Valachie dans un inconnu plein de périls? Poser la question, c'est la résoudre.
Ce n'est pas à dire que le pays ne fût pas en droit de rêver une Constitution plus libérale que le Règlement organique, d'espérer une amélioration dans le sort qui lui était fait, — et, entre autres réformes , l'établissement de l'impôt pour le riche (2) comme pour le pauvre, et l'abolition de la claca, — qu'il ne sentît le besoin légitime d'être poussé dans la voie de la civilisation et du progrès. Mais, de quelle prudence, de quelle habileté ne fallait-il pas faire preuve pour éviter de compromettre la situation acquise, a pour laisser grandir l'arbre de liberté qui ne a donne des fruits féconds qu'à la condition de croître lentement (3) ! » Avant tout il fallait être pénétré comme l'était le Chef de l'Etat des besoins du peuple, et comme Lui être préparé, par le labeur et l'expérience, à surmonter les difficultés qui s'opposaient à la réalisation immédiate de ses espérances.
Pour vaincre ces difficultés, Bibesco avait besoin de la confiance de la nation, et II la possédait. Sa politique jusqu'à ce jour ne répondait-elle pas en effet de l'avenir? n'avait-elle pas laissé derrière Lui un lumineux sillage tracé par son patriotisme? La
différentes de celles qui animaient son prédécesseur. Rien dans le caractère et les antécédents de M. de Kotzebue n'autorise à attendre de lui les mêmes ménagements. » M. de Nion à M. Guizot. Lettre du 22 juillet 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères. Paris.) — M. de Kotzebue était parent par alliance de M. Jean Ghica.
(1) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par H. Radulesco.
(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 octobre 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(3) Prince D. Ghica à M. Rosetti, Voir Pruncul roman, du 15 juillet 1848, et la lettre que nous reproduisons plus loin.
préoccupation du Prince d'affranchir peu à peu le pays roumain de la protection exclusive de la Russie , — sans blesser cette Puissance envers laquelle les Roumains étaient tenus à une profonde reconnaissance, par le souvenir de leurs malheurs disparus grâce à elle, — ne s'était-elle pas affirmée en toute occasion, soit à propos de l'éducation de ses fils, — que le Prince envoya en France, malgré l'opinion contraire du cabinet russe et les conseils du comte Kisseleff (i); — soit au sujet de la question de l'instruction publique, en créant à Bucarest, avec le concours du gouvernement du Roi Louis-Philippe, un collège français destiné à former la pépinière oii la Roumanie trouverait plus tard son personnel d'enseignement, — bien que le gouvernement du Czar eût admis dans certaines conditions les jeunes gens roumains natifs des Principautés à suivre les cours de droit professés à l'école impériale de Saint-Pétersbourg, et que la création du collège français fût de nature à lui déplaire (2)? En 1846, ne s'était-il pas abstenu de consulter le cabinet de Saint-Pétersbourg (3) sur la modification qu'il introduisit dans le mode de votation, lorsque, contrairement à l'esprit du règlement organique. Il abolit, de fait, le double vote que la grande boyarie s'était attribué (4), et en 1847, n'avait-Il pas ajourné une partie des améliorations réclamées par le pays pour échapper à l'obligation pénible (5) de demander l'adhésion préalable des Cours suzeraine et protectrice, obligation à laquelle était soumis le Prince, chaque fois qu'il y
(1) S. Exc. le comte Kisseleff à S. A. S. le Prince Bibesco, t. 1", p. 315 de la Correspondance générale.
(2) « On s'est borné à insérer cette notification dans le journal officiel en y joignant quelques expressions de reconnaissance pour le nouveau bienfait de la Cour protectrice. » Lettre de M. de Nion à M. Guizot, du 25 janvier 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(3) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 octobre 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(4) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 novembre 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(5) M. de Nion à M. de Lamartine, Ministre des affaires étrangères de France. Lettre du avril 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)